Le 28 novembre 1975, un drapeau neuf est hissé devant l’ancien palais du gouverneur portugais, à Dili. Neuf jours plus tard, les parachutistes indonésiens sautent sur la ville. Il faudra vingt-quatre ans, un référendum et au bas mot cent mille morts pour que cette indépendance redevienne réelle.
Sur un mur de Balibo, petite ville de l’ouest du Timor oriental, un homme a peint au pinceau un drapeau australien et, dessous, un seul mot en majuscules : AUSTRALIA. Nous sommes le 16 octobre 1975. Il est journaliste, ils sont cinq, ils travaillent pour des télévisions australiennes et ils espèrent que ce badigeon les protégera. Il ne les protège pas. Les cinq hommes sont tués le jour même, lors d’une incursion de forces indonésiennes en territoire encore portugais. Djakarta parlera de tirs croisés ; une enquête judiciaire australienne conclura en 2007 qu’ils ont été délibérément abattus. La divergence n’a jamais été refermée.
Ce mur peint est le meilleur résumé de ce qui va suivre. Un très petit pays essaie d’attirer le regard du monde. Le monde regarde ailleurs. Et pendant près d’un quart de siècle, l’affaire du Timor oriental restera l’un de ces dossiers que les chancelleries connaissent parfaitement et n’ouvrent jamais.
Quatre siècles de bois de santal, et une enclave bizarre
Regardez une carte. L’île de Timor, à la pointe de l’archipel indonésien, est coupée en deux dans le sens de la longueur : l’ouest à l’Indonésie, l’est au Timor oriental, capitale Dili. Cette frontière n’est pas un accident récent. Elle vient du partage entre deux empires coloniaux, les Portugais installés à partir de 1586, les Néerlandais arrivés plus tard, et d’une série de traités du XIXe siècle qui ont figé un tracé absurde.
D’où l’anomalie la plus visible : Oecusse, morceau de Timor oriental enclavé à l’intérieur du territoire indonésien, à plus de cent kilomètres de Dili. Elle n’a rien d’un caprice. C’est là, sur cette côte, que les Portugais avaient établi leur premier comptoir. On y venait chercher le bois de santal, alors une marchandise de très grande valeur. Lisbonne a gardé son point de départ historique, quitte à laisser un confetti au milieu du voisin.
Reste une idée reçue à corriger, parce qu’elle revient partout. On lit souvent que le Timor oriental est catholique « parce que les Portugais y sont restés quatre cents ans ». C’est à moitié faux. À la veille de 1975, la population catholique était minoritaire — les estimations sérieuses tournent autour de 20 à 30 %. Le basculement vers plus de 90 % de catholiques date d’après l’invasion. Sous administration indonésienne, l’idéologie d’État imposait de déclarer une religion monothéiste reconnue, et l’Église est devenue à peu près la seule institution qui protégeait, enregistrait, témoignait. On s’est fait baptiser pour exister, parfois pour survivre. L’héritage portugais a fourni le cadre ; c’est l’occupation qui a rempli les églises.
Les œillets de Lisbonne, et une décolonisation faite à la hâte
Pour comprendre 1975, il faut passer par le Portugal. António de Oliveira Salazar dirige le pays à partir de 1933, d’abord aux Finances puis à la tête du gouvernement : police politique, censure, camps pour les opposants, et surtout refus obstiné de lâcher l’empire. Il meurt en 1970. Le régime lui survit quatre ans, épuisé par des guerres coloniales interminables en Angola, au Mozambique, en Guinée.
Le 25 avril 1974, des officiers renversent la dictature. La population rejoint les militaires dans la rue et leur glisse des œillets rouges dans le canon des fusils : c’est de là que vient le nom de révolution des Œillets. Il faut le préciser, car une confusion circule régulièrement avec les œillets métalliques, ces petits anneaux de papeterie. Rien à voir. Ce sont des fleurs, achetées ce jour-là au marché.
La suite est moins romanesque. Le nouveau Portugal veut se débarrasser de son empire vite, très vite, et il n’a aucun plan pour le Timor. Trois partis se forment sur place : l’un veut rester lié à Lisbonne, un autre l’indépendance immédiate, un troisième l’intégration à l’Indonésie. À l’été 1975, une guerre civile brève mais violente éclate. Le gouverneur portugais quitte Dili et s’installe sur une île voisine. Il ne reviendra pas.
Le 28 novembre 1975, le mouvement indépendantiste, resté seul maître du terrain, proclame la République démocratique du Timor oriental. Deux jours plus tard, les partis rivaux, réfugiés en territoire indonésien, signent un texte réclamant l’intégration. Ce document servira de justification officielle.
7 décembre 1975 : une invasion que personne n’ignorait
Neuf jours après la proclamation, l’opération militaire indonésienne commence. Bombardement naval sur Dili, largage de parachutistes, débarquement. L’annexion est proclamée l’année suivante : le Timor oriental devient la vingt-septième province de l’Indonésie. Aucune organisation internationale ne la reconnaîtra jamais.
Ce qui est attesté, et documenté par des archives américaines déclassifiées au début des années 2000, c’est que Washington savait. Le président des États-Unis et son secrétaire d’État se trouvaient à Djakarta le 6 décembre, la veille du déclenchement. La question du Timor a été abordée. Les câbles publiés depuis montrent qu’aucune objection sérieuse n’a été formulée. Le contexte l’explique sans l’excuser : Saïgon était tombée sept mois plus tôt, le mouvement indépendantiste timorais était classé à gauche, et l’Indonésie passait pour le verrou anticommuniste de la région.
Le Conseil de sécurité de l’ONU vote pourtant, dès le 22 décembre 1975, une résolution demandant le retrait des forces indonésiennes. Une autre suit en 1976. Elles ne sont assorties d’aucune mesure. Un seul pays occidental finira par reconnaître formellement la souveraineté indonésienne sur le territoire : l’Australie, en 1979 — quelques années avant de signer avec Djakarta un traité de partage des hydrocarbures de la mer de Timor. On peut trouver la coïncidence gênante ; les historiens qui ont travaillé sur les archives australiennes la trouvent surtout logique.
Combien de morts ? Ce qu’on sait, ce qu’on estime
C’est ici qu’il faut être précis, parce que les chiffres circulent en désordre.
On lit très souvent 200 000 à 300 000 morts, soit un quart à un tiers de la population d’avant-guerre. Ces ordres de grandeur viennent d’estimations démographiques anciennes, fondées sur la comparaison entre la population attendue et la population recensée. Ils sont plausibles, ils ne sont pas démontrés.
Le chiffre le mieux établi est plus bas et, d’une certaine façon, plus terrible parce qu’il est solide. La commission vérité mise en place après l’indépendance a fait réaliser une analyse statistique croisant recensement rétrospectif, relevés de cimetières et dizaines de milliers de témoignages. Résultat publié dans son rapport en 2005 : au minimum 102 800 morts liés au conflit entre 1974 et 1999, avec une marge de plus ou moins 11 000. Sur ce total, environ 18 600 personnes tuées ou disparues. Tout le reste — plus de 84 000 personnes — correspond à une surmortalité par faim et maladie.
Autrement dit : l’essentiel des morts n’a pas été fusillé. Ces gens sont morts pendant les campagnes d’encerclement de la fin des années 1970, quand des populations entières ont été chassées des montagnes et regroupées dans des camps sans récoltes ni soins. La famine de 1977-1979 a fait davantage de victimes que les combats. C’est une mécanique, pas un débordement.
Ce qui a fini par faire bouger le monde
Pendant quinze ans, rien ne bouge. Le territoire est fermé aux journalistes et aux organisations humanitaires. Un dossier sans images est un dossier sans opinion publique.
Le 12 novembre 1991, à Dili, l’armée ouvre le feu sur un cortège funéraire qui se rendait au cimetière de Santa Cruz. Environ 250 morts. Cette fois, un caméraman britannique filme et parvient à sortir la bande, cachée dans une tombe puis rapportée clandestinement. Les images passent à la télévision en Europe, en Australie, aux États-Unis. En quelques jours, le Timor oriental cesse d’être une abstraction diplomatique. Le prix Nobel de la paix 1996, attribué conjointement à un évêque de Dili et à un porte-parole de la résistance en exil, achève de rendre le silence coûteux.
Le déclencheur final, pourtant, n’est pas moral : il est financier. La crise asiatique de 1997 ravage l’économie indonésienne, le régime en place depuis trente-deux ans s’effondre en mai 1998, et son successeur, cherchant à desserrer l’étau international, annonce en janvier 1999 l’inimaginable : les Timorais choisiront eux-mêmes.
1999 : le vote, puis les cendres
Les accords de mai 1999 confient à l’ONU l’organisation du scrutin — mais laissent la sécurité aux forces indonésiennes. Cette clause pèsera lourd.
Le 30 août 1999, malgré des mois d’intimidations, la participation atteint 98,6 %. Le résultat tombe le 4 septembre : 78,5 % pour l’indépendance, 21,5 % pour une autonomie au sein de l’Indonésie. S’ensuivent trois semaines de destruction méthodique menée par des milices armées et encadrées localement : environ 1 400 morts supplémentaires, plus de 250 000 personnes déportées vers la partie occidentale de l’île, et une grande partie des bâtiments publics, des écoles et du réseau électrique incendiés. Une force multinationale conduite par l’Australie débarque le 20 septembre. Une administration transitoire de l’ONU gère ensuite le pays jusqu’en 2001. L’indépendance est proclamée pour de bon le 20 mai 2002.
Le nouvel État hérite d’une chose précieuse et empoisonnée : du pétrole et du gaz, sous une mer dont la frontière n’est pas tracée. Le contentieux avec Canberra durera encore quinze ans. Il connaîtra même un épisode d’espionnage — la mise sur écoute, révélée en 2013, des locaux du gouvernement timorais pendant les négociations — avant qu’un traité fixe enfin une limite maritime en 2018.
Ce que cette histoire dit de la souveraineté
On tire souvent de cet épisode une leçon simple : le droit international ne pèse rien face à la force. C’est un peu court. Les résolutions de 1975 et 1976 n’ont libéré personne, mais elles ont empêché la reconnaissance de l’annexion, et c’est précisément ce statut juridique jamais éteint qui a rendu le référendum de 1999 possible. Un texte sans armée n’est pas rien : c’est une porte qu’on laisse entrouverte, parfois pendant vingt-quatre ans.
L’autre enseignement est moins consolant. Ce n’est pas l’indignation qui a fait bouger les capitales, c’est une bande vidéo en 1991 et une faillite bancaire en 1997. Les micro-États le savent mieux que quiconque : leur existence tient à la visibilité qu’on veut bien leur accorder. Aujourd’hui, quelques centaines de kilomètres carrés peuvent contrôler des millions de kilomètres carrés d’océan, et cela change la donne. Encore faut-il que quelqu’un regarde.