Le 7 décembre 1941, en deux heures de raid, la marine japonaise met hors de combat dix-huit navires américains et perd soixante-quatre hommes. Sur le papier, c’est un chef-d’œuvre militaire. Quatre ans plus tard, l’Empire du Japon a cessé d’exister — et Pearl Harbor y est pour beaucoup.
Vers dix heures du matin, le 7 décembre 1941, le ciel d’Oahu se vide. Les derniers appareils japonais regagnent leurs porte-avions, à 350 kilomètres au nord de l’île. Sur les passerelles, des officiers pressent l’amiral Nagumo Chuichi de lancer une troisième vague : il reste, parfaitement intacts, les cales sèches, les ateliers de réparation et surtout les réservoirs de mazout de la base. Nagumo refuse. Il ignore où sont les porte-avions américains et ne veut pas risquer les siens. Cap au nord-ouest.
Ce refus dit à peu près tout. Ce matin-là, le Japon venait de réussir l’opération la plus audacieuse de son histoire navale. Il venait aussi, du même geste, de prendre la décision qui allait le détruire.
Tout commence par une escadre étrangère dans une baie japonaise
Le 8 juillet 1853, une escadre américaine commandée par le commodore Matthew Perry mouille dans la baie d’Edo, à portée de canon de la capitale du shogun. Le Japon vit alors depuis plus de deux siècles en autarcie surveillée — le sakoku, la fermeture du pays. On lit souvent 1603 : c’est en fait l’année où Tokugawa Ieyasu fonde son shogunat, les édits de fermeture proprement dits s’échelonnant dans les années 1630. Deux siècles pendant lesquels un Japonais qui quittait l’archipel n’avait pas le droit d’y revenir.
Perry n’entame pas des négociations, il en impose. Le Japon devra ouvrir ses ports, signer des traités commerciaux déséquilibrés et, tant qu’à faire, acheter des armes américaines. L’empereur régnant, Kōmei, a vingt-deux ans et aucun pouvoir réel. Il découvre en même temps que son pays que le monde extérieur n’a pas attendu.
La suite est une réaction chimique. En 1868, la guerre civile de Boshin renverse le shogunat au profit du jeune empereur Meiji. En trente ans, le Japon se dote de chemins de fer, de hauts-fourneaux, d’une conscription, d’un état-major formé à l’allemande et d’une marine construite sur plans britanniques. La leçon retenue de 1853 n’est pas « ouvrons-nous au monde », mais : celui qui a les canons dicte les traités.
Une puissance qui apprend très tôt que la surprise paie
Le Japon applique la leçon avec méthode. Guerre contre la Chine en 1894-1895 : il en sort avec Formose — l’actuelle Taïwan — et la province du Liaoning. La Corée devient protectorat, puis colonie pure et simple en 1910.
Puis vient le 8 février 1904. Sans déclaration de guerre, la marine japonaise attaque de nuit la flotte russe au mouillage de Port-Arthur. Suivront l’anéantissement de la flotte de la Baltique à Tsushima et la moitié sud de Sakhaline. Première fois qu’une puissance asiatique bat militairement une grande puissance européenne : l’onde de choc traverse les empires coloniaux.
Retenez cette date : elle revient dans trente-sept ans. Quand l’amiral Yamamoto Isoroku conçoit l’attaque de Hawaï, à l’hiver 1940, il travaille explicitement sur le modèle de Port-Arthur : frapper la flotte à l’ancre, avant tout, sans préavis.
Entre-temps, le Japon s’installe. Guerre contre l’Allemagne en 1914, qui lui rapporte des possessions en Chine et des îles du Pacifique. Intervention en Sibérie de 1918 à 1922 contre les bolcheviks. Puis, en 1922, le traité naval de Washington, qui plafonne son armement au nom du désarmement général : Tokyo signe, et vit la chose comme une limite posée par ceux qui ont déjà tout pris.
L’engrenage chinois, ou comment on ne peut plus s’arrêter
Les années 1920 sont celles d’une crise que les nationalistes résument en trois mots : trop d’hommes, pas assez de terre, pas de matières premières. L’archipel n’a ni pétrole, ni caoutchouc, ni minerai en quantité. Le krach de 1929 fait exploser le chômage et donne à l’armée un argument imparable : la prospérité viendra par la conquête, pas par le commerce.
1931 : invasion de la Mandchourie et création du Mandchoukouo, État fantoche doté d’un empereur d’opérette. 1933 : le Japon claque la porte de la Société des Nations. 1936 : pacte anti-Komintern avec l’Allemagne. Le 7 juillet 1937, l’armée se lance sur le reste de la Chine, persuadée d’en finir en trois mois. Elle y sera encore huit ans plus tard.
Officiellement, cette guerre n’existe pas : Tokyo parle d’incident chinois. Le vocabulaire est du cynisme diplomatique, et il se retourne. La loi de neutralité américaine de 1935 interdit de vendre des armes à un pays en guerre ; puisque le Japon jure qu’il n’y en a pas, Washington arme tranquillement la Chine nationaliste de Tchang Kaï-chek — pour un montant évalué autour de 25 millions de dollars. Le mensonge de Tokyo finance l’ennemi de Tokyo.
Sur le terrain, l’engrenage produit ce qu’il produit. À Nankin, à partir de décembre 1937, la ville prise est mise à sac six semaines durant : hommes en âge de combattre raflés et exécutés, femmes violées et tuées. Les estimations courantes vont de 200 000 à 300 000 morts ; le chiffre reste âprement discuté, en Chine comme au Japon. Le massacre, lui, ne l’est pas.
Le 12 décembre 1937, sur le Yangzi en aval de Nankin, une canonnière américaine navigue avec un grand drapeau des États-Unis peint sur son pont — exactement la précaution qu’on prend pour être identifié depuis le ciel. L’aviation japonaise l’attaque et la coule. Tokyo présente l’épisode comme un dérapage. À Washington, on retient qu’un drapeau américain, bien visible, n’a pas suffi.
Puis les portes se ferment. Août 1939 : l’armée japonaise est sévèrement battue par les Soviétiques de Joukov sur la frontière mongole. Le mythe du soldat occidental mou vient de prendre une correction ; personne à Tokyo n’en tire les conséquences. Juin 1940 : la France s’effondre, le Japon s’empare de l’Indochine — pour couper la route de l’aide occidentale vers la Chine et se rapprocher du caoutchouc malais et du pétrole des Indes néerlandaises. 27 septembre 1940 : pacte tripartite avec Berlin et Rome.
L’embargo, ou la fabrication d’un compte à rebours
Les Occidentaux ne veulent pas d’une seconde guerre pendant que l’Allemagne dévore l’Europe. Ils choisissent l’arme réputée douce : l’économie. Roosevelt fait voter le prêt-bail le 11 mars 1941 et, par précaution, déplace la flotte du Pacifique de San Diego à Pearl Harbor. Le 25 juillet, les avoirs japonais aux États-Unis sont gelés et l’achat de carburant américain devient impossible.
C’est le moment décisif. L’embargo était pensé comme un frein ; il fonctionne comme une minuterie. Un empire dont les réserves de pétrole s’épuisent mois après mois n’a plus le loisir d’attendre : ou il cède, ou il frappe pendant qu’il a encore de quoi faire tourner ses moteurs. Le premier ministre Konoe, partisan d’un accord, obtient des militaires le 6 septembre un délai jusqu’au 10 octobre. Il démissionne le 16. Le général Hideki Tojo lui succède.
Le plan est validé le 5 novembre par l’amiral Nagano, chef d’état-major de la marine. Yamamoto, qui l’a conçu, est aussi celui qui y croit le moins : il a vécu et étudié aux États-Unis dans les années 1920, il sait ce que vaut l’industrie américaine et ne se fait aucune illusion sur une guerre longue. Le 26 novembre, Washington propose de lever l’embargo contre un pacte de non-agression et l’évacuation de la Chine et de l’Indochine. Pour Tokyo, ce serait renoncer à quarante ans de conquêtes. Le même jour, la flotte lève l’ancre.
Pearl Harbor : deux heures, un dimanche matin
Le Kido Butai quitte la baie de Hitokappu, sur l’île d’Etorofu : six porte-avions, environ 400 avions embarqués, deux cuirassés, deux croiseurs lourds, onze destroyers, huit pétroliers ravitailleurs. Il traverse le Pacifique nord en silence radio absolu — capable de recevoir un ordre d’annulation, incapable d’émettre quoi que ce soit. Cinq mille quatre cent trente kilomètres, douze jours. Personne ne le voit.
À 3 h 45 le 7 décembre, un destroyer repère un sous-marin de poche à moins d’un kilomètre de l’entrée de la rade. L’engin file, est rattrapé, coulé à 6 h 49 à la grenade sous-marine. L’incident est signalé. Il n’est pas cru : l’équipage lui-même n’est pas certain d’avoir coulé quoi que ce soit. À cette heure-là, les 183 appareils de la première vague sont en l’air depuis quarante-neuf minutes.
À 7 heures, une station radar du nord de l’île voit arriver un écho énorme. Les opérateurs sont en formation ; on leur explique qu’ils confondent avec les six B-17 attendus ce matin-là. À 7 h 40 les avions sont sur la rade, et à 7 h 53 le commandant de la vague rompt douze jours de silence pour lancer le signal convenu : Tora ! Tora ! Tora !
C’est un dimanche. Permissions, grasses matinées, petit déjeuner. La défense antiaérienne est submergée, au point que des marines tirent au fusil sur les appareils qui passent. Les torpilles japonaises, dont on redoutait qu’elles s’enfoncent dans la vase d’une rade peu profonde, fonctionnent parfaitement. L’Arizona reçoit un coup au but qui enflamme ses soutes : il brûle et coule en quelques minutes, emportant 1 177 hommes — près de la moitié des morts de la journée à lui seul. La seconde vague, 167 appareils, se présente à 8 h 40. Tout est terminé en deux heures.
Bilan attesté : dix-huit navires coulés ou gravement touchés, autour de 2 400 morts américains dont une soixantaine de civils, près de 190 avions détruits au sol. Côté japonais : 64 morts, 29 avions, les cinq sous-marins de poche.
Le calcul qui ne tenait pas
Les renseignements de Tokyo annonçaient quatre porte-avions dans la rade. Aucun n’y était : l’Enterprise était parti le 28 novembre vers Wake, le Lexington le 5 décembre vers Midway. Or le porte-avions, pas le cuirassé, est déjà le cœur de la doctrine navale américaine. Plusieurs des cuirassés coulés dataient de la Première Guerre mondiale ; certains ne seront jamais remis en ligne, et la rade, peu profonde, permettra d’en renflouer d’autres. Quant aux réservoirs de mazout que Nagumo a laissés debout, leur destruction aurait probablement forcé la flotte américaine à se replier sur la côte ouest pendant des mois. Frapper une base à 5 000 kilomètres de chez soi pour n’en détruire ni le carburant, ni les cales sèches, ni les porte-avions : le compte n’y est pas.
Et il y a l’essentiel, qui n’est pas matériel. L’attaque devait produire un choc assez fort pour décourager l’Amérique de se battre. Elle produit l’inverse. Le 8 décembre, la radio NHK annonce le succès du raid et une déclaration de guerre dont elle rejette la responsabilité sur les Occidentaux ; le même jour, Roosevelt prononce devant le Congrès le discours du jour d’infamie et obtient l’entrée en guerre d’un pays jusque-là profondément divisé. Hitler déclare la guerre aux États-Unis le 11 décembre. Les Japonais enchaînent les conquêtes — Philippines, Malaisie, Hong Kong, Singapour — mais six mois plus tard, à Midway, la bascule est déjà là. Hiroshima et Nagasaki sont les 6 et 9 août 1945, l’allocution de Hirohito le 15, la capitulation le 2 septembre.
Une note sombre, souvent escamotée du récit américain : dans les mois qui suivent l’attaque, plus de cent mille Américains d’origine japonaise, citoyens pour la plupart, sont internés dans des camps.
Ce que la légende ajoute, et pourquoi
Trois récits collent à l’événement. Le premier : Roosevelt savait et a laissé faire, éloignant ses porte-avions pour sacrifier des cuirassés obsolètes. Cette thèse est marginale chez les historiens et ne repose sur aucune pièce d’archive. Elle bute surtout sur une évidence : les Japonais espéraient précisément trouver les porte-avions à quai, et leur absence est le raté majeur de l’opération. On ne construit pas un piège autour de ce que l’adversaire cherche le plus. La légende, elle, s’explique : elle rend supportable l’idée qu’une catastrophe pareille ait pu naître d’une simple accumulation d’inattentions.
Le deuxième : les Américains ne se doutaient de rien. Faux, et c’est plus intéressant. La flotte était en alerte depuis le 25 juillet, le projet Magic décryptait les transmissions diplomatiques japonaises, et un message du 27 novembre annonçait la fin des négociations en citant les Philippines, Bornéo, la Thaïlande, la Malaisie. La surprise n’a pas porté sur la guerre, mais sur le lieu. Hawaï était jugé trop loin — exactement l’angle mort dans lequel Yamamoto avait décidé de s’installer.
Le troisième concerne Hirohito, tour à tour peint en marionnette innocente ou en dictateur fasciste. Aucun des deux portraits ne tient bien. Une hypothèse plus économe — et je la donne pour ce qu’elle est, une hypothèse débattue, pas un fait établi — est celle d’un souverain avant tout occupé à conserver son trône dans un siècle où les monarchies tombaient : la Chine en 1911, la Russie en 1917. Cela dessinerait moins un chef de guerre qu’un homme qui laisse faire tant que l’institution impériale tient.
Ce qui frappe, quand on remonte de 1941 à 1853, c’est qu’on ne trouve nulle part la décision libre d’un homme qui se lève un matin en voulant la guerre. On trouve une succession de choix rationnels dans leur cadre du moment, qui referment un à un les autres chemins, jusqu’à ce qu’il ne reste qu’une option et un calendrier imposé par des réservoirs qui se vident. Yamamoto savait faux le stéréotype du soldat américain mou. Il a conçu l’attaque quand même.
C’est peut-être la seule chose que Pearl Harbor éclaire de nos propres décisions : le moment le plus dangereux n’est pas celui où l’on ignore ce qu’on fait. C’est celui où l’on sait, où l’on a un calendrier, et où reculer coûterait trop cher en honneur.