Afghanistan : le « tombeau des empires » est un mythe récent

Une terre que personne n’aurait jamais pu tenir : la formule revient à chaque crise. Elle ne résiste pas aux monnaies, aux inscriptions et aux registres fiscaux, qui montrent des Achéménides aux Timourides des siècles d’administration bien réelle. Premier épisode d’une série en trois volets sur le carrefour afghan.

Le 6 janvier 1842, une colonne sort de Kaboul et prend la route de Jalalabad. Cent quarante kilomètres de gorges, en plein hiver, avec l’armée afghane dans le dos et les tribus sur les crêtes. Elle compte environ 16 000 personnes. La mémoire populaire a retenu « 16 000 soldats massacrés » : c’est inexact, et l’inexactitude change tout. L’immense majorité de cette foule était composée de civils, de familles, de serviteurs, de porteurs et d’auxiliaires indiens ; les combattants se comptaient en quelques milliers. Ce ne fut pas une bataille perdue. Ce fut l’anéantissement d’un convoi.

De ce désastre, et de quelques autres, est sortie une idée qui ressort à chaque crise : l’Afghanistan serait le tombeau des empires, une terre que nul n’aurait jamais domptée. La phrase sonne bien. Elle ne tient pas devant les monnaies frappées à Bactres, les relais de poste achéménides, les fondations pieuses de Ghazni ou les registres timourides de Hérat. Pendant près de deux mille ans, ce carrefour a été conquis, taxé, administré et embelli par des pouvoirs venus d’ailleurs. Ce qui a échoué, et c’est une tout autre histoire, c’est la domination des puissances contemporaines.

Un relief qui ne ferme pas la porte : il la rétrécit

L’Hindou Kouch barre le pays de part en part, avec des sommets qui dépassent 7 000 mètres. Autour, un empilement de vallées séparées les unes des autres, chacune avec ses pâturages, ses fortins, ses querelles. Circuler suppose de passer par une poignée de seuils : la passe de Khyber vers l’Indus, la passe de Bolan vers le Baloutchistan, le corridor du Wakhan vers la haute Asie. Ces couloirs ont servi aux armées exactement comme ils servaient aux caravanes de soie, de lapis-lazuli et de chevaux. Même géographie, deux usages.

Cela dessine une règle simple, attestée par les itinéraires de conquête : pour prendre la région, il n’a jamais fallu occuper chaque vallée, mais tenir les cols et le chapelet de villes qui les commandent — Bactres, Kaboul, Ghazni, Hérat, Kandahar. Le reste se négociait avec les chefs locaux. En revanche, faire du relief l’explication unique des échecs récents relève de la reconstruction plus que de la démonstration. Le même terrain a supporté des siècles de domination étrangère continue. Si la montagne était une malédiction, elle aurait dû l’être aussi pour les Kouchans et pour Tamerlan.

Avant les empires, des villes et des orfèvres

Bien avant les conquérants, il y a eu des urbanistes. Entre 2300 et 1700 avant notre ère environ, une civilisation de l’âge du bronze prospère sur les rives de l’Oxus, l’actuel Amou-Daria : les archéologues l’appellent civilisation de l’Oxus, ou complexe archéologique bactro-margien. Villes tracées au cordeau, enceintes massives, orfèvrerie d’une finesse déconcertante. Puis le déclin, au IIe millénaire, pour des raisons encore discutées. Des populations indo-iraniennes s’installent vers 2000 avant notre ère et font de Bactres un nœud entre l’Iran, l’Inde et l’Asie centrale.

C’est ici qu’il faut trier les registres. La tradition religieuse rattache la mort de Zoroastre à Bactres : c’est une tradition, pas un fait établi par les archives, et elle en dit surtout long sur le prestige de la ville. On lit souvent, par ailleurs, que le zoroastrisme serait « la toute première religion monothéiste de l’histoire ». Les spécialistes décrivent plutôt un système dualiste, opposant un principe bon et un principe mauvais, et les datations proposées pour Zoroastre s’étalent sur plus d’un millénaire. Sur ce point, les historiens ne tranchent pas. Le dire est plus honnête que de choisir la version qui fait le meilleur titre.

Achéménides, Grecs, Kouchans : la conquête a bel et bien réussi

Au VIe siècle avant notre ère, la Bactriane entre dans l’Empire achéménide fondé par Cyrus II, dit Cyrus le Grand — et non par un hypothétique Cyrus Ier que l’on croise parfois. Elle devient une satrapie, avec ce que cela suppose de gouverneurs, d’impôts, de routes et de relais. Le carrefour est branché sur un réseau commercial qui va de l’Égée à l’Indus.

Puis vient Alexandre. Il détruit l’Empire perse en deux batailles, Issos en 333 et Gaugamèles en 331 avant notre ère — pas 330, comme on le lit encore. Son empire est bâti en une dizaine d’années. La Bactriane, elle, lui résiste plus longtemps que la Perse elle-même, et sa réponse est politique autant que militaire : il fonde des cités-garnisons et épouse Roxane, fille d’un noble local. Un mariage n’est pas un sentiment, c’est un traité. La suite est connue : à l’Hydaspe, en 326, ses troupes refusent d’aller plus loin ; il meurt à Babylone en 323.

Ce qui arrive ensuite est le vrai démenti au mythe. Après le morcellement de l’empire, la Bactriane passe aux Séleucides, puis fait sécession et devient un royaume gréco-bactrien indépendant, riche de ses terres irriguées, de ses mines et de son commerce vers l’Inde et la Chine. Des rois grecs, à trois mille kilomètres de la Macédoine, frappent monnaie pendant des générations. Viennent ensuite les Kouchans, venus des steppes, qui implantent durablement le bouddhisme — la vallée de Bamiyan en garde la trace la plus spectaculaire. De cette rencontre entre héritage hellénistique et monde indien naît l’art gréco-bouddhique, ces Bouddhas drapés comme des philosophes athéniens.

Un mot sur Bamiyan, puisque l’erreur circule beaucoup : le site comptait deux colosses monumentaux, et non trois, et les analyses récentes les datent du VIe siècle de notre ère, pas du IIIe. Ils ont été dynamités en 2001. Que des statues aient tenu debout quinze siècles dans un pays réputé ingouvernable mérite qu’on s’y arrête.

Ghazni, Hérat : la domination qui dure passe par les élites locales

Entre le Ve et le VIIe siècle, la pression sassanide à l’ouest et celle des Huns hephtalites au nord fragmentent le territoire et détraquent les routes. Puis arrivent les conquêtes arabes du VIIe siècle, qui ouvrent la route du Khorassan et intègrent la région à l’empire omeyyade. L’islamisation, contrairement à l’image d’une conversion par le sabre, se fait lentement, par compromis avec des élites locales converties qui conservent terres et fonctions. De ce lent travail sort une culture arabo-persane singulière, qui donnera quelques-uns des plus grands noms des sciences et de la poésie.

Le meilleur exemple est ghaznévide. La dynastie est fondée par un ancien esclave-soldat turc devenu maître de Ghazni : dans ce monde, l’origine servile n’interdit pas le trône. Enrichie par ses campagnes vers l’Inde, Ghazni devient l’un des grands centres intellectuels du monde musulman, où enseigne notamment le savant al-Biruni. Mahmoud de Ghazni prend le titre de sultan tout en reconnaissant formellement le calife abbasside : la dissociation entre l’autorité religieuse symbolique et le pouvoir politique réel se met en place là, sous nos yeux. On lui attribue parfois l’invention du mot sultan ; c’est faux, le terme circulait avant lui et son adoption comme titre souverain fut un glissement progressif, pas un coup de génie personnel.

Ensuite, les dynasties défilent sans jamais s’installer : Seldjoukides, Ghourides, Khwarezmiens. C’est un souverain khwarezmien qui commet l’irréparable en faisant exécuter des ambassadeurs mongols. Temüdjin, proclamé Gengis Khan en 1206 après plus de vingt ans de guerres d’unification, lance plus de 100 000 cavaliers sur le Khorassan. L’empire khwarezmien est anéanti en deux ans environ, les villes rasées, les canaux d’irrigation détruits. À la mort du conquérant, en 1227, la région est partagée entre le khanat de Djaghataï et l’Ilkhanat de Perse. Administrée, donc. Pas abandonnée.

Un siècle et demi plus tard, Tamerlan, qui se réclame de l’héritage mongol tout en se posant en défenseur de l’islam, la rattache à Samarcande. Son empire se disloque à sa mort, en 1405, mais son fils Chah Rukh fait de Hérat une capitale culturelle pendant près d’un demi-siècle. C’est le cadre de la renaissance timouride : la miniature persane de Behzad, la mosquée du Vendredi, des ateliers de calligraphie et de reliure qui rayonnent jusqu’à Istanbul. Difficile de faire moins « tombeau ».

Ce que « tenir » voulait dire

Les pouvoirs qui ont duré ici partagent trois traits. Ils ont taxé les routes plutôt que d’essayer d’occuper chaque vallée. Ils ont coopté les élites locales — par le mariage, par la conversion, par la fonction, par l’impôt négocié. Et ils ont disposé de temps : des générations, pas des mandats de quatre ans.

Il faut y ajouter un point que l’on oublie systématiquement. Avant le XVIIIe siècle, il n’existe pas d’État afghan à occuper. Un satrape achéménide, un gouverneur timouride ne sont pas perçus comme des étrangers piétinant une nation : la nation n’est pas encore là. Ce qui change au XIXe et au XXe siècle, ce n’est pas la montagne, c’est l’apparition d’un peuple qui se pense comme tel et d’adversaires venus avec des calendriers de retrait. La formule du tombeau des empires n’apparaît dans aucune chronique médiévale. C’est une expression contemporaine, née dans la presse et les cabinets stratégiques, cousine du « Grand Jeu » que Kipling avait popularisé en 1901. Elle ne décrit pas trois millénaires d’histoire afghane. Elle décrit deux siècles d’échecs occidentaux et soviétiques — ce qui est déjà un beau sujet, mais pas le même.

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