Quand des pacifistes de gauche ont choisi la Collaboration

À Paris, sous l’Occupation, les diplomates allemands font un constat qui les déconcerte : les nationalistes français se méfient d’eux, tandis que d’anciens militants pacifistes de gauche leur ouvrent grand la porte. Ce premier épisode remonte la pente qui mène de la boucherie de 1914 aux ralliements de l’été 1940.

Otto Abetz arrive à Paris à l’été 1940 avec un carnet d’adresses. Pas celui d’un diplomate de carrière : celui d’un ancien professeur de dessin de Karlsruhe qui, dix ans plus tôt, organisait des camps de rencontre entre jeunes Français et jeunes Allemands. Ces jeunes Français-là n’étaient pas des militants d’extrême droite. C’étaient des socialistes, des syndicalistes, des enseignants laïques, des pacifistes convaincus que la guerre suivante ne devait jamais avoir lieu. Devenu ambassadeur du Reich dans une capitale occupée, Abetz s’appuie en priorité sur eux.

Voilà le paradoxe par lequel il faut commencer. La mémoire française range la Collaboration du côté de l’extrême droite d’avant-guerre, de l’Action française, des ligues, des antidreyfusards. Les archives racontent une histoire moins commode. Une part notable des chefs collaborationnistes vient du socialisme, du communisme et du syndicalisme. Et les représentants allemands à Paris notent, eux, qu’ils s’entendent mal avec la droite nationaliste traditionnelle, foncièrement méfiante envers l’Allemagne, et beaucoup mieux avec d’anciens amis de la paix.

Un pacifisme né de 1,3 million de tombes

Il faut partir des monuments aux morts. 1,3 million de Français tués entre 1914 et 1918 : dans un village de cinq cents habitants, cela fait une plaque de vingt à trente noms, souvent deux ou trois par famille. Ce chiffre n’a pas seulement endeuillé le pays, il a réorganisé sa vie politique.

Le basculement le mieux documenté est celui du corps enseignant. Avant 1914, l’instituteur de la Troisième République était l’homme du drapeau, celui qui faisait réciter la carte des départements perdus. Après l’armistice, le Syndicat national des instituteurs devient un foyer de pacifisme intransigeant. Les mêmes hommes, souvent les mêmes personnes physiques revenues des tranchées, tirent de leur guerre la conclusion exactement inverse de celle de leur formation. Ils enseigneront désormais que le patriotisme mène au charnier.

Au sommet de l’État, Aristide Briand tient les Affaires étrangères pendant l’essentiel des années 1920 et incarne le rapprochement avec l’Allemagne. Sa politique est alors majoritaire, saluée, populaire. Retenez ce détail : plusieurs futurs collaborationnistes se réclameront explicitement de son héritage, et ils ne mentiront pas complètement. Ils continueront de dire, en 1941, ce qu’ils disaient en 1928 — sauf que l’interlocuteur allemand avait changé de nature.

Jean Luchaire, Otto Abetz et la jeunesse franco-allemande

Jean Luchaire est, au début des années 1930, un jeune journaliste de gauche. Il fonde Notre Temps, revue de la génération d’après-guerre. Il fréquente la Ligue internationale contre l’antisémitisme. Il organise des rencontres entre jeunes Français et jeunes Allemands, et c’est là qu’il croise Abetz, présenté avant 1933 comme un jeune démocrate favorable à l’entente entre les deux peuples.

Ce qui est attesté : ces rencontres ont eu lieu, ces réseaux ont existé, et Abetz les a réactivés une fois ambassadeur. Ce qui reste discuté chez les historiens : la sincérité d’Abetz avant son adhésion au national-socialisme. Certains y voient un idéaliste rattrapé par son régime, d’autres un homme qui a très tôt compris quel capital politique représentait un carnet d’amitiés françaises. Trancher serait confortable, mais on n’a pas de quoi le faire proprement.

Luchaire, lui, contrôlera sous l’Occupation une bonne partie de la presse parisienne, et passera pour vénal jusqu’aux yeux des collaborationnistes eux-mêmes. Son procès s’ouvre le 21 janvier 1946 ; il est fusillé un mois plus tard.

1933-1935 : la gauche française face au réarmement allemand

Hitler devient chancelier en janvier 1933. Le quotidien socialiste Le Populaire, dirigé par Léon Blum, ne consacre aucun article au réarmement allemand en 1933, ni en 1934, ni en 1935. Trois années de silence sur le fait militaire majeur de la décennie. Ce n’est pas un oubli : c’est une hiérarchie. La priorité, c’est la paix, et parler d’armes revient à alimenter la machine à guerre.

Blum défend alors une position qu’il faut restituer sans caricature : le réarmement allemand doit être désamorcé par un désarmement français, censé enclencher une dynamique mondiale. Vue de 2026, l’idée paraît suicidaire. Vue de 1933, par un homme qui a vu Verdun de loin et ses conséquences de près, elle relève d’une logique cohérente — celle qui attribue la guerre précédente à la course aux armements elle-même. On peut la juger fausse. On ne peut pas la juger absurde sans se dispenser de comprendre.

Cette lecture des années 1930 est aujourd’hui portée notamment par les travaux de Simon Epstein sur les trajectoires croisées entre antiracisme d’avant-guerre et collaboration, et par ceux de Philippe Burrin sur l’accommodation française. Elle est débattue : d’autres historiens rappellent que Blum s’est rallié à la défense nationale, qu’il a lancé le réarmement sous le Front populaire et qu’il a rompu avec les munichois. Le paradoxe existe ; son ampleur se discute encore.

Pendant ce temps, deux ruptures préparent le terrain. Marcel Déat, agrégé de philosophie et ancien combattant, quitte Blum dès 1933 pour fonder le néo-socialisme, dont le mot d’ordre tient en trois mots : ordre, autorité, nation. Jacques Doriot, ancien métallurgiste, maire de Saint-Denis, dirigeant des jeunesses communistes, est exclu du PCF en 1934 pour avoir prôné l’alliance avec les socialistes contre le fascisme. Détail savoureux et cruel : Moscou adopte cette même ligne d’union un mois après son exclusion. Doriot fonde le Parti populaire français en 1936.

Un troisième cas, moins connu, éclaire le mécanisme intime. Marc Augier a 28 ans au printemps 1936. Il anime le centre laïque des auberges de la jeunesse, il admire Blum. Il raconte lui-même sa conversion au national-socialisme après la lecture d’un récit de voyage enthousiaste en Allemagne hitlérienne, signé Alphonse de Châteaubriant. Un livre. Des camps de jeunes, des feux de bois, des corps sains, une communauté retrouvée : ce que ce militant croyait chercher dans les auberges de jeunesse, on le lui montrait déjà réalisé de l’autre côté du Rhin.

Munich 1938 : la fracture qui décide de tout

Septembre 1938. Les accords de Munich sont votés par la gauche, communistes exceptés. C’est le moment charnière, celui où la ligne de fracture cesse de séparer la gauche de la droite pour séparer, à l’intérieur de chaque camp, ceux qui veulent la paix à tout prix de ceux qui n’admettent plus de nouvelle concession.

Blum écrit alors une phrase restée célèbre, où il avoue éprouver « un lâche soulagement ». La formule dit tout : le soulagement est réel, la honte aussi. Lui ne cédera plus. La SFIO, elle, se casse en deux : environ un tiers des militants suivent Paul Faure, resté munichois. À la CGT, une minorité anticommuniste menée par René Belin reste elle aussi sur la ligne de la paix à tout prix. Belin deviendra ministre du Travail de Pétain et parrainera la Charte du travail corporatiste de 1941.

C’est ici qu’il faut congédier une légende tenace : celle des itinéraires politiques stables et lisibles, où l’on saurait dès 1930 qui finira résistant et qui finira à Sigmaringen. Cette légende n’est pas née du hasard. Elle arrange une mémoire collective mal à l’aise avec les mutations rapides, et elle épargne à chacun la question désagréable : à quel moment exact bascule-t-on, et le sait-on quand cela arrive ?

Août 1939 – juillet 1940 : deux effondrements

Le pacte germano-soviétique du 23 août 1939 déchire le PCF. Le refus de condamner l’agression soviétique en Pologne entraîne la dissolution du parti par le gouvernement Daladier. Maurice Thorez, secrétaire général, déserte l’armée française pour rejoindre Moscou.

La suite est attestée et longtemps restée peu dite. En juin 1940, des cadres communistes tentent, avec l’accord tacite des Allemands, de faire reparaître légalement L’Humanité à Paris ; c’est le gouvernement de Vichy qui obtient l’échec de l’opération. Jusqu’à la rupture du pacte, en juin 1941, L’Humanité clandestine publie des articles hostiles aux Britanniques et favorables à une entente franco-allemande. L’idée d’un Parti communiste entré en résistance dès l’armistice appartient à la reconstruction d’après-guerre, pas aux archives.

Puis vient le 10 mai 1940, l’offensive à l’ouest. Le 14 juin, les troupes allemandes entrent dans Paris ; le drapeau nazi y restera quatre ans. Le 10 juillet, les pleins pouvoirs sont votés à Pétain. Pierre Laval, metteur en scène habile, orchestre le ralliement simultané d’un antisémite d’extrême droite et d’un ancien ministre socialiste du Front populaire, pour donner à l’opération l’allure d’un consensus national. Le même jour, Blum se décrit abandonné — et abandonné d’abord par son propre parti.

Ce que ce basculement éclaire, sans forcer le parallèle

Il n’y a pas une explication, il y en a plusieurs qui s’additionnent. Le pacifisme absolu, qui finit par préférer n’importe quelle paix à n’importe quelle guerre. L’anticommunisme, qui désigne l’ennemi principal à l’est plutôt qu’à l’est du Rhin. L’attrait pour un ordre social nouveau, que le corporatisme de Vichy semble offrir à des militants antimarxistes déçus par la République. Et, moins avouable, l’ambition personnelle de cadres qui voient s’ouvrir des places.

Ce qui frappe n’est pas que des hommes aient eu tort. C’est la vitesse. Entre l’auberge de jeunesse laïque de 1936 et l’uniforme allemand, il s’écoule six ans. Entre le militant de la Ligue contre l’antisémitisme et le patron de presse de l’Occupation, dix. Les intéressés ne se sont pas vécus comme des traîtres : ils ont eu le sentiment de rester fidèles à leur première idée — la paix, l’Europe, la fin des nationalismes — en changeant seulement de moyens. C’est peut-être là, plutôt que dans le cynisme, que se loge l’avertissement le plus utile.

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