Okhrana, Tchéka : naissance de la police politique russe

En 1881, un tsar assassiné donne naissance à une police chargée d’écraser les révolutionnaires. Trente-six ans plus tard, ces mêmes révolutionnaires prennent le pouvoir, brûlent ses archives — et reprennent sa méthode en lui retirant son dernier frein : le juge. Premier épisode d’une généalogie qui mène jusqu’au KGB.

Le 13 mars 1881, quai du canal Catherine, à Saint-Pétersbourg. Une première bombe explose sous la voiture d’Alexandre II sans l’atteindre. Le tsar descend, s’approche des gardes touchés, demande à voir les blessés. Un second homme s’avance et lance sa charge à ses pieds. Alexandre II meurt quelques heures plus tard au Palais d’Hiver, les jambes déchiquetées. Depuis 1866, onze attentats avaient échoué contre lui. Le douzième a réussi.

Les auteurs appartenaient à Narodnaïa Volia, « La Volonté du peuple », une organisation clandestine forte de quelques dizaines de militants. La réponse de l’Empire ne fut pas seulement une vague d’arrestations et de pendaisons. Ce fut une institution — et cette institution allait survivre à l’Empire, à la révolution qui l’abolit, et au régime qui prétendait en être l’inverse.

Une police politique russe née d’un attentat

Dès le mois d’août 1881, le nouveau tsar Alexandre III promulgue un règlement sur les mesures exceptionnelles de protection de l’ordre de l’État. Le texte est présenté comme provisoire. Il sera reconduit jusqu’en 1917. Il autorise à placer des provinces entières sous régime d’exception, à faire juger des civils par des tribunaux militaires, à exiler un habitant par décision administrative. C’est dans ce cadre que naissent, la même année, les sections chargées de la sûreté publique, que l’usage a fini par réunir sous un seul mot : l’Okhrana.

Un point mérite d’être posé tout de suite, parce qu’il commande la suite. L’Okhrana n’invente rien. Nicolas Ier avait déjà créé, en 1826, la Troisième Section de la chancellerie impériale, adossée à un corps de gendarmes, chargée de la surveillance politique de l’Empire. Dissoute en 1880, ses attributions basculent au ministère de l’Intérieur. L’Okhrana en est l’héritière avant d’en être la remplaçante. La chaîne que nous suivons ici commence donc avant elle. Elle ne s’arrêtera pas avec elle non plus.

L’art de l’infiltration, avant la révolution

Ce que l’Okhrana perfectionne, ce n’est pas la répression brutale : c’est une méthode. Ses agents s’introduisent dans les amphithéâtres, les syndicats naissants, les imprimeries clandestines, les cercles d’exilés. Une antenne étrangère, adossée à l’ambassade de Russie à Paris, suit les émigrés révolutionnaires à travers l’Europe, ouvre leur courrier, achète leurs voisins de palier. Lénine et les bolcheviks font partie des cibles régulièrement fichées.

Le cœur du système, c’est la provocation : l’agent double qui ne se contente pas d’écouter, mais monte dans la hiérarchie révolutionnaire, propose des actions, en organise. Le cas le plus connu est celui d’Evno Azef, qui dirigeait l’Organisation de combat du parti socialiste-révolutionnaire tout en étant informateur payé de la police. Il fut démasqué par ses camarades en 1908. Entre-temps, il avait monté des attentats bien réels, dont celui qui coûta la vie au ministre de l’Intérieur en 1904. Les historiens n’ont jamais complètement tranché : policier jouant au révolutionnaire, ou révolutionnaire vivant de l’argent de la police ? Les deux lectures existent, et la seconde n’est pas la moins solide.

Il faut ici distinguer les registres. Que l’Okhrana ait pratiqué la provocation à grande échelle est attesté par les procès et les archives conservées. Qu’elle ait été l’atelier de fabrication des Protocoles des Sages de Sion — ce faux antisémite démarqué d’un pamphlet politique français de 1864 — est en revanche une affirmation courante mais discutée : le texte apparaît bien dans la mouvance de l’émigration russe au tournant du siècle, sa fabrication reste mal documentée, et les historiens ne s’accordent pas sur la responsabilité directe du service.

Une police d’infiltration finit par ne plus distinguer ce qu’elle observe de ce qu’elle produit. Le 9 janvier 1905, la troupe tire sur la manifestation ouvrière du Dimanche rouge, à Saint-Pétersbourg. Le cortège était conduit par un prêtre dont les liens avec la police sont attestés : l’Empire avait encouragé des organisations ouvrières « loyales » pour concurrencer les révolutionnaires, et voilà que l’une d’elles marchait sur le Palais d’Hiver. Le manifeste d’octobre 1905 concède les libertés civiles et une assemblée, la Douma. Le service politique, lui, ne concède rien.

1917 : les archives brûlent, la méthode reste

La guerre achève l’Empire. Plus de 1,5 million de soldats russes tués, une économie exsangue, des villes affamées. Le 15 mars 1917, le tsar abdique. Le gouvernement provisoire dissout l’Okhrana, ses locaux sont envahis, ses agents pourchassés, ses archives livrées aux flammes.

Un détail rarement souligné : cet incendie a surtout protégé les indicateurs. Les fichiers partis en fumée, personne ne saura plus avec certitude qui, dans les rangs révolutionnaires, avait touché de l’argent de la police. Détruire les archives d’une police politique, ce n’est jamais seulement se venger d’elle.

En avril 1917, Lénine rentre de Suisse à bord d’un train dont l’Allemagne a autorisé le transit. Que Berlin ait facilité ce retour et financé une propagande défaitiste en Russie est établi. Que Lénine ait été pour autant un « agent allemand » recevant des ordres est une lecture nettement plus fragile, et minoritaire chez les historiens, même si l’ampleur exacte des fonds allemands continue de faire débat.

Ce que la Tchéka supprime : le juge

Le 20 décembre 1917, sept semaines après la prise du pouvoir, Lénine crée une commission extraordinaire chargée de combattre la contre-révolution et le sabotage. On l’appellera la Tchéka. À sa tête, Félix Dzerjinski, révolutionnaire polonais qui a passé une partie de sa vie d’adulte dans les prisons et les bagnes du tsar. Il connaît la maison d’en face. Il l’a subie.

La rupture n’est pas dans la surveillance : celle-là, l’Okhrana la pratiquait déjà, avec ses filatures, ses boîtes aux lettres et ses agents dormants. La rupture est ailleurs, et elle est décisive. L’Okhrana déférait ses prisonniers devant des tribunaux — des tribunaux durs, des tribunaux d’exception parfois, mais des tribunaux, avec une procédure, des avocats, des dossiers. La Tchéka, elle, arrête, interrogatoire compris, torture, et exécute. Sans juge, sans procès, sans recours. Dzerjinski ne s’en cache pas : il revendique la terreur comme un instrument de défense du régime, publiquement, comme on revendique une doctrine.

La croissance de l’appareil dit le reste. En avril 1918, la Tchéka compte environ 1 000 hommes. En janvier 1919, ils sont 37 000. À la fin de la guerre civile, plus de 300 000. Trois cents fois plus d’agents en moins de trois ans : ce n’est plus une commission d’urgence, c’est une administration.

D’où une idée reçue à écarter, tenace parce qu’elle arrange tout le monde : la terreur de masse serait une invention stalinienne. Elle ne l’est pas. Les otages, les exécutions sommaires, les premiers camps existent dès 1918, du vivant de Lénine, sous la direction de Dzerjinski. Staline héritera d’un outil rodé ; il en changera l’échelle et les cibles, pas la logique.

Du provisoire au permanent : GPU, OGPU, NKVD

Le mot « extraordinaire » figurait dans le nom même de la Tchéka. Il supposait un état transitoire. En 1922, la commission est dissoute et ses attributions passent à la GPU, rattachée au commissariat à l’Intérieur ; après la proclamation de l’URSS, le 30 décembre 1922, elle devient l’OGPU, cette fois à l’échelle de l’Union. Nouveau sigle, mêmes bureaux, souvent les mêmes hommes. La dissolution officielle d’une police politique russe n’a, à ce stade, jamais rien dissous du tout.

À partir de 1929, la collectivisation forcée de l’agriculture donne au service sa première mission de masse en temps de paix : déporter les paysans classés koulaks, vider des villages entiers, convoyer les familles vers le Nord et la Sibérie. C’est là que s’ouvrent les grands camps de travail forcé qui formeront le système du goulag. En 1932-1933, la famine tue environ 7 millions de personnes, majoritairement en Ukraine.

On entend encore parler d’accident climatique. Ce n’est pas soutenable : les organes de sécurité ont participé activement aux réquisitions de récoltes et de bétail dans les campagnes ukrainiennes, aux barrages qui empêchaient les affamés de quitter leur région, à la traque des « voleurs » d’épis. Les historiens débattent, et durement, de la qualification juridique à donner à cette famine ; ils ne débattent pas du rôle de la police politique dans les saisies.

En juillet 1934, l’ensemble est refondu dans un NKVD élargi qui regroupe la police criminelle, l’administration des camps, le contre-espionnage militaire et la garde des frontières. Un seul organisme tient désormais le fichier, la frontière, la prison et le camp. C’est cet instrument-là que Staline aura sous la main quand commenceront les grandes purges.

Ce que cette généalogie change au récit

On présente volontiers le KGB comme un produit de la guerre froide, né avec les micros et les transfuges. C’est faux, et pas seulement par pédanterie chronologique. Le KGB est le dernier nom d’une chaîne : Okhrana, Tchéka, GPU, OGPU, NKVD, MGB, KGB. Ce qui se transmet d’un maillon à l’autre n’est pas un uniforme, c’est un savoir-faire — l’infiltration patiente, la provocation, le fichier, l’idée que la sécurité de l’État prime sur la procédure.

Le paradoxe est complet. Les révolutionnaires que l’Okhrana traquait dans les caves de Genève et les amphithéâtres de Kazan ont pris le pouvoir, détruit ses archives, fusillé ses agents — et repris son outil en lui retirant le seul contrepoids qui restait, le passage devant un juge. Il ne s’agit pas de leur faire la leçon un siècle plus tard : il s’agit de voir la mécanique. Un pouvoir qui se croit assiégé de l’intérieur produit toujours le même organe, et cet organe survit ensuite à ceux qui l’ont créé, parce qu’il détient ce dont tout pouvoir a besoin : la connaissance des gens.

C’est le point qui rend cette histoire moins lointaine qu’elle n’en a l’air. Quand l’URSS disparaît en 1991, le KGB est officiellement dissous — comme l’Okhrana en 1917, comme la Tchéka en 1922. Les services qui lui succèdent héritent des locaux, d’une partie du personnel et d’une culture professionnelle. La suite s’écrit ailleurs, mais elle s’écrit avec les mêmes mots.

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