Le froid russe qui aurait arrêté la Wehrmacht, la Waffen-SS invincible, l’armée italienne risible, les deux bombes qui auraient seules fait plier le Japon : ce sont les idées reçues sur la Seconde Guerre mondiale les plus répétées. Elles ont un point commun embarrassant — elles ont toutes été fabriquées par ceux qui ont perdu.
Au début du mois de décembre 1941, Francisco Franco fait parvenir ses félicitations à Adolf Hitler pour la prise de Moscou. Le geste est protocolaire, chaleureux, parfaitement inutile : la capitale soviétique n’est pas tombée. Elle ne tombera jamais. À cette date, une division de panzers stationne bien à dix-huit kilomètres du centre-ville, et à Berlin l’affaire semble entendue depuis des semaines. Sur le terrain, après six semaines de combats, la contre-offensive lancée par Gueorgui Joukov brise l’assaut allemand.
Reste un problème que Franco vient d’aggraver sans le vouloir. Une victoire a été annoncée, célébrée à l’étranger, et elle n’a pas eu lieu. Il faut maintenant l’expliquer à soixante-dix millions d’Allemands. C’est de cette gêne qu’est né le mensonge le plus durable de la guerre — et il n’a pas été inventé par le camp qui a gagné.
Le « général Hiver » a dix degrés de retard sur le thermomètre
Le 30 janvier 1942, au Palais des sports de Berlin, Hitler prononce le discours du bilan. Le mot défaite n’y figure pas. À la place, il y a un coupable commode : « Ce n’est pas le Russe qui nous a contraints à la défensive, mais un froid de -38, -40, -41 et même -45 degrés. » Le mois suivant, à Munich, il ajoute une couche : un hiver pareil, l’Europe n’en avait pas connu depuis un siècle.
Les relevés météorologiques, eux, sont conservés. Ils disent ceci : le thermomètre chute à -15 °C le 4 décembre 1941, puis à -35 °C le lendemain, minimum de la saison. Un hiver moscovite tout à fait ordinaire, arrivé à sa date habituelle. La ville en avait connu de bien plus rudes. Dix degrés séparent le discours du thermomètre, et l’écart n’a rien d’une approximation d’orateur : c’est la marge exacte dont Hitler avait besoin pour rendre l’échec inexplicable autrement.
L’argument s’appuyait sur un objet déjà disponible. La personnification du froid russe en officier supérieur circule bien avant 1941 ; on en fait parfois remonter l’idée à Voltaire, et elle sert surtout, à partir de 1812, à expliquer l’anéantissement de la Grande Armée de Napoléon. Hitler n’a pas créé le « général Hiver ». Il l’a rappelé au service.
Le contre-argument que l’on entend ensuite — les Soviétiques, eux, étaient équipés pour le froid — ne tient pas davantage. Les fameuses divisions sibériennes représentaient environ 2 % des effectifs engagés, soit quelque 20 000 hommes sur le million qui défendait Moscou. Le reste de l’Armée rouge n’était pas mieux vêtu que la Wehrmacht, et les difficultés de ravitaillement furent comparables dans les deux camps.
Les causes réelles sont moins photogéniques. D’abord une décision stratégique : partager l’armée en trois groupes sur un front d’environ 2 800 kilomètres, pour saisir simultanément Leningrad au nord, Moscou à l’est et le pétrole du Caucase au sud. Ensuite la boue. Entre le 15 et le 20 octobre 1941, deux mois avant le gel, de fortes pluies déclenchent la raspoutitsa, la « saison des mauvaises routes » : une glaise épaisse où chaque kilomètre se paie en carburant, en chevaux crevés et en heures perdues. Ajoutez un pays vidé par la politique soviétique de la terre brûlée, une logistique à bout de souffle et un appui aérien très inférieur à celui dont la Luftwaffe disposait en France en 1940. La Wehrmacht arrive devant Moscou épuisée par la pluie, pas par la neige. Mais la boue d’automne n’a jamais fait une bonne légende.
La Waffen-SS, une élite fabriquée par ses propres affiches
Deuxième mythe, plus coriace encore parce qu’il flatte à la fois ceux qui l’ont forgé et ceux qui l’ont combattu. La SS naît en 1925 comme garde rapprochée d’Hitler et des cadres du parti. Himmler en prend la tête en janvier 1929. Dans la nuit du 29 au 30 juin 1934, la Nuit des Longs Couteaux liquide les chefs de la SA — Ernst Röhm le premier — et libère la place. L’organisation se déploie alors en trois ensembles : l’Allgemeine-SS, administrative, chargée du recrutement ; la branche police et sécurité confiée à Reinhard Heydrich, dont relèvent les unités à tête de mort des camps de concentration ; et, à partir de 1939, la Waffen-SS, branche armée.
C’est cette dernière que la mémoire collective a transformée en armée d’élite. Les chiffres racontent l’inverse. Un officier de la Waffen-SS était formé en dix à seize mois, contre vingt-quatre pour un officier de la Wehrmacht ; beaucoup d’entre eux avaient d’ailleurs été refusés par l’armée régulière. Le fanatisme tenait lieu de compétence, avec un résultat mesurable : un taux de mortalité deux fois supérieur à celui de la Wehrmacht. Perdre ses hommes plus vite n’est pas une performance militaire. La conversion d’une partie de ces unités en formations blindées n’y a rien changé.
Surtout, la Waffen-SS ne pesait que 4 % de l’armée allemande. Pendant l’essentiel du conflit, son rôle militaire reste secondaire, et le recrutement d’étrangers en fin de guerre — la division Charlemagne et ses volontaires français — n’a eu aucun effet sur l’issue. Le mythe, lui, est un produit industriel : affiches, presse, radio, tout l’appareil de propagande d’Himmler travaillait à cette image. Ce qui est plus intéressant, c’est qu’elle a été reprise par le camp d’en face. Pour un résistant ou un soldat allié, abattre un SS valait un trophée. Personne n’avait intérêt à dire qu’on venait de tuer un homme moins bien formé que la moyenne.
Les Italiens incapables : le seul cliché qu’un pays ait revendiqué
La réputation de l’armée italienne était déjà mauvaise au XIXe siècle ; le désastre de Caporetto, fin 1917, l’a scellée. La Seconde Guerre mondiale a fourni de quoi la nourrir, et il serait malhonnête de le nier. En octobre 1940, l’offensive lancée contre la Grèce s’achève cinq mois plus tard par une victoire grecque. En février 1941, les Britanniques battent les Italiens en Libye ; il faut l’Afrikakorps de Rommel pour les tirer de là. L’Éthiopie et la Somalie sont perdues. À l’été 1940, alors que l’armée française s’effondre partout ailleurs, neuf chasseurs alpins tiennent plusieurs jours à Pont-Saint-Louis, dans les Alpes.
Le matériel explique beaucoup. Le fantassin italien partait avec un fusil Carcano modèle 1891, incapable de tirer en dessous de -20 °C — un détail qui prend tout son sens sur le front de l’Est, où 85 000 hommes sur 220 000 engagés sont perdus entre décembre 1942 et février 1943 autour de Stalingrad. Les chars L3, M13/40 et M14/41 étaient dépassés au moment même de leur mise en service, les armes antichars insuffisantes, les véhicules de ravitaillement en nombre dérisoire. Ce même fusil connaîtra une seconde célébrité : c’est avec un Carcano de ce modèle que le président Kennedy est assassiné en 1963. À cela s’ajoutait une désorganisation du commandement où terre, air et marine agissaient chacun de leur côté, sous un Mussolini qui n’en faisait qu’à sa tête. Rommel, qui n’était pas tendre, a reconnu la bonne volonté des soldats italiens compte tenu de leurs moyens.
Mais le cliché de l’incapable ne fait pas que sous-estimer des hommes. Il efface autre chose. L’armée italienne fut aussi une armée d’occupation, et elle a commis des crimes de guerre : répressions sanglantes en URSS et dans les Balkans, villages incendiés, exécutions, déportations de populations. Mario Roatta, à la tête de la 2e armée en Yougoslavie, entendait inculquer à ses soldats une mentalité de conquérant fasciste. Des camps de concentration italiens ont fonctionné en Grèce, où des milliers de personnes sont mortes de faim et de maladie ; en Afrique, des milliers de Berbères et d’Arabes ont été massacrés. Ces crimes n’ont pas eu l’ampleur des crimes nazis. Ils ne sont pas pour autant anecdotiques.
Voilà pourquoi ce mythe-là est le plus retors des quatre. Après 1943 — Mussolini renversé, emprisonné, libéré par un commando allemand, puis réinstallé à la tête d’une République sociale italienne sous tutelle allemande, tandis que des centaines de milliers de militaires italiens étaient déportés en Allemagne pour avoir refusé de la rejoindre —, le pays avait un intérêt politique évident à se présenter en nation libérée plutôt qu’en alliée vaincue du Reich. Le gouvernement d’après-guerre n’a pas combattu le cliché de l’armée risible. Il l’a repris à son compte. Une armée d’incapables ne mérite pas de procès.
15 août 1945 : le discours d’où l’Armée rouge a disparu
Staline voulait entrer en guerre contre le Japon dès 1943, mais refusait de combattre sur deux fronts. En mai 1945, le Reich effondré, il transfère une partie de ses forces vers l’est. À Potsdam, en juillet, Truman annonce à Staline le succès du test atomique tout en restant persuadé qu’un débarquement au Japon sera nécessaire : il réclame donc l’appui soviétique, et l’obtient.
Ce qui se masse alors face au Mandchoukouo est la plus grande force d’invasion jamais rassemblée par l’URSS : environ 1 500 000 soldats, 30 000 pièces d’artillerie, 5 500 blindés, 3 800 avions. L’offensive part le 9 août 1945 à quatre heures du matin, trois jours après Hiroshima, le jour même de Nagasaki. En face, les 700 000 hommes de l’armée du Guandong sont épuisés et mal équipés. Les Soviétiques appliquent la méthode qui a eu raison des Allemands — bombardements aériens massifs, barrage d’artillerie, concentration de blindés — en passant notamment par une Mongolie peu défendue. C’est l’une des offensives les plus rapides de toute la guerre.
Le 15 août, Hirohito annonce la capitulation. Les bombes atomiques y sont nommées, qualifiées d’armes inhumaines ; l’empereur dit se rendre pour sauver la civilisation humaine. L’offensive soviétique, elle, n’apparaît que sous une formule vaporeuse : la tendance générale dans le monde s’est retournée contre les intérêts du Japon. Le 5 septembre, devant le Parlement, le prince Higashikuni, alors Premier ministre, reconnaît que l’entrée en guerre soviétique a placé le pays dans la pire situation possible. Cet aveu-là ne sera jamais fait au peuple japonais.
Prudence, ici : le poids respectif des deux chocs reste débattu chez les historiens. L’Américain Tsuyoshi Hasegawa, dans Racing the Enemy (2005), soutient que l’entrée en guerre de l’URSS a pesé plus lourd que les bombes ; d’autres tiennent que les deux événements, à trois jours d’écart, ont agi ensemble sur un état-major déjà divisé. Ce qui n’est pas contesté, en revanche, c’est l’intérêt qu’avait l’entourage impérial à ne retenir qu’une cause. Dès juillet 1945, Hirohito cherchait à faire négocier la paix par des émissaires en Europe, avec une priorité claire : conserver son trône, quitte à abandonner l’empire conquis depuis la fin du XIXe siècle. Une capitulation imposée par une arme surhumaine transforme l’empereur en sauveur pacifiste. Une capitulation provoquée par une armée ennemie désigne des responsables militaires. Les États-Unis, ensuite, ont repris ce récit d’origine japonaise sans y toucher : il excluait l’URSS de la réorganisation du Japon et affichait leur supériorité au seuil de la guerre froide.
Ces idées reçues sur la Seconde Guerre mondiale viennent des vaincus
Quatre légendes, quatre origines chez les perdants. Hitler invente le froid pour ne pas dire Moscou. Himmler fabrique une élite qui n’en est pas. Rome revendique son incompétence pour ne pas répondre de ses crimes. L’entourage de Hirohito choisit la bombe contre l’Armée rouge. À chaque fois, le camp victorieux a trouvé le récit à son goût et l’a laissé passer, parfois même amplifié.
Reste alors la formule que l’on répète comme une évidence : l’histoire est écrite par les vainqueurs. On l’attribue souvent à Robert Brasillach, écrivain devenu rédacteur en chef d’un journal collaborationniste, fusillé en février 1945 — l’attribution est fragile, comme souvent pour les phrases trop bien tournées, mais elle dit assez d’où vient l’idée. Elle est démentie par les faits qu’elle prétend expliquer. On se souvient des trois cents Spartiates des Thermopyles bien mieux que de la victoire perse. L’archéologie a rendu aux Gaulois une histoire que les Romains avaient écrite à leur place. Et les quatre mythes qui précèdent ont tous été forgés par ceux qui avaient perdu.
L’histoire n’est écrite ni par les vainqueurs ni par les vaincus : elle est écrite par des historiens, à partir des sources dont ils disposent, et elle se corrige à mesure que les archives s’ouvrent. Les trente-sept mythes démontés dans l’ouvrage collectif dirigé par Jean Lopez et Olivier Wieviorka, Les Mythes de la Seconde Guerre mondiale (Perrin), en donnent la mesure. Ce qui rend ces récits si résistants n’est pas la puissance de ceux qui les ont lancés — Hitler était mort, Mussolini pendu, le Japon occupé. C’est qu’ils arrangeaient tout le monde. Une explication qui met tous les partis d’accord mérite qu’on se demande, avant de la reprendre, à qui elle épargne quoi.