Le 18 juin 1940, un officier français de quarante-neuf ans, général depuis trois semaines et privé de toute troupe, lit quatre feuillets devant un micro de la BBC. Personne n’enregistre, presque personne n’écoute. Comment ce non-événement est-il devenu l’acte de naissance de la France libre ?
Un studio de Broadcasting House, à Londres, le soir du 18 juin 1940. Un officier français très grand, très raide, lit quatre feuillets qu’une jeune secrétaire, Élisabeth de Miribel, vient de taper à la machine — elle racontera plus tard qu’elle ignorait totalement l’importance de ce qu’elle dactylographiait. La lecture dure à peine quatre minutes. Quand elle s’achève, personne n’a pensé à graver le disque. Il n’existe aucun enregistrement de ce discours-là. Il n’en a jamais existé.
La voix que les Français entendent chaque année aux commémorations, cette diction nasillarde et cassante qui affirme que la flamme de la résistance française ne doit pas s’éteindre et ne s’éteindra pas, ce n’est pas le 18 juin. C’est le 22. Quatre jours plus tard, de Gaulle a obtenu de reprendre son message au micro, et cette fois la BBC a enregistré. Le texte fondateur de la France libre ne survit du 18 juin que sous forme de papier.
Le 18 juin 1940, de Gaulle est un général de trois semaines
Pour mesurer l’invraisemblance de la scène, il faut regarder froidement qui parle. Charles de Gaulle est né à Lille le 22 novembre 1890, troisième d’une fratrie de cinq, dans une famille bourgeoise et non noble — l’ancêtre repérable le plus lointain est un marchand du XVIIe siècle. Son père Henri, vétéran de 1870, professeur, si hostile aux Anglais qu’il interdit à ses enfants d’apprendre leur langue, l’a élevé dans le climat de revanche laissé par l’amputation de l’Alsace-Moselle.
Saint-Cyr, promotion sortie en 1912, treizième de son rang. Stage au 33e régiment d’infanterie d’Arras, alors commandé par un colonel nommé Philippe Pétain — la France de 1940 se joue déjà dans ce détail. Ses camarades le trouvent hautain et le surnomment « la grande asperge » : il mesure près de deux mètres. À sa sortie, on lui recommande la cavalerie, arme prestigieuse. Il choisit l’infanterie, en pariant que le cheval ne décidera plus rien. Il avait raison, et c’est peut-être le trait le plus constant de sa carrière : avoir raison seul, trop tôt, sans être écouté.
Suit une guerre de 14-18 qui ressemble très peu à une légende héroïque. Une balle dans le genou à Dinant le 15 août 1914, douze jours après la déclaration de guerre. Une main blessée puis infectée en 1915, quatre mois d’arrêt. Puis Verdun : le 2 mars 1916, devant Douaumont, il est blessé une troisième fois, laissé pour mort par les siens et ramassé par les Allemands. Deux ans de captivité, cinq tentatives d’évasion, cinq échecs, des lettres à sa mère où perce la dépression d’un homme qu’on a mis hors du jeu. Une photographie le montre au camp, en train de servir la soupe à ses codétenus. L’homme qui incarnera la France combattante a fait la Grande Guerre blessé, capturé, une louche à la main.
La suite est un long désaccord. En 1933, l’année où Hitler devient chancelier, il alerte une hiérarchie grisée par 1918 et arc-boutée sur la défensive et sur la ligne Maginot, ce chantier colossal engagé à la fin des années 1920 le long de la frontière allemande. Dans Vers l’armée de métier (1934), il défend trois idées : subordonner l’armée au pouvoir politique, créer une armée professionnelle plutôt qu’une masse de conscrits, doter la France d’un corps blindé puissant. Rejeté. En mai 1940, les Allemands contournent la ligne Maginot par la Belgique, le Luxembourg et ces Ardennes que l’état-major jugeait infranchissables ; l’ouvrage le plus cher de l’histoire militaire française ne sert à rien. De Gaulle mène alors, à Montcornet le 17 mai puis vers Abbeville, quelques-unes des rares contre-attaques blindées françaises qui ramènent des prisonniers. C’est ce qui lui vaut ses étoiles : général de brigade à titre temporaire à compter du 1er juin 1940. Il est donc général depuis dix-sept jours, et sous-secrétaire d’État à la Guerre depuis douze, quand il monte au micro.
Il a fallu réveiller Londres pour ouvrir le micro
Le 16 juin, envoyé en mission à Londres, il rencontre Winston Churchill pour la première fois. Les deux hommes tombent d’accord sur l’essentiel : le conflit deviendra mondial, donc il faut tenir. Rentré à Bordeaux, où le gouvernement s’est replié, il apprend que Paul Reynaud a démissionné et que Pétain forme le gouvernement. Il repart le 17. Le même jour, à 12 h 30, Pétain annonce à la radio qu’il faut cesser le combat.
Ce qui suit est attesté par les archives britanniques : le cabinet de guerre n’est pas favorable à ce qu’un militaire étranger, sans troupes, sans mandat et inconnu du public, s’exprime sur la BBC alors que Londres n’a pas encore renoncé à traiter avec le nouveau pouvoir français. L’autorisation est d’abord refusée. Elle est arrachée le 18 dans la journée grâce à l’intervention de Churchill, alerté notamment par Edward Spears, l’officier de liaison britannique acquis à de Gaulle, et par Duff Cooper, ministre de l’Information.
Le récit populaire ajoute une scène : Spears réveillant Churchill de sa sieste pour lui glisser le texte sous les yeux. C’est plausible, c’est raconté, ce n’est pas établi par un document. Il vaut mieux le dire que le broder. Le fait solide, lui, suffit : l’acte fondateur de la France libre a tenu à une décision politique britannique prise en quelques heures, réversible jusqu’au dernier moment.
Pourquoi l’appel du 18 juin n’a presque pas été entendu
L’heure elle-même est disputée. Les témoignages situent la lecture en fin d’après-midi, autour de 18 heures ; plusieurs travaux retiennent une diffusion vers 22 heures, la BBC ayant fait passer d’abord un discours de Churchill jugé bien plus important à Londres que la déclaration d’un général français en exil. Les historiens ne tranchent pas complètement, et c’est déjà instructif : l’événement était trop mineur, ce soir-là, pour qu’on prenne la peine de le dater proprement.
Quant à l’audience, elle est presque nulle. En juin 1940, écouter la BBC n’est pas encore un réflexe français ; le pays est sur les routes — les estimations de l’exode vont de six à dix millions de personnes, huit millions dans les comptes les plus courants — et les postes de radio suivent mal. Ce qui a sauvé le texte, c’est l’imprimé. Repris par la presse britannique, il paraît dès le 19 juin dans quelques journaux français encore libres de paraître, notamment Le Petit Provençal à Marseille, dans une version où deux phrases jugées trop dures pour le gouvernement français ont sauté. Le discours a circulé en lettres, pas en ondes.
Autre confusion tenace : la formule que tout le monde attribue au 18 juin, « La France a perdu une bataille, mais la France n’a pas perdu la guerre », n’y figure pas. Elle vient de l’affiche placardée à Londres au mois d’août. Le monument mémoriel s’est construit par sédimentation, en agrégeant des textes différents dans un seul souvenir.
Vichy lui a donné une existence en le condamnant à mort
Le 22 juin, l’armistice est signé à Rethondes, dans le wagon même où l’Allemagne avait dû capituler le 11 novembre 1918 : Hitler ne voulait pas seulement une signature, il voulait le décor. Le régime qui s’installe à Vichy s’occupe ensuite du cas de Gaulle avec une méthode qui, rétrospectivement, lui rend service. On le dégrade d’abord, ramené au rang de colonel. Le 4 juillet, un tribunal le condamne à quatre ans de prison pour incitation des militaires à la désobéissance. Le 2 août 1940, le tribunal militaire permanent de la 13e région, siégeant à Clermont-Ferrand, le condamne à mort par contumace pour trahison et désertion à l’étranger en temps de guerre, avec dégradation militaire et confiscation des biens. Le jugement sera annulé en janvier 1945.
En désignant publiquement un traître, Vichy a désigné un chef alternatif. À partir de là, chaque Français qui refuse l’armistice sait vers quel nom se tourner. Les chiffres restent modestes : environ 7 000 hommes rassemblés début juillet 1940, encore quelques centaines de traversées clandestines de la Manche pendant l’été, mais 25 000 combattants sous la croix de Lorraine à la fin de l’année. Financée au départ par 100 000 francs remis par Paul Reynaud et par le crédit britannique, la France libre est d’abord une fiction juridique qui se remplit lentement d’hommes.
Le mythe est venu après — et il servait à quelque chose
Ce qui rend le 18 juin insaisissable, c’est qu’il a été rendu immense a posteriori, à partir de 1944, par celui-là même qui l’avait prononcé. Le discours du 26 août 1944 — « Paris outragé, Paris brisé, Paris martyrisé, mais Paris libéré » — est prononcé après une libération de la capitale que les Alliés ne voulaient pas et que de Gaulle a imposée, en obtenant que les chars de Leclerc y entrent les premiers. Politiquement, le calcul est limpide : il faut que la France rentre dans la guerre par la grande porte, du côté des vainqueurs, avec une légitimité qui remonte à juin 1940.
De là ce que les historiens appellent le résistancialisme : l’idée d’une France massivement résistante. Elle est fausse. Il y a eu une minorité de résistants, une minorité de collaborateurs, et l’immense majorité d’un pays qui a surtout tenté de vivre à peu près normalement. On peut juger cette construction opportuniste. On peut aussi reconnaître qu’un pays occupé, humilié, traversé de règlements de comptes, avait besoin d’un récit commun pour ne pas se déchirer, et que celui-là a tenu — jusqu’à la Constitution de 1958, approuvée par 79,2 % des votants, qui installe l’exécutif fort rêvé dès le discours de Bayeux.
Juger Pétain en 1940 avec nos yeux de 2026 relève du même contresens à l’envers. En juin 1940, il est le vainqueur de Verdun, l’homme à qui l’on prête d’avoir épargné la vie de ses soldats. C’est précisément ce prestige qui rend l’armistice acceptable à tant de Français, et qui rend le pari de De Gaulle si mince ce soir-là.
Reste le fait brut, et il est plus intéressant que la légende : un homme sans troupes a parlé quatre minutes dans un studio étranger, personne ou presque ne l’a entendu, aucune machine n’a gardé sa voix, et cela a tout de même fondé quelque chose. Non parce que le verbe est magique, mais parce qu’un texte imprimé, un allié qui ouvre un micro, un adversaire qui vous condamne à mort et quelques milliers d’hommes qui traversent une mer ont fini par lui donner un contenu. À une époque qui mesure l’influence à l’audience immédiate, l’histoire du 18 juin rappelle une chose désagréable : sur le moment, il est très difficile de savoir lequel des messages que personne n’écoute est en train de compter.