En 1975, l’empereur du Japon visitait Disneyland, en Californie. Trente ans plus tôt, une partie de l’opinion américaine réclamait sa pendaison. Entre les deux, un tribunal international a jugé vingt-huit dirigeants japonais en prenant soin de ne jamais convoquer celui au nom de qui la guerre avait été menée.
Octobre 1975, comté d’Orange, en Californie. Un homme de soixante-quatorze ans, petit, engoncé dans un costume sombre, regarde défiler une parade au milieu des familles américaines. Il s’appelle Hirohito, empereur du Japon depuis 1926. Trente ans plus tôt, ses armées tenaient la moitié de l’Asie et une partie de l’opinion américaine réclamait pour lui la corde.
Aucun tribunal ne l’a jamais entendu. Ni comme accusé, ni comme témoin. Ce n’est pas un oubli : c’est une décision, prise très tôt par le général qui gouvernait alors le Japon. Le procès de Tokyo, ouvert le 3 mai 1946, a été bâti autour d’une chaise vide.
Août 1945 : une reddition « sans condition », et une condition
Le 6 août 1945, à 8 h 15, la bombe « Little Boy » explose au-dessus d’Hiroshima. Le 9 août, Nagasaki. Le même 9 août, l’Union soviétique déclare la guerre au Japon et jette environ 1 500 000 hommes sur la Mandchourie. Trois chocs en soixante-douze heures.
Lequel a emporté la décision ? Les historiens ne s’accordent pas. La lecture longtemps dominante attribue la capitulation aux deux bombes ; d’autres travaux, notamment ceux de Tsuyoshi Hasegawa, insistent sur l’entrée en guerre de l’URSS, qui supprimait d’un coup l’espoir d’une médiation soviétique. Un indice matériel appuie cette prudence : après les deux bombes, les états-majors américains préparaient toujours un débarquement. Ils n’attendaient pas la reddition qu’ils ont obtenue.
Ce qui est certain tient en une phrase. Le Japon accepte l’ultimatum de Potsdam et sa reddition « sans condition »… en posant une condition : que l’empereur conserve son trône. Les Alliés répondent par une formule volontairement floue, et la guerre s’arrête.
Le 15 août, une voix nasillarde, dans une langue de cour que peu de Japonais comprennent vraiment, sort des postes de radio. C’est la première fois que le peuple entend son souverain. Hirohito ne prononce jamais le mot de défaite : la situation a évolué « pas nécessairement à l’avantage » du Japon, il faut « endurer l’inendurable ». Il se présente en sauveur d’un peuple qu’il vient d’épargner. Dans la nuit qui précède, des officiers ont tenté un coup d’État pour s’emparer de l’enregistrement. Ils ont échoué. Plusieurs se sont tués. Et dans les jungles d’Asie, des soldats isolés refusent de croire à la nouvelle : le dernier d’entre eux ne sortira de sa cachette qu’en 1974.
Le 2 septembre, sur le pont de l’USS Missouri mouillé dans la baie de Tokyo, le ministre des Affaires étrangères Mamoru Shigemitsu signe au nom de l’empereur ; la France est représentée par le maréchal Leclerc. La cérémonie close, le ciel se remplit : 400 bombardiers B-29 et plus de 1 500 avions de combat passent au-dessus de la ville. Le message ne s’adresse pas qu’aux vaincus : sur le pont, la délégation soviétique regarde elle aussi.
Le calcul de MacArthur : un dieu vivant vaut mieux qu’un martyr
Douglas MacArthur a 65 ans quand il devient commandant suprême des forces alliées. Il installe son quartier général dans un immeuble d’assurances face au palais impérial, et gouverne. On le surnommera l’« empereur blanc ». Son programme tient en deux verbes : démilitariser, démocratiser. L’armée impériale est dissoute, la Kempeitai — la police politique — abolie, des dizaines de généraux et de ministres arrêtés.
Le pays est un champ de ruines : environ 2 700 000 morts japonais, une soixantaine de villes rasées par les bombardements incendiaires. À la fin de 1945, 500 000 soldats américains occupent l’archipel, et une aide alimentaire d’urgence évite de justesse la famine. Pour beaucoup de Japonais, l’arrivée américaine ressemble moins à une humiliation qu’à la fin d’un régime policier.
Reste la question qui embarrasse tout le monde : que faire de l’homme au nom duquel la guerre a été menée ? L’Australie, la Chine et l’URSS veulent le juger ; des sondages américains de 1945 donnent une majorité favorable à un châtiment sévère, exécution comprise. Au Japon même, des voix réclament son abdication.
MacArthur tranche dans l’autre sens, et il le dit crûment à Washington en février 1946 : juger l’empereur provoquerait une convulsion nationale et exigerait, selon lui, un million de soldats supplémentaires. Le raisonnement est froid et parfaitement lisible. Un Hirohito pendu devient un martyr ; un Hirohito vivant devient un tampon. Puisque les réformes américaines seront présentées comme des décisions impériales, elles passeront. Et un Japon stable est déjà, en 1946, une pièce utile face au communisme.
Le prix à payer est clair : la coopération. Le 1er janvier 1946, un rescrit impérial dément le « concept erroné » qui fait de l’empereur un dieu vivant, descendant de la déesse Amaterasu. Le souverain garde son trône et perd sa divinité. La Constitution rédigée en 1946 sous supervision américaine, toujours en vigueur, en fait un « symbole de l’État » sans pouvoir politique. Elle apporte le suffrage universel avec le droit de vote des femmes, le retour des partis et des syndicats — Parti communiste compris —, la liberté d’expression, la séparation de l’État et du shintoïsme. Et son article 9, par lequel le Japon renonce à la guerre et à toute armée.
Un procès conçu autour d’une chaise vide
Le Tribunal militaire international pour l’Extrême-Orient s’ouvre le 3 mai 1946 dans l’ancien ministère de la Guerre, à Ichigaya. Onze juges y représentent les vainqueurs, sous la présidence de l’Australien William Webb ; le Philippin Delfin Jaranilla siège en survivant de la marche de la mort de Bataan. Le procès durera plus de deux ans, contre onze mois à Nuremberg.
Vingt-huit accusés : quatre anciens Premiers ministres, quatre ministres de la Guerre, trois des Affaires étrangères, deux de la Marine, des diplomates, des hommes d’affaires. Sadao Araki, idéologue du militarisme des années 1930. Le général Matsui, à qui l’on impute le sac de Nankin de décembre 1937 — les estimations des morts vont de plusieurs dizaines de milliers à 300 000, et ce chiffre reste un champ de bataille mémoriel. Et Hideki Tojo, qui avait manqué son suicide au moment de son arrestation.
MacArthur interdit qu’on auditionne Hirohito, même comme témoin, et l’accusation américaine s’y tient. Le moment le plus révélateur survient fin décembre 1947 : interrogé, Tojo laisse échapper qu’aucun sujet japonais n’aurait agi contre la volonté de l’empereur. Panique. Dans les jours qui suivent, par l’intermédiaire de Koichi Kido, ancien conseiller personnel du souverain et lui-même sur le banc, on lui fait rectifier son propos à la barre. La chaise vide a failli être occupée par une phrase. Le procès laisse d’ailleurs filtrer ce qu’il prétend ignorer : les rescrits d’invasion de la Chine en 1937 portent le sceau impérial, et le feu vert à Pearl Harbor est donné en présence de l’empereur.
Le 12 novembre 1948, le verdict tombe : tous les accusés jugés sont reconnus coupables. Deux étaient morts en cours de procès, un troisième — l’idéologue Shumei Okawa, qui avait giflé le crâne de Tojo en pleine audience — a été déclaré inapte à comparaître. Sept condamnés à mort, dont Tojo et Matsui, sont pendus le 23 décembre 1948 ; seize écopent de la perpétuité.
Trois juges ont écrit contre. Le Français Henri Bernard dénonce une procédure viciée et souligne que le principal responsable a été soustrait aux poursuites. Le Néerlandais Bert Röling conteste plusieurs condamnations. L’Indien Radhabinod Pal demande l’acquittement général : à ses yeux, une justice qui ignore la colonisation et l’arme nucléaire n’en est pas une. Ces dissidences servent aujourd’hui des usages politiques que leurs auteurs n’avaient pas prévus. Elles disent surtout que le tribunal était divisé sur sa propre légitimité.
Un dossier tranche sur tous les autres. L’unité 731, installée en Mandchourie sous les ordres du général Shiro Ishii, a fabriqué des armes bactériologiques et pratiqué une décennie durant des expériences mortelles sur des prisonniers, sous couvert de recherche sur les épidémies et l’eau potable ; les victimes du complexe de Pingfang se comptent en milliers, celles des campagnes de guerre biologique menées en Chine en dizaines de milliers au moins. Ishii et ses scientifiques n’ont jamais comparu : les autorités américaines leur ont accordé l’immunité contre la remise de leurs données.
La légende du souverain otage, et pourquoi elle a été fabriquée
Il faut séparer trois choses.
Ce qui est attesté : Hirohito était informé en continu, recevait les rapports de son état-major, assistait aux conférences impériales, apposait son sceau sur les décisions majeures, et n’a pesé pour la paix qu’à la toute fin. Il était au courant, au moins dans les grandes lignes, de la conduite de la guerre en Chine.
Ce qui reste débattu : son degré d’initiative. Herbert Bix, dans une biographie qui lui a valu le prix Pulitzer en 2001, en fait un acteur politique actif, engagé dans la marche à la guerre. D’autres historiens, comme Stephen Large ou Peter Wetzler, décrivent un souverain contraint par le cadre de la constitution Meiji et par un entourage qui décidait autour de lui. Personne de sérieux n’en fait un équivalent de Hitler ; personne, non plus, n’en fait un innocent. Une hypothèse revient souvent, plausible sans être démontrable : son alignement sur les ultranationalistes tenait d’abord à la peur. Les empires allemand, austro-hongrois, russe et ottoman venaient de s’effondrer. Il ne voulait pas être le suivant.
Ce qui relève de la fabrication : l’image du monarque doux, indifférent à la politique, passionné de biologie marine, victime d’une clique de généraux. Elle n’est pas née toute seule. Dès le printemps 1946, cinq proches recueillent le récit que l’empereur fait de son règne — le fameux « monologue », resté secret jusqu’en 1990 — dans un but explicite : préparer sa défense au cas où il serait mis en cause. L’occupant, lui, avait tout intérêt à ce portrait. Le résultat est un personnage commun aux vainqueurs et aux vaincus : un empereur en costume civil et en lunettes rondes, qui remplace celui des photographies d’avant-guerre, en uniforme, à cheval, devant ses troupes.
1949 : la démocratisation change de camp
Puis le monde bascule. En 1949, l’URSS fait exploser sa première bombe atomique et Mao proclame la République populaire de Chine. En juin 1950, la guerre de Corée éclate et MacArthur quitte Tokyo pour prendre la tête des forces des Nations unies. Le Japon cesse d’être un vaincu à rééduquer : il devient une base arrière.
Les priorités s’inversent en quelques mois. Le second procès qu’envisageait MacArthur est enterré ; fin 1948, les suspects encore détenus sont graciés. Viennent les « purges rouges » : le gouvernement de Shigeru Yoshida, avec l’aval américain, écarte les marxistes de l’administration et des entreprises, brise des grèves, réprime les syndicats que l’occupation avait légalisés trois ans plus tôt.
Le traité de San Francisco, signé le 8 septembre 1951, rend au Japon son indépendance. Le même jour, un traité de sécurité maintient les bases américaines sur son sol — Okinawa concentre encore l’un des plus gros dispositifs militaires américains hors des États-Unis. En 1954, les Forces japonaises d’autodéfense sont créées : l’article 9 n’est pas modifié, il est contourné. Les commandes de guerre américaines relancent l’industrie et amorcent le miracle économique des années 1960.
Reste le détail le plus parlant. Mamoru Shigemitsu, le signataire du Missouri, condamné à Tokyo, redevient ministre des Affaires étrangères. Nobusuke Kishi, ancien ministre de l’Industrie de Tojo, organisateur du travail forcé en Mandchourie, emprisonné comme suspect de crimes de guerre de classe A puis libéré sans procès, devient Premier ministre du Japon en 1957.
Ce que coûte une chaise vide
L’affaire ne s’est jamais refermée. Au sanctuaire Yasukuni de Tokyo, le livre des âmes recense plus de deux millions de morts tombés au service de l’empereur. En 1978, quatorze condamnés de classe A, Tojo compris, y sont discrètement ajoutés. Hirohito, qui s’y rendait régulièrement, cesse d’y aller après cette date : un mémo de son grand chambellan, révélé en 2006, laisse entendre qu’il désapprouvait l’inscription. Chaque visite d’un responsable politique japonais au sanctuaire déclenche encore une crise diplomatique avec Pékin et Séoul.
On compare souvent, et un peu vite, avec l’Allemagne. La comparaison a ses limites : l’Allemagne a été occupée par quatre puissances, son État détruit, sa dénazification imposée sur la durée. Le Japon a été occupé par un seul pays, qui avait besoin de lui, et qui a choisi de conserver l’institution au sommet de l’ancien régime. Des excuses officielles japonaises ont bien été prononcées — celle du Premier ministre Murayama en 1995 est explicite —, mais elles ont été régulièrement contredites par d’autres responsables, et la thèse d’un Japon simplement acculé par les puissances occidentales garde ses défenseurs.
Faut-il pour autant condamner le choix de 1945 ? Il a probablement évité une guerre civile, une partition, des dizaines de milliers de morts — l’exemple allemand, coupé en deux pour quarante ans, n’était pas une hypothèse d’école. Mais la stabilité a été payée en monnaie de vérité, et cette dette-là ne s’efface pas : elle se transmet. Les tribunaux d’après-guerre n’écrivent pas seulement des verdicts, ils désignent ce dont une société aura le droit de se souvenir. Quand on décide, pour de bonnes raisons du moment, de ne pas poser une question, il faut savoir que quelqu’un la posera à votre place — beaucoup plus tard, et beaucoup moins calmement.