Le 9 novembre 1989 à 18 h 53, un dirigeant est-allemand s’installe devant les caméras avec une feuille qu’il n’a pas eu le temps de lire. Quelques heures plus tard, une frontière que vingt-huit ans de guerre froide n’avaient pas entamée est ouverte — sans qu’aucun chef d’État ne l’ait décidé. Récit de la chute du mur de Berlin, qui n’avait rien d’écrit d’avance.
Il est 18 h 53, ce jeudi 9 novembre 1989, dans une salle de conférence de Berlin-Est. Le porte-parole du comité central du SED s’installe devant les micros pour un exercice de routine : le nouveau pouvoir est-allemand, remanié trois semaines plus tôt, veut montrer qu’il se réforme. L’homme tient une feuille qu’on lui a glissée au dernier moment, résumant une décision prise le matin même à une réunion à laquelle il n’a pas assisté. Il ne l’a pas lue jusqu’au bout.
La nouvelle tourne aussitôt sur les télévisions ouest-allemandes, que tout le monde capte à l’Est. À 23 h 30, le premier poste de contrôle s’ouvre. Personne, ce matin-là, n’avait envisagé d’abattre le mur — ni même la fin de la RDA.
Berlin, la faille par où fuyait la RDA
Pour comprendre ce qui se joue ce soir-là, il faut remonter à 1945. L’Allemagne vaincue est découpée en quatre zones d’occupation — américaine, française, britannique, soviétique. Berlin, pourtant située au cœur de la zone soviétique, est elle aussi divisée en quatre. L’Armée rouge évacue l’ouest de la ville pour y laisser entrer les Occidentaux. Résultat : une enclave occidentale plantée au milieu du monde communiste.
En juin 1948, Staline décrète le blocus de Berlin-Ouest. La ville tient grâce à un pont aérien qui y déverse 2,5 millions de tonnes de nourriture et de charbon ; le blocus est levé le 1er mai 1949, après presque un an. De cette épreuve naissent deux États : la RFA à l’Ouest, la RDA à l’Est, dirigée par le SED, parti aux ordres de Moscou.
Mais le rideau de fer a un trou, et ce trou s’appelle Berlin. Avant 1961, on passe d’une moitié à l’autre. Des lignes de métro relient les deux Berlin. Depuis l’Ouest de la ville, on rejoint la RFA par le train, l’avion ou trois autoroutes spéciales. Entre 1949 et 1960, environ trois millions d’Allemands de l’Est empruntent cette porte de service, sur une population de dix-huit millions d’habitants. Un sixième du pays en onze ans — et surtout ses jeunes, ses médecins, ses ingénieurs.
Walter Ulbricht, le dirigeant est-allemand, jure publiquement qu’il n’a aucune intention d’ériger une frontière physique. En coulisse, il réclame depuis des mois l’aval de Khrouchtchev, qui finit par céder en choisissant son moment : Kennedy vient d’être humilié par l’échec de la baie des Cochons. Dans la nuit du 12 au 13 août 1961, cent cinquante kilomètres de barbelés encerclent Berlin-Ouest. Les lignes de métro sont bouchées, l’ordre est donné de tirer à vue. Des enfants ne peuvent plus rejoindre leur école, des adultes leur travail. Le maire de l’Ouest, Willy Brandt, parle de « mur de la honte » et le compare aux clôtures des camps de concentration.
La suite est moins connue. Le 27 octobre 1961, à Checkpoint Charlie, des gardes est-allemands refusent l’entrée de Berlin-Est à un diplomate américain. L’incident dégénère : chars américains et soviétiques se font face vingt-quatre heures, canons pointés, puis se retirent sans qu’un seul coup de feu soit tiré. Les Américains en tirent la leçon décisive — Khrouchtchev ne veut ni la guerre ni leur départ. Le mur, en figeant la situation, désamorce la crise qu’il avait provoquée. D’où la lecture largement partagée par les historiens : ce n’est pas une démonstration de force, c’est un constat d’échec. Kennedy le dira crûment le 26 juin 1963 : la démocratie n’est pas parfaite, mais elle n’a jamais eu besoin d’un mur pour empêcher les siens de partir.
Ce que montre une photo du mur de Berlin — et ce qu’elle cache
L’image que nous avons tous en tête, celle du béton couvert de graffitis, est trompeuse : c’est la face ouest, celle qu’on pouvait toucher, peindre, où l’on pouvait s’adosser. Vu de l’Est, ce n’était pas un mur mais un dispositif en profondeur, sans cesse transformé entre les années 1960 et 1980.
Dans sa version tardive, il fallait franchir, dans cet ordre : les immeubles riverains vidés de leurs habitants et aux fenêtres murées, un premier mur de béton, un no man’s land, une barrière électrique reliée à une alarme, des piques métalliques, des patrouilles avec chiens, environ trois cents tours de contrôle et quatre-vingts miradors, puis le « couloir de la mort » au sol de sable ratissé et éclairé pour qu’aucun pas ne s’efface. Et seulement après tout cela, le grand mur lisse à rebord arrondi : 3,6 mètres de haut, 155 kilomètres, une dizaine de points de passage.
Autre idée à corriger : le mur n’a pas été bâti en une nuit. Au matin du 13 août 1961, il y a du fil de fer et quelques blocs de béton, que certains n’hésitent pas à franchir dans les premiers jours. Le mur de béton, puis le double mur des années 1970, se construisent au fil des décennies, et jamais à l’identique sur toute la longueur.
Environ cinq mille personnes ont réussi à passer entre 1961 et 1989, par l’escalade, le tunnel, le coffre de voiture, l’ULM, la montgolfière ou la nage dans la Spree. Le nombre de morts, lui, reste inconnu : certaines estimations avancent 588, et les décomptes varient selon ce que l’on compte. Un nom a marqué l’époque : Peter Fechter, abattu en tentant de passer et laissé se vider de son sang une heure durant dans le couloir de la mort, sous les yeux des passants massés de l’autre côté. La dernière victime, Winfried Freudenberg, mourra dans le ballon qu’il avait fabriqué lui-même.
Faut-il pour autant imaginer la RDA en Corée du Nord ? Non, et c’est important pour la suite : les Est-Allemands ont de la famille à l’Ouest, captent la radio et la télévision ouest-allemandes, savent dans quel état est leur économie. Le pays est même devenu, avec l’URSS, la première puissance du bloc — logement pour tous, éducation et soins gratuits, quasi-absence de chômage —, ce qui nourrit encore l’Ostalgie. Mais c’est aussi une dictature : ni démocratie ni liberté d’expression, la surveillance de la Stasi, des sanctions lourdes contre les opposants, des pénuries, des privilèges pour les cadres. Les deux tableaux sont vrais en même temps ; en refuser un, c’est ne rien comprendre à 1989.
L’automne 1989 : tout ce qui a rendu la gaffe possible
Un dossier non lu ne renverse pas un régime. Il faut que tout, autour, soit déjà prêt à céder.
Le premier verrou saute à Moscou. Gorbatchev, arrivé au pouvoir en 1985, lance la perestroïka et la glasnost et modifie la doctrine soviétique : les pays du bloc perdent une part du soutien de Moscou, gagnent de l’autonomie et doivent se réformer eux-mêmes. Autrement dit, les chars soviétiques ne viendront plus. En 1988, Reagan invite publiquement son homologue à abattre le mur.
Puis les digues lâchent. En juin 1989, la Pologne organise la première élection ouverte à d’autres partis, et la domination communiste y prend fin. En août, la Hongrie ouvre sa frontière avec l’Autriche : 660 Est-Allemands en vacances en profitent, puis plus de 200 000 se ruent vers la frontière hongroise, dont 50 000 passent. La Tchécoslovaquie ouvre à son tour la sienne vers la RFA ; à Prague, 6 000 réfugiés franchissent la frontière en une seule journée. Le mur de Berlin tient toujours, mais on le contourne par le sud. Et la RDA, elle, est surendettée, au bord de la faillite.
À l’intérieur, l’opposition s’organise en septembre dans les églises protestantes, qui jouissent d’une relative autonomie, et fonde le Nouveau Forum. Les manifestations du lundi à Leipzig passent de 70 000 à 300 000 participants en trois semaines. Le 7 octobre, aux quarante ans de la RDA, Gorbatchev fait comprendre en coulisse à Erich Honecker qu’il ne soutiendra pas le régime en cas de révolution. Honecker n’y voit que propagande occidentale : il impose début octobre un visa de sortie même vers les pays frères, et le 9 octobre menace de répondre « à la chinoise », en référence à Tiananmen. Gorbatchev refuse de faire intervenir l’armée soviétique stationnée en RDA. Le chef de la Stasi, Erich Mielke, refuse d’écouter ses agents qui l’alertent sur un risque d’insurrection.
Le 18 octobre, le bureau politique destitue Honecker après dix-huit ans de pouvoir, officiellement pour raisons de santé. Egon Krenz le remplace et n’annonce que des réformes économiques. Le 4 novembre, un million de personnes défilent dans les rues de Berlin-Est. Le régime n’a plus ni armée alliée, ni argent, ni récit.
Le document que personne n’avait lu
Le matin du 9 novembre, le bureau politique se réunit sur un sujet limité : que faire de la frontière avec la Tchécoslovaquie, devenue une passoire. La discussion dérive et débouche sur une décision autrement plus large — tout citoyen muni d’un passeport et d’un visa pourra quitter la RDA sans restriction, y compris vers l’Ouest. Entrée en vigueur prévue : le lendemain, 10 novembre. Il ne s’agit pas d’ouvrir le mur, encore moins de l’abattre, mais de reprendre le contrôle d’une hémorragie en la canalisant par des guichets.
Le soir, à 18 h 53, c’est Günter Schabowski qui monte au front devant la presse. Il n’était pas à la réunion du matin. On lui a remis le texte au dernier moment. Il l’annonce, et l’annonce est si énorme qu’on lui demande de la répéter plusieurs fois. Puis vient la seule question qui compte, posée par le journaliste italien Riccardo Ehrman : à partir de quand ? La date figurait sur la feuille. Schabowski ne l’avait pas lue. Il cherche, hésite, et répond en substance : immédiatement, sans délai.
Distinguons les registres. Que la mesure ait été prévue pour le lendemain et annoncée comme immédiate : attesté. Que Schabowski n’ait pas assisté à la réunion et découvert le document tardivement : attesté. En revanche, la mécanique exacte de la question — qui l’a posée le premier, avec quelle insistance — a fait l’objet de récriminations entre journalistes pendant des années, et les versions divergent. Quant à l’idée d’un complot ou d’une manœuvre délibérée derrière ce cafouillage, elle relève de la légende : rien ne l’étaye, et elle survit surtout parce qu’on préfère un plan à un accident.
23 h 30, Bornholmer Strasse : un officier lâche prise
Les télévisions ouest-allemandes reprennent l’information. Deux heures après l’annonce, les Berlinois de l’Est se pressent par milliers le long du mur, à des postes dont les gardes n’ont reçu aucun ordre : leurs supérieurs n’ont pas été informés de la décision du matin. Ces hommes ont des consignes vieilles de vingt-huit ans, une foule qui grossit, et un téléphone qui ne répond rien d’utile.
À 23 h 30, Harald Jäger, responsable du poste de Bornholmer Strasse, renonce à canaliser les gens et ordonne l’ouverture. Dans les minutes qui suivent, ses collègues des autres points de passage font la même chose. La foule s’engouffre dans le no man’s land qui déchirait la ville depuis 1961. On grimpe sur le mur, on sabre le champagne, la fête dure plusieurs jours. En moins d’une semaine, quatre millions d’Est-Allemands passent à l’Ouest. Puis viennent les pioches, les masses, et enfin les pelleteuses.
C’est peut-être le détail le plus remarquable de l’affaire : le mur n’a été ouvert ni par Gorbatchev, ni par Kohl, ni par Krenz. Il a été ouvert par un officier subalterne débordé qui, faute d’ordres, a pris seul la décision de ne pas tirer.
Après le mur : ce que cette nuit laisse derrière elle
La suite s’accélère. Le 28 novembre 1989, Helmut Kohl présente un plan de réunification en dix étapes. Les alliés ne sont pas tous enthousiastes : Margaret Thatcher craint un retour du nationalisme allemand, Mitterrand redoute qu’une Allemagne réunie ne dépasse économiquement la France. Début 1990, Hans Modrow, dernier dirigeant de la RDA, met fin au monopole du parti ; en mars, les communistes sont battus aux législatives. Le 22 août, les deux Berlin fusionnent et le Parlement de RDA vote sa propre dissolution ; le 12 septembre, un traité signé à Moscou acte le retrait des troupes soviétiques. La réunification a lieu le 3 octobre 1990 : la RDA aura duré quarante et un ans. Les régimes satellites tombent les uns après les autres, et l’URSS est dissoute le 26 décembre 1991.
Reste la question du sens. On aime dire que la chute du mur était écrite, que c’était « le cours de l’Histoire ». Lecture très humaine, et très pauvre : elle efface le déclin long de l’URSS, le virage de Gorbatchev, des mois de manifestations, les ouvertures hongroise et tchécoslovaque, la faillite de la RDA — et, au bout de la chaîne, une feuille non lue devant des caméras. Les conditions rendaient une rupture probable. Elles ne fixaient ni la date, ni la forme, ni le fait qu’elle se produirait sans un mort.
Quant à savoir si l’Allemagne est réunifiée, la réponse dépend de ce qu’on mesure. Juridiquement, depuis 1990. Statistiquement, des écarts persistent entre l’ancienne RFA et l’ancienne RDA en matière de pratique religieuse — beaucoup plus d’athées à l’Est —, d’accès aux soins et d’accès au travail. La frontière a disparu des cartes, pas encore tout à fait des données. C’est la leçon la moins spectaculaire de cette nuit de novembre : un mur se démolit en quelques semaines, ce qu’il a produit met bien plus longtemps à s’effacer.