Aristide Maillol, le sculpteur qui a fait taire la statue

En 1905, au Salon d’automne, une femme de bronze assise ne raconte rien : ni héros, ni drame, ni message. Cette absence délibérée de récit fait d’Aristide Maillol, fils de vignerons catalans recalé aux Beaux-Arts, le contrepoint exact de Rodin. Elle prépare aussi, quarante ans plus tard, une ambiguïté politique dont son nom ne s’est jamais tout à fait défait.

Perpignan, vers 1877. Un adolescent du bord de mer a obtenu une faveur rare : dessiner seul, sans surveillance, dans les salles du musée municipal. Il en profite pour noircir un pan de mur à la fumée d’une bougie. On ne sait pas exactement pourquoi — un fond sombre pour détacher un trait, une expérience de matière, un ennui de gamin. Ce qu’on sait, c’est qu’on l’a mis dehors. Voilà à peu près tout ce que la formation officielle aura donné à Aristide Maillol : une série de portes qui se referment.

Rien, dans son milieu, ne l’appelait vers l’art. Banyuls-sur-Mer, au dernier virage de la côte avant l’Espagne : une famille de petit négoce maritime avec l’Afrique du Nord, de vigne et de pêche. Pas de dynastie de peintres, pas de collection, pas de piano au salon. Enfant, il découpe l’envers d’une toile cirée de la cuisine familiale pour se fabriquer un support et peint, sur la plage, une petite marine. C’est le premier tableau d’un homme qui deviendra, après 1917, le sculpteur français le plus exposé d’Europe.

Ce que l’École des beaux-arts n’a pas appris à Aristide Maillol

Il monte à Paris en 1882 pour tenter le concours de l’École des beaux-arts. Il échoue. Il recommence. Il échoue encore, plusieurs fois, avant d’être enfin admis. Puis il passe quatre années dans l’atelier d’Alexandre Cabanel, sommet de la peinture académique du Second Empire, et en ressort en déclarant qu’il n’y a pratiquement rien appris.

La formule est à prendre avec précaution : tous les artistes du tournant du siècle ont rejoué ce théâtre du fils ingrat, et un peintre qui se dit autodidacte se fabrique aussi une légende utile. Mais dans son cas, le reste de la biographie confirme plutôt qu’il ne dément. Sa vraie école, ce sont les salles du Louvre, la fréquentation d’autres jeunes gens sans argent, et une pauvreté qui dure. Un camarade d’atelier, lui aussi promis à la sculpture, l’introduit chez ses parents qui le nourrissent presque comme un fils — l’amitié se défera plus tard dans une brouille dont les biographes donnent des versions divergentes.

Le vrai basculement vient d’ailleurs. Il voit les toiles bretonnes de Gauguin et rencontre Maurice Denis. Ce que Gauguin lui transmet n’est pas un style ; c’est une permission. Suivre sa ligne propre, et circuler d’un métier à l’autre sans hiérarchie — la peinture ne vaut pas plus que la céramique, la céramique pas plus que le bois. Pour un homme qui va bientôt passer dix ans à broder, cette autorisation-là compte davantage que quatre ans de nu académique.

Dix ans de laine avant la première statue

Au musée de Cluny, il s’arrête devant les tapisseries de la Dame à la licorne. L’effet est immédiat et durable : il abandonne la peinture de chevalet. Non pas pour la sculpture — pour la tapisserie.

Il installe à Banyuls un atelier de broderie minuscule. Deux ouvrières, puis trois ; cinq ou six jeunes filles du village au total, selon sa biographe. Lui dessine les cartons et fabrique ses couleurs. En 1894-1895 sort de cet atelier villageois une pièce connue sous le nom de Concert de femmes, ou Concert champêtre ; exposée à Paris en 1895, elle le fait remarquer du groupe des Nabis. Un homme de trente-quatre ans, vivant de laine teinte au fond du Roussillon, entre par cette porte-là dans l’avant-garde parisienne.

C’est aussi dans cet atelier qu’arrive une jeune femme venue remplacer une brodeuse malade. Il l’emmène à Paris, l’épouse après la naissance de leur fils unique, et fera d’elle, faute de mieux, son premier modèle.

Car la tapisserie l’abandonne avant qu’il ne l’abandonne : le travail de précision use sa vue. Il passe au bois de poirier, taillé au couteau, puis découvre le modelage grâce à un gisement d’argile proche du village. Reste le problème du modèle. Les modèles professionnels coûtent cher, et les jeunes filles de Banyuls refusent de poser nues — dans un village de mille cinq cents âmes, une réputation ne se répare pas. Il travaille donc d’après sa femme. Les corps larges, aux attaches épaisses, aux épaules de nageuse qui feront sa signature, viennent en partie de cette contrainte matérielle.

1905 : une statue qui refuse de raconter

Vers 1902, un petit bronze de lui est repéré par Rodin chez un écrivain collectionneur — les récits varient sur le lieu exact et sur la pièce concernée. Rodin, lui, ne varie pas : il le place d’emblée parmi les plus grands. Peu après, Maurice Denis le met en relation avec un diplomate et mécène allemand, Harry Kessler, qui lui commande des œuvres en série, le sort de la misère et l’emmène voir les reliefs du Parthénon à Londres, puis les sculptures d’Olympie en Grèce. Ce détail comptera beaucoup, dix ans plus tard, quand la France se mettra à compter les amitiés allemandes de ses artistes.

Le chantier de La Méditerranée démarre en 1904. Au Salon d’automne de 1905, la statue est reçue comme un manifeste. Une femme assise, repliée, le bras posé sur la tête, les yeux fermés. Pas de geste, pas de drame, pas de sujet. En face, Rodin fait fumer le bronze : des corps torturés, des surfaces qui vibrent, des titres qui pèsent une tonne de littérature. Maillol éteint tout.

André Gide écrit alors la phrase qui consacre l’œuvre :

« Elle est belle, elle ne signifie rien. » — André Gide, à propos de La Méditerranée, 1905

Il faut mesurer ce que cette formule liquide. Depuis la Renaissance, une sculpture publique porte un récit : un héros, une vertu, une victoire, une douleur. Gide dit qu’on peut désormais s’en passer, et que c’est même là que commence l’art. La forme devient autonome. Beaucoup de la sculpture du XXe siècle passe par cette porte ouverte en 1905 — et par un homme qui avait raté son concours d’entrée.

Un nu de femme pour tous les grands hommes

La conséquence pratique est cocasse. En 1905, on lui commande un monument à Louis-Auguste Blanqui, révolutionnaire socialiste qui passa près de la moitié de sa vie en prison, pour sa ville natale de Puget-Théniers. Maillol refuse le portrait. Il livre L’Action enchaînée : une femme nue, debout, les mains liées derrière le dos, deux mètres quinze de bronze. Aucun visage de Blanqui nulle part.

La statue est réalisée entre 1905 et 1908 et dressée en 1909 contre le mur d’une église, sur un emplacement que le sculpteur avait lui-même choisi. Des paroissiens protestent. Un nu féminin, contre une paroi d’église, pour honorer un insurgé anticlérical : le montage était explosif. Le monument est déplacé en 1922.

Loin de corriger le tir, Maillol généralise. Monument à Cézanne : une femme nue allongée. Monument à Debussy : une femme nue encore, et il n’acceptera d’en modifier que la coiffure. Les comités finissent par savoir ce qu’ils achètent en s’adressant à lui, et le commandent quand même. Entre-temps, un grand collectionneur russe lui demande quatre statues des saisons pour dialoguer avec le décor peint de son salon de musique moscovite.

Le Cézanne lui coûte plus de dix-sept ans : premiers projets en 1907-1908, investiture officielle du comité en 1912, refus de la ville d’Aix-en-Provence en 1925. Scandale national. L’État rachète l’œuvre et l’installe au jardin des Tuileries, sur un emplacement légèrement décentré que l’artiste choisit lui-même. Le monument à Debussy, lui, est inauguré à Saint-Germain-en-Laye en 1933, après que le comité, conseillé par Maurice Denis, a renoncé à un confrère vieillissant mort en 1929.

Deux guerres, deux soupçons

En 1914, ses relations commerciales anciennes avec l’Allemagne se retournent contre lui. Une rumeur circule : il aurait bétonné son jardin pour y installer des canons pointés sur Paris. C’est une rumeur de guerre classique, du type de celles qui accusaient les boulangers d’empoisonner le pain. Elle prend d’autant mieux qu’un télégramme de son mécène allemand, lui conseillant d’enterrer ses statues devant l’avancée des troupes, est saisi et exploité par la presse d’extrême droite comme preuve d’intelligence avec l’ennemi. Sa fabrique de papier près de Marly est incendiée par la population. Il est disculpé — l’appui de Clemenceau y contribue — et se réfugie à Banyuls.

La seconde affaire est plus lourde, parce qu’elle n’est pas une rumeur.

Retiré à Banyuls depuis 1939, en zone sud, il traverse alors une seconde jeunesse artistique grâce à une jeune femme présentée par un architecte en 1934 : dix ans de collaboration, une relance complète de son travail après une traversée dépressive vers soixante-treize ans. Les sources ne confirment pas la liaison amoureuse qu’on lui a prêtée ; les témoignages décrivent plutôt une fille adoptive intégrée à la famille. Et contrairement à ce qu’on répète, elle ne fut pas son unique modèle des dernières années, seulement le plus proche.

Les autorités allemandes, elles, voient dans son prestige un atout et le courtisent. En 1942, il accepte de venir au vernissage parisien de l’exposition d’Arno Breker, sculpteur officiel du IIIe Reich, transporté par le chauffeur de celui-ci. Son motif, tel qu’il l’a donné : repasser la ligne de démarcation et revoir son atelier de Marly. Il a aussi accueilli des soldats allemands. Sa muse, elle, désapprouve publiquement le geste et cesse de poser pendant un mois.

Le même homme prête un atelier à des réfugiés candidats au passage vers l’Espagne, et indique à sa muse un sentier de contrebandiers plus sûr que celui qu’elle empruntait. Quand elle est arrêtée et incarcérée à Fresnes en 1943, c’est lui qui obtient sa libération en sollicitant Breker — qui accepte par admiration pour l’œuvre, non par complaisance idéologique.

Faire de Maillol un collaborateur est faux : il n’a pas participé au voyage d’artistes français en Allemagne, l’épisode le plus compromettant du milieu artistique sous l’Occupation. En faire un résistant serait tout aussi faux. Ce que montre le dossier, c’est un homme de quatre-vingts ans, indifférent au politique jusqu’à l’aveuglement, qui rend service à qui se présente et se sert de qui peut le servir. Les historiens ne s’accordent pas sur le degré de naïveté à lui accorder, et il n’est pas certain que la question ait une réponse.

Ce qui reste

Il meurt le 27 septembre 1944, des suites d’un accident de voiture survenu douze jours plus tôt : un pneu éclate, la voiture heurte un arbre, et l’agonie dure, liée à une probable hémorragie interne. Sa muse était partie assister à la Libération de Paris ; elle n’était pas à son chevet, et en gardera un remords durable.

Sa dernière sculpture s’appelle Harmonie. Elle est inachevée. Ce que l’on voit aujourd’hui n’est pas une œuvre finie mais l’un des derniers états qu’il en avait laissés — une statue arrêtée en chemin par un pneu crevé.

Devenue héritière après la mort du fils unique, sa muse fonde à Paris un musée consacré à son œuvre et obtient, en 1964, l’installation de ses bronzes dans les jardins du Carrousel et des Tuileries. C’était son vœu : voir ses figures dehors, sous la lumière, pas sous verre.

Reste une question que son cas pose mieux que d’autres. Maillol a bâti une œuvre qui refuse explicitement de dire quoi que ce soit — pas de héros, pas de message, pas de leçon. C’était en 1905 un geste de libération, et il a fonctionné. Mais un art qui ne dit rien ne protège pas son auteur d’avoir, dans sa vie, à choisir. Le silence des statues n’a jamais été une position ; seulement une forme.

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