Il n’a commandé Verdun que deux mois sur les dix qu’a duré la bataille. La nuit où tout s’est joué, il était introuvable, dans une chambre d’hôtel en face de la gare du Nord. Reste une question : qui a décidé de faire de Philippe Pétain le vainqueur de Verdun, et pourquoi ce titre lui a-t-il survécu jusqu’en 1940 ?
Trois heures du matin, le 25 février 1916. Un officier frappe à la porte d’une chambre de l’hôtel Terminus, en face de la gare du Nord. Derrière la porte, un général de cinquante-neuf ans et une jeune femme de vingt ans sa cadette, Alphonsine Hardon, qu’il épousera bien après la guerre. L’officier s’appelle Serrigny, il est l’adjoint du général, et il le cherche depuis la veille au soir. Le message tient en une phrase : Joffre l’attend à huit heures à Chantilly, il part pour Verdun.
C’est le point de départ de la plus solide légende militaire française du XXe siècle. Elle raconte qu’un chef providentiel est arrivé sur un front en train de céder, qu’il a redressé le moral des hommes par sa seule présence, et qu’il a sauvé Verdun. Presque rien de tout cela ne tient à l’examen des dates. Ce qui est autrement plus intéressant, c’est de comprendre qui avait besoin de cette histoire, et pourquoi elle a tenu si longtemps.
Un colonel de cinquante-huit ans que personne n’attendait
Philippe Pétain naît le 24 avril 1856 dans une famille de paysans du Pas-de-Calais, sans un seul militaire dans son ascendance. Il est enfant quand la France perd l’Alsace et la Moselle en 1871 ; il choisira l’armée. Sa carrière, ensuite, est d’une platitude remarquable : sorti 229e sur 336 de Saint-Cyr, il enchaîne les garnisons sans jamais partir en campagne coloniale, alors que le Maroc, l’Indochine ou le Soudan sont à l’époque les vrais accélérateurs d’avancement.
Il a pourtant une idée, et c’est précisément celle qu’il ne fallait pas avoir. L’école de guerre enseigne l’offensive à outrance : l’élan, la baïonnette, la volonté qui emporte tout. Pétain, lui, répète que depuis 1871 la puissance de feu du fusil et de l’artillerie a été décuplée, et qu’attaquer à découvert reviendra à faire massacrer ses hommes. Cette position lui vaut une réputation de tiède. En août 1914, il est colonel, il a cinquante-huit ans, sa retraite est en vue. Sans la guerre, son nom ne dirait rien à personne.
La guerre arrive, et tout s’accélère : général de brigade en août 1914, de division en septembre, de corps d’armée le mois suivant. En juin 1915, il commande la IIe armée. Cette année-là, la pire de la guerre pour l’armée française, coûte 500 000 tués. Pétain critique ouvertement les grandes attaques ordonnées par Joffre. Il a raison sur le fond, et cela ne le rend pas populaire au Grand Quartier Général.
Verdun, le secteur « calme » dont on avait démonté les canons
À l’hiver 1915-1916, Verdun n’inquiète personne. C’est une place forte qui protège l’est du pays depuis 1871, entourée de plus de vingt et un forts, dont Douaumont et Vaux. Et c’est justement pour cela qu’on la néglige : le front y est réputé tranquille, on y a démonté les canons des forts pour les envoyer là où l’on se bat, et peu de divisions y stationnent. Verdun est à cinquante kilomètres de Metz, alors allemande.
En face, le chef d’état-major allemand Erich von Falkenhayn a été renseigné par ses espions sur le projet d’offensive franco-britannique dans la Somme. Il décide de frapper le premier. Verdun forme un saillant dans les lignes allemandes ; l’enfoncer redresserait le front avant l’été et ouvrirait, éventuellement, une route. L’opération reçoit un nom qui dit assez bien l’état d’esprit : Gericht, le jugement. Soixante mille hommes et 1 200 canons se massent au nord de la ville.
Un officier voit venir le coup. Le lieutenant-colonel Driant, également député, transmet à ses supérieurs ce que rapportent ses éclaireurs. Joffre refuse de l’entendre et y voit une intoxication destinée à le détourner de la Somme. Le 21 février 1916 à 7h15, le bombardement s’abat sur un front d’à peine douze kilomètres : 80 000 obus dans la seule journée. À seize heures, l’infanterie allemande sort, persuadée de ne trouver que des morts, et découvre des Français debout. C’est là qu’apparaît pour la première fois le lance-flammes. Driant est tué dans les premières heures, avec presque tous ses hommes. Le seul qui avait prévenu meurt de l’attaque qu’on avait refusé de croire.
La nuit qui a sauvé Verdun s’est jouée sans lui
Quatre jours de recul plus tard, le 24 février au soir, peu avant vingt-deux heures, Joffre se décide : la défense de Verdun ira à Pétain. Sauf que Pétain a disparu de sa caserne dans l’après-midi, et que la nuit avance.
Pendant ce temps, à Chantilly, le général Édouard de Castelnau, adjoint de Joffre, refuse d’attendre. Il fait réveiller le généralissime, obtient de partir immédiatement et d’exercer une forme d’intérim, puis passe la nuit au téléphone à reconstituer ce qui se passe réellement sur le terrain. C’est ainsi qu’il apprend la chute du fort de Douaumont. Et c’est lui qui décide, en urgence, d’envoyer le 20e corps d’armée : son arrivée stoppe net l’avancée allemande. Castelnau faisait partie du petit nombre d’officiers qui avaient pris au sérieux les avertissements sur Verdun.
Pétain, lui, arrive dans le secteur le 25 février à dix-neuf heures, après des heures de route sous la neige. Il devait s’installer à Bar-le-Duc, à près de cinquante kilomètres du champ de bataille — un choix cohérent avec l’idée qu’il se faisait alors de la situation. La bataille ayant été redressée sans lui, il pousse jusqu’à Souilly, à vingt kilomètres. Puis il tombe malade : une bronchite le cloue au lit plusieurs jours.
Voilà pour l’attesté : les dates, les heures, l’ordre des décisions. Le reste appelle des nuances. L’idée que le rôle de Castelnau ait été délibérément effacé parce qu’on le jugeait trop proche des milieux catholiques et royalistes, dans une République qui bataillait depuis quarante ans contre l’influence de l’Église, est une explication plausible et souvent avancée ; elle reste une interprétation, pas un fait documenté par une décision écrite. En revanche, l’histoire selon laquelle l’annonce de la nomination de Pétain aurait suffi à relever le moral des poilus relève franchement de la légende : la troupe ne le connaissait pas. De même que le passage de ses Mémoires, publiés en 1929, où il explique qu’il étudiait déjà les cartes du secteur avant même d’être nommé. Belle scène. Écrite treize ans après.
Fabriquer un vainqueur de Verdun : le mode d’emploi
Ce que Pétain fait ensuite à Verdun n’est pas rien, et mérite mieux que le sarcasme. Il applique sa doctrine : tenir, consolider, ravitailler. Il fait rénover la route Bar-le-Duc–Verdun, la future Voie sacrée, par où montent et descendent entre 15 000 et 20 000 hommes par jour. Il fait acheminer le courrier, distribuer le vin et les cigarettes, augmenter la ration de viande. Surtout, il instaure la rotation des unités — le « tourniquet », comme disent les soldats : rarement plus d’une semaine en première ligne. Conséquence à long terme, environ deux tiers des soldats français passeront par Verdun, ce qui fera de cette bataille la mémoire commune de toute une génération.
Une précision honnête, cependant : le véritable organisateur de la Voie sacrée est un capitaine, Aimé Doumenc. Une bonne partie de ce qu’on prête à Pétain vient de subordonnés. Diriger, c’est aussi savoir accepter les bonnes idées des autres — mais l’Histoire, elle, a retenu un seul nom.
Et là intervient ce qui explique tout le reste. La presse française est censurée par l’État. Jusqu’alors, un seul général avait le droit d’avoir son portrait dans les journaux : Joffre. Un visage, un héros, pas de concurrence. Or au printemps 1916, Joffre s’use : les offensives ruineuses de 1915, l’aveuglement sur Verdun. Le pouvoir cherche à l’écarter, et il lui faut un successeur présentable. On ouvre donc les portes de Souilly aux journalistes.
La suite est mécanique. Pétain reçoit pendant la bataille plusieurs milliers de lettres d’admiratrices. La presse anglaise, américaine, allemande parle de lui. Poincaré vient six fois à son quartier général, le roi d’Espagne Alphonse XIII et le prince Alexandre de Serbie aussi. Un ordre du jour du 10 avril 1916 contient trois mots qui vont faire le tour du pays : « on les aura ». Ils seront repris par les soldats, puis placardés sur les affiches d’emprunt de guerre. Détail savoureux : la formule est de Serrigny. Pétain l’avait d’abord écartée, la trouvant peu française, avant d’admettre que « nous les aurons » sonnait moins bien.
Deux mois, puis une promotion qui ressemble à une sortie
Le 2 mai 1916, après deux mois seulement à la tête du secteur, Pétain prend le commandement du groupe d’armées Centre. Officiellement, c’est un avancement. Dans les faits, on l’éloigne : Joffre supporte mal ses demandes incessantes d’hommes et d’obus, qui compromettent la préparation de la Somme, et juge sa stratégie trop exclusivement défensive. Sa popularité toute neuve interdit de le limoger ; on le promeut.
Au GQG, on le trouve mou, pessimiste, prompt à annoncer des catastrophes qui n’arrivent pas. Le surnom circule : « Pétain la pétoche ». Clemenceau tranchera plus tard d’une formule cruelle : pas d’idée, pas de cœur, un administrateur plus qu’un chef. Faut-il en conclure que sa prudence n’était que de la peur ? C’est l’hypothèse de ses adversaires de l’époque, et elle est défendable ; d’autres y voient la lucidité d’un officier qui avait compris avant les autres ce que valait une charge d’infanterie face aux mitrailleuses. Les deux lectures coexistent chez les historiens, et il n’est pas certain qu’on puisse les départager.
Ce qui est certain, c’est la suite. Robert Nivelle, son exact contraire, partisan de l’offensive, tient le front de Verdun sept mois et demi. En octobre 1916, après une puissante préparation d’artillerie, les Français reprennent Vaux et Douaumont ; l’offensive de décembre fait plus de 11 000 prisonniers, et la bataille est déclarée close le 18 décembre 1916. Dix mois, trois cents jours, 60 millions d’obus, 143 000 morts allemands et 163 000 morts français, pour un front revenu à peu près là où il était en février.
Fin 1916, le vainqueur de Verdun, pour tout le monde, s’appelle Nivelle. C’est lui qui remplace Joffre. Il faudra le désastre du Chemin des Dames en avril 1917 — 187 000 Français tués ou blessés — pour que son prestige s’effondre et que Pétain hérite du commandement en mai. Il arrête les offensives, augmente les permissions, améliore l’ordinaire. Il durcit aussi la répression des mutineries en supprimant l’instruction et l’appel devant le conseil de guerre. Les décomptes varient selon les historiens ; l’ordre de grandeur admis est d’environ 3 500 condamnations par les tribunaux militaires en 1917, 428 peines de mort prononcées, et une cinquantaine d’exécutions réellement effectuées, visant les meneurs, souvent militants socialistes ou pacifistes. Comparer cette répression à la traque des résistants sous l’Occupation, comme on le fait parfois, écrase deux réalités très différentes.
De 1916 à 1940 : ce que le mythe a rendu possible
Pétain finit la guerre en attendant les Américains plutôt qu’en attaquant, prépare pour le 14 novembre 1918 une offensive en Allemagne que l’armistice du 11 rendra inutile, et reçoit le 21 novembre 1918, à Metz tout juste libérée, le bâton de maréchal des mains de Poincaré et de Clemenceau. Puis viennent le Rif en 1925, l’Académie française en 1929, le ministère de la Guerre en 1934 — où il s’oppose au projet de ligne Maginot —, l’ambassade auprès de l’Espagne franquiste en 1939.
Et surtout, il dure. Nivelle meurt en 1924, Joffre en 1931. À la veille de la Seconde Guerre mondiale, Pétain est l’un des derniers grands chefs de 14-18 encore vivants, et le seul dont la réputation soit intacte. Quand la France s’effondre en juin 1940, le pays ne va pas chercher un vieillard de quatre-vingt-quatre ans : il va chercher le vainqueur de Verdun. Chef du gouvernement le 16 juin, il annonce dès le lendemain à la radio la demande d’armistice. Vingt-deux ans après Metz. Il sera condamné en 1945 pour haute trahison et intelligence avec l’ennemi.
Le plus troublant est que la légende ait survécu au procès. De Gaulle, blessé et fait prisonnier à Verdun, rendra hommage au chef militaire lors du cinquantenaire de la bataille ; Emmanuel Macron le qualifiera de « grand soldat » en 2018, déclenchant une polémique immédiate. Deux raisons à cette persistance. La propagande a eu près de trente ans pour travailler, de 1916 jusqu’à l’Occupation, qui l’a poussée à son terme. Et la mémoire de la Grande Guerre, bien plus meurtrière, a soudé les Français, quand celle de 1939-1945 les a divisés. On préfère le souvenir qui rassemble.
Il n’y a pas de morale à tirer de tout cela, mais un mécanisme à voir fonctionner. Une réputation ne repose pas seulement sur ce qu’un homme fait : elle repose sur ce dont une société a besoin, et sur qui contrôle les images qui circulent. En 1916, un pays épuisé cherchait un visage rassurant, et le gouvernement un successeur à Joffre. Ils ont fabriqué le même. Ce capital-là n’a jamais été audité, et vingt-quatre ans plus tard il a servi à autre chose.