Six ans avant la débâcle, un officier français publie un livre qui décrit assez précisément la manière dont son pays va être vaincu. Il s’en vend quelques centaines d’exemplaires. L’histoire de Charles de Gaulle entre 1932 et 1940 n’est pas celle d’un prophète que personne n’aurait compris : c’est celle d’un homme qui avait raison contre un consensus, et qui a mis huit ans à mesurer ce que cela coûte.
En 1934, un lieutenant-colonel publie un livre sur l’armée de métier et les grandes unités blindées. Il n’a pas demandé l’autorisation de sa hiérarchie, ce qui, pour un officier d’active, n’est pas un détail de procédure. Le livre se vend à quelques centaines d’exemplaires. Deux ans plus tôt, un premier essai, publié alors qu’il avait quarante-deux ans, avait connu le même sort. Deux échecs de librairie, donc, et une brouille durable avec l’état-major. Six ans plus tard, la France est envahie à peu près selon le scénario décrit dans ces pages invendues.
C’est le genre de coïncidence qui produit des légendes. Elle mérite mieux que cela. La vraie question n’est pas de savoir si l’officier avait raison — sur l’essentiel, il l’avait — mais pourquoi un pays entier, avec son parlement, son état-major, ses journaux et ses ingénieurs, a pu écarter pendant huit ans un avertissement aussi documenté. La réponse tient moins à l’aveuglement qu’à la cohérence : la France des années 1930 ne s’est pas trompée par distraction, elle s’est trompée méthodiquement.
Ce que Charles de Gaulle avait vu, et où il l’avait vu
L’obsession est ancienne. Vers quatorze ans, l’adolescent annonce qu’il entrera à Saint-Cyr et rédige un récit de fiction où il se met lui-même en scène, général, sauvant la France d’une invasion allemande à la tête de deux cent mille hommes et cinq cent dix-huit canons. Nous sommes neuf ans avant 1914. La référence de ce texte de jeunesse est la perte de l’Alsace et de la Lorraine en 1871 — dans une famille et une école où cette blessure-là se transmettait comme un héritage. Le détail est attesté ; ce qui relève de l’interprétation, c’est le poids qu’on lui donne. Beaucoup d’adolescents de 1905 rêvaient de revanche. Un seul a écrit son propre nom sur le rôle du sauveur.
Vient la guerre, et elle ne ressemble pas au rêve. Lieutenant à vingt-quatre ans en août 1914, il est blessé au genou dès les premiers jours, lors d’un assaut sur un pont de la Meuse, et évacué jusqu’à Lyon où on lui applique un traitement électrique censé réparer les nerfs. Promu capitaine, il est blessé une deuxième fois, à la main gauche. Le 28 février 1916, il monte en ligne à Verdun. Sa compagnie est écrasée sous les obus devant le village de Douaumont : dix-huit officiers et sept cent vingt hommes perdus. Lui reçoit un coup de baïonnette à la cuisse et il est capturé.
L’état-major le tient pour mort et le cite à l’ordre de l’armée pour une mort héroïque qui n’a pas eu lieu. Il passera plus de deux ans dans les camps allemands, transféré de forteresse en forteresse au fil de ses tentatives d’évasion. On raconte volontiers un héros de 14-18 resté au feu du début à la fin : c’est faux, et il le savait mieux que quiconque. Au printemps 1918, il refuse un échange officiel de prisonniers qui l’aurait libéré, parce que la procédure exigeait l’engagement formel de ne plus combattre. À l’armistice, il écrit à ses parents que le regret de n’avoir pas pris une meilleure part à la guerre ne le quittera plus et qu’il ne sera qu’un revenant dans l’armée.
Ce ressentiment-là explique beaucoup. Dès janvier 1919, il se porte volontaire pour la mission d’instruction française auprès de l’armée polonaise — une manière de rattraper une carrière que la captivité avait amputée. En juillet 1920, quand Varsovie est menacée par l’Armée rouge, il obtient de rejoindre les unités combattantes. Il en tire une conviction qu’il ne lâchera plus : la victoire et la défaite sont d’abord des affaires morales. Autrement dit, le matériel ne décide rien tout seul. Voilà un théoricien du char qui ne croyait pas au char.
Un dissident formé à l’intérieur du système
On imagine parfois un franc-tireur venu de nulle part. La réalité est plus embarrassante pour la légende. Professeur d’histoire à Saint-Cyr, il entre à l’École de guerre et en sort à l’automne 1924. Remarqué pour sa plume, il travaille ensuite au profit d’un maréchal, le vainqueur de Verdun, qui projetait un livre sur l’histoire du soldat : le futur homme du 18 juin a tenu la plume d’un ouvrage destiné à porter la signature de celui qui, en juin 1940, demandera l’armistice. Le manuscrit sera abandonné et l’officier muté. Le duo d’ennemis irréductibles que l’on met volontiers en scène n’a donc pas toujours existé.
Il n’écrit pas non plus depuis un bureau. À l’automne 1927, il commande à Trèves une unité de chasseurs chargée de surveiller la démilitarisation de la Rhénanie, et y enseigne déjà la guerre de mouvement. Muté au Liban en 1929, affecté au renseignement, il déclare en juillet 1931 devant des étudiants de Beyrouth qu’il leur reviendra de bâtir un État doté d’une force intérieure propre — phrase étonnante sous un mandat français, bien avant l’ère des indépendances. De retour à Paris en octobre 1931, il occupe six ans durant un poste administratif au secrétariat général de la Défense, où il travaille sur l’organisation de la nation en temps de guerre et sur le plan de guerre français. Il connaissait la machine de l’intérieur. C’est précisément pour cela qu’elle l’a si bien neutralisé.
Le désarmement n’était pas une lubie, c’était le consensus
Le point que l’on comprend mal aujourd’hui est celui-là. Dans la France des années 1930, l’idée dominante n’est pas qu’il faut de meilleurs chars : c’est qu’il faut moins d’armes. On croyait sérieusement qu’interdire les armements jugés offensifs — l’aviation de bombardement, l’artillerie lourde, les blindés — rendrait mécaniquement la guerre impossible. En juillet 1933, un accord européen reconnaît d’ailleurs à l’Allemagne le droit à des forces égales à celles de la France et de l’Angleterre : on désarmait en espérant apaiser. Défendre l’armée de métier et les divisions cuirassées, dans ce contexte, revenait à réclamer exactement ce que la diplomatie française s’employait à faire interdire.
Ajoutez le climat. Le 7 mai 1932, le président de la République est assassiné. Le pays est traversé de crises, de scandales, de rues qui s’affrontent. Une armée professionnelle et mobile inquiétait aussi pour une autre raison, rarement dite à voix haute : un tel instrument, réactif et détaché de la nation en armes, pouvait servir à l’intérieur. La gauche s’en méfiait pour cette raison, la droite parce que le projet coûtait cher et bousculait les carrières. L’homme qui écrivait ces livres ne s’est pas heurté à des imbéciles. Il s’est heurté à un système d’idées qui se tenait.
Sur la fortification, les historiens ne parlent d’ailleurs pas d’une seule voix. La ligne de béton passe pour le symbole d’un pays réfugié derrière ses murs, mais elle n’a pas été percée : elle a été contournée par un massif que l’état-major croyait impraticable aux blindés. Une partie des spécialistes y voit donc une erreur d’emploi et de doctrine plutôt qu’une erreur de conception. D’autres soutiennent que l’ouvrage a absorbé des crédits et, surtout, des habitudes mentales dont l’armée ne s’est jamais dégagée. Le débat est ouvert, et il vaut mieux le dire que trancher.
De l’armée à la politique, et le même échec
Il finit par comprendre qu’une idée militaire juste ne vaut rien sans relais politique. Il s’appuie donc sur un parlementaire déjà ministrable pour porter ses thèses à la Chambre. Sans succès. En mars 1936, l’armée allemande remilitarise la zone démilitarisée et la France ne bouge pas : il est hors de lui. Le mois suivant, il est muté au Centre des hautes études militaires comme chargé de cours ; sa première conférence tient dans une phrase, les guerres se gagnent en temps de paix. Après la victoire de la gauche en mai 1936 — la première assemblée française à compter trois femmes au gouvernement —, il écrit directement au nouveau chef du gouvernement pour réclamer une rupture avec la passivité militaire. Il plaidait des deux côtés. Il n’a convaincu ni l’un ni l’autre.
En juillet 1937, à quarante-six ans, il prend la tête du 507e régiment de chars à Metz. Il pousse le matériel à bout pour en révéler les défauts, fait défiler ses blindés, essaie de prouver par la manœuvre ce que les livres n’avaient pas réussi à établir. Ses détracteurs le surnomment Général Motors. Le sarcasme dit bien le malentendu : on croyait qu’il aimait les machines, alors qu’il défendait une idée. Le char, pour lui, n’est pas un outil tactique d’accompagnement de l’infanterie mais un moyen stratégique d’imposer massivement une volonté à l’adversaire. En 1938, il dénonce l’accord de Munich comme une capitulation sans combat et l’abandon d’un allié dont la France garantissait les frontières ; le 1er octobre, la Wehrmacht entre dans la première zone tchécoslovaque.
Le mémorandum que quatre-vingts destinataires n’ont pas lu
La guerre déclarée le 3 septembre 1939, il commande des chars dispersés en arrière de la ligne fortifiée et constate que l’économie de guerre tourne à vide, une partie des ouvriers de l’armement étant immobilisée au front. Il rédige alors un mémorandum d’alarme : la défaite est certaine si la doctrine blindée n’est pas appliquée immédiatement. Il y avertit que trois divisions blindées allemandes sont déjà constituées et trois autres en formation. Le texte part vers quatre-vingts responsables politiques et militaires. Il est majoritairement ignoré, parfois raillé.
La suite tient en quelques jours. Le 9 mai 1940, son relais politique, devenu chef du gouvernement, prend aussi le ministère de la Guerre — huit mois après la déclaration de guerre. Le lendemain, l’offensive allemande se déclenche et contourne la ligne fortifiée. Le 17 mai, à Montcornet, avec moins d’une centaine de chars, il tient tête une journée entière aux divisions blindées avant de devoir se replier. Une journée. C’est à peu près tout ce que huit ans d’avertissements ont pu produire sur le terrain.
Ce que l’histoire d’un homme seul ne démontre pas
Nommé général puis sous-secrétaire d’État à la Guerre, il découvre un gouvernement gagné au défaitisme. Envoyé à Londres le 16 juin 1940 pour négocier les moyens de poursuivre la guerre, il apprend à son retour que le chef du gouvernement a démissionné au profit du maréchal partisan de l’arrêt des combats. Il repart pour Londres au petit matin du 17 juin.
Un dernier point mérite d’être posé, parce qu’il abîme la statue et rend l’homme plus intéressant. Sa première intention n’était pas de prendre la tête de quoi que ce soit : il a d’abord cherché un chef militaire de rang supérieur, notamment du côté du Maroc, sous les ordres duquel se placer. C’est faute de candidat qu’il a assumé lui-même un rôle politique auquel rien ne le destinait. Avant de partir, il confie le manuscrit de son appel à sa femme, en lui disant que ce texte comptera pour leurs enfants s’il réussit. S’il réussit.
Trente-cinq ans séparent le récit d’un garçon de quatorze ans et ce départ pour Londres. On en tire souvent la morale d’un visionnaire vengé par les faits. C’est un peu court. Ce que cette trajectoire éclaire vraiment, c’est le mécanisme par lequel une institution compétente écarte l’information qui contredit sa doctrine : non par bêtise, mais parce que la doctrine tient lieu de langue commune, et qu’on n’entend pas ce qui n’est pas dit dans cette langue. Avoir raison seul n’a servi à rien avant le 10 mai 1940. Il a fallu la catastrophe pour que les mêmes phrases deviennent audibles. Cette leçon-là n’a rien de spécifiquement militaire, ni de spécifiquement français.