Le 17 juillet 1936, l’armée d’Afrique se soulève contre la République espagnole. Francisco Franco, relégué aux Canaries, connaissait le complot mais n’y croyait pas : il ne monte dans l’avion que le lendemain. Trois ans plus tard, il gouverne seul un pays qu’il tiendra trente-six ans.
Aux Canaries, au printemps 1936, le commandant militaire de l’archipel s’ennuie. Il s’appelle Francisco Franco, il a quarante-trois ans. Il a été général à trente-quatre, le plus jeune d’Europe, puis chef d’état-major de l’armée espagnole. Le gouvernement du Front populaire, vainqueur des élections du 16 février 1936, l’a expédié à deux mille kilomètres de Madrid. La précaution se comprend : au lendemain du scrutin, Franco avait tenté de faire proclamer la loi martiale pour empêcher le nouveau gouvernement de se former. Personne ne l’avait suivi.
Trois ans plus tard, cet homme écarté gouverne seul l’Espagne, et il la gouvernera trente-six ans. Entre les deux : une guerre civile, deux accidents d’avion et une série de calculs ratés — dont le plus gros n’est pas le sien.
Le 18 juillet 1936 : Franco rejoint un complot auquel il ne croyait pas
Le soulèvement contre la République n’est pas son oeuvre. Sur ce point, les historiens ne se divisent pas. L’organisateur, c’est le général Emilio Mola, qui prépare le putsch depuis Pampelune et coordonne les garnisons. Le chef prévu, c’est José Sanjurjo, exilé au Portugal depuis sa tentative de coup d’État ratée de 1932. Autour d’eux gravitent la CEDA, les monarchistes en exil, les carlistes et la Phalange, avec de l’argent qui circule et des contacts noués du côté de Rome et de Berlin.
Franco est tenu informé. Il tergiverse. Il juge que le coup ne peut pas réussir, et n’a aucune envie de finir sa carrière en conspirateur vaincu. On rapporte que les conjurés, excédés, l’auraient affublé d’un sobriquet moqueur renvoyant à son archipel : l’anecdote est trop belle pour être prise pour argent comptant, mais elle dit l’irritation du moment.
L’assassinat du député monarchiste Calvo Sotelo, le 13 juillet 1936, par un militant socialiste, précipite tout. Le 17 juillet, les casernes du Maroc espagnol se soulèvent. Le 18, les garnisons de métropole suivent — et ce même jour, Franco monte enfin dans un avion, fait escale à Casablanca et prend la tête des troupes d’Afrique. Il arrive avec une journée de retard sur une guerre qui portera son nom.
La légende inverse, celle du Caudillo concepteur du soulèvement, a deux pères. La propagande franquiste, qui avait besoin d’un acte fondateur et d’un homme providentiel. Ses adversaires ensuite : il est plus simple de désigner un nom qu’une conjuration de généraux, de partis et de bailleurs de fonds.
Une République parfaitement légale, que ses ennemis ont crue en carton
Pour comprendre leur pari, il faut regarder ce qu’ils croyaient avoir en face. La Seconde République est proclamée le 14 avril 1931, après des municipales perdues par les monarchistes dans les grandes villes et le départ en exil du roi. La première, au XIXe siècle, n’avait tenu que deux ans : personne n’oublie ce précédent.
Ce que fait cette République est attesté : suffrage universel féminin, interdiction du travail des enfants, salaire minimum, limitation du temps de travail. Le tout voté au Parlement, dans les formes. Elle mène aussi une politique anticléricale proche de la loi française de 1905, réduit les effectifs de l’armée et lui retire le maintien de l’ordre. Résultat : elle se met à dos l’Église et les officiers, sans satisfaire pour autant les anarchistes de la CNT ni une partie des communistes, qui la trouvent bien tiède.
D’où une mise au point. Le régime dénoncé comme bolchevique par les conservateurs, les carlistes et les ultracatholiques ne l’était pas : une République que l’extrême gauche accuse de mollesse fait une piètre dictature du prolétariat. Mais la peur, elle, était réelle — et la répression de l’insurrection des Asturies en 1934, où un gouvernement révolutionnaire autonome est écrasé par l’armée et où quelque 30 000 personnes sont emprisonnées, torturées ou exécutées, montre que la violence politique n’attendait pas 1936. L’officier qui dirige cette répression s’appelle Franco.
Reste la question qui fâche : cette guerre était-elle inscrite dans l’histoire espagnole ? Les travaux des historiens invitent à en douter. Les tensions de l’Espagne des années 1930 ne sont pas d’une autre nature que celles de plusieurs voisins européens, la France du Front populaire comprise, et celles-là n’ont pas débouché sur trois ans de combats. Le déclencheur relève plutôt de l’erreur d’appréciation. Les conjurés croyaient renverser un régime fragile en quelques jours ; le 20 juillet 1936, Madrid, Barcelone, tout l’est du pays, le Pays basque et les Asturies leur échappent. Un putsch à moitié réussi, c’est une guerre civile.
Deux accidents d’avion et un fauteuil qui se libère
Voici le passage où le hasard travaille pour Franco de façon presque gênante. Le 20 juillet 1936, trois jours après le début du soulèvement, Sanjurjo se tue dans le crash de l’avion qui devait le ramener du Portugal. Le 3 juin 1937, c’est Mola qui disparaît, son appareil s’écrasant par mauvaise visibilité près de Burgos. Les deux hommes qui auraient pu commander à sa place meurent en moins d’un an, tous deux en vol.
La coïncidence a nourri des soupçons. Il faut être net : aucun élément ne les étaye. Les historiens y voient deux accidents, dans une aviation d’époque où les crashs étaient banals. Le hasard a servi Franco ; ce n’est pas une preuve.
Ce qu’il fait de cette place vacante relève en revanche entièrement de lui. Le 1er octobre 1936, il devient chef du gouvernement de l’Espagne nationaliste, cumulant le commandement des armées et le pouvoir politique. Là est peut-être le vrai basculement : à partir de l’automne 1936, un camp a un chef unique, l’autre une coalition.
L’armée d’Afrique, les Junkers et le double jeu des démocraties
Le rallié tardif apportait tout de même une dot considérable. Franco commande les troupes coloniales du Maroc et la Légion espagnole, où il est entré en 1920 et qui s’est forgé pendant la guerre du Rif une réputation de brutalité méthodique : les seules unités espagnoles réellement aguerries. En face, au début du conflit, environ 47 000 combattants républicains, miliciens armés à la hâte par les syndicats, contre un camp franquiste fort du double d’hommes, déjà entraînés.
Encore fallait-il la faire passer en Espagne : les avions de transport allemands et italiens s’en chargent, dans l’un des tout premiers ponts aériens militaires de l’histoire. Le soutien ne s’arrêtera pas là. Jusqu’à 74 000 hommes du Corps des troupes volontaires de Mussolini, 750 chasseurs et bombardiers italiens, l’appui de la flotte italienne en Méditerranée, et une Légion Condor allemande de 16 000 hommes dont les avions écrasent Guernica le 26 avril 1937 — un bombardement de civils qui donnera son sujet au tableau de Picasso.
Faut-il en conclure, comme on l’a longtemps écrit, que Hitler et Mussolini ont fait la guerre à la place de Franco ? Non : ce sont des Espagnols qui se sont battus et qui sont morts, par centaines de milliers. Mais sans cet appui massif, la victoire nationaliste est difficile à imaginer.
De l’autre côté, l’aide arrive plus tard et plus cher. Le Mexique est le premier pays à livrer des armes aux républicains ; l’URSS devient ensuite leur principal fournisseur — matériel, argent, conseillers militaires — avec une contrepartie politique lourde. Quant aux démocraties, elles choisissent la non-intervention. Léon Blum, à la tête du Front populaire français, ménage une opinion divisée et un allié britannique qui redoute davantage le communisme que le fascisme ; il est à l’initiative du Comité de Londres, où siègent aussi l’Allemagne, l’Italie et le Portugal. L’accord sera violé dès sa signature, les livraisons de l’Axe transitant par le Portugal pour échapper aux navires de contrôle.
La formule d’une France qui n’aurait rien fait mérite toutefois d’être nuancée. Sa non-intervention fut relâchée : Paris ferme les yeux sur des passages d’armes par les Pyrénées, et deux ministres, Vincent Auriol à l’Économie et Pierre Cot à l’Air, organisent en secret des transferts d’avions et de pilotes vers Barcelone. Insuffisant pour changer l’issue, trop pour parler d’indifférence.
En face, la coalition se bat aussi contre elle-même
Le camp républicain n’est pas un bloc, et c’est la chose la plus mal comprise de cette guerre. Au premier jour, le chef du gouvernement Casares Quiroga refuse d’armer la population, misant sur la loyauté des policiers et des militaires. Les syndicats n’attendent pas : ils forment leurs milices, arment, encadrent, et lancent dans la foulée collectivisation des terres, expropriation des grands propriétaires et nationalisations. Ce refus initial d’armer n’était pas une lubie : les anarcho-syndicalistes de la CNT combattaient Franco en priorité, mais leur objectif restait de renverser aussi la République pour faire leur propre révolution.
Le sommet de cette contradiction se joue à Barcelone, en mai 1937 : anarchistes et communistes antistaliniens du POUM d’un côté, communistes prostaliniens de l’autre, s’affrontent par les armes en pleine ville. Une guerre civile dans la guerre civile. Le POUM est ensuite dissous et ses militants éliminés, tandis que le PCE, minoritaire à l’origine, gagne sans cesse en influence à mesure que l’aide soviétique devient vitale.
Ce camp-là n’a pourtant pas manqué de courage. Devant Madrid, en novembre 1936, l’offensive nationaliste s’enlise face à une armée populaire équipée de matériel soviétique et épaulée par les Brigades internationales : 35 000 volontaires venus d’une cinquantaine de pays, organisés en bataillons par nationalité — Commune de Paris pour les Français, Thälmann pour les Allemands, Garibaldi pour les Italiens. Certaines batailles verront des Italiens antifascistes tirer sur des Italiens fascistes. C’est là que la communiste Dolores Ibárruri lance son « no pasarán », repris par une presse mondiale exceptionnellement présente : l’Espagne est l’un des premiers conflits couverts sur place par les correspondants étrangers, Hemingway parmi eux, quand George Orwell, lui, s’engage carrément dans les rangs républicains.
Un détail en dit long sur les compromis de ce camp : la création de l’armée populaire améliore le commandement, mais écarte des premières lignes les femmes qui s’étaient battues les premiers mois.
Gagner lentement, régner longtemps
Madrid tient. Franco change alors de méthode : puisque la guerre éclair a échoué, ce sera la guerre longue, région par région, avec occupation et épuration du terrain conquis. Les Asturies et le Pays basque tombent ; en décembre 1937, les nationalistes contrôlent les deux tiers du pays. À Teruel, dans un hiver où le thermomètre descend à -20 °C, la ville est prise, perdue, reprise pendant plus de deux mois : 60 000 morts, les deux camps confondus, pour une localité d’Aragon qui ouvre la route de la mer. Au printemps 1938, l’offensive franquiste atteint la côte et coupe le territoire républicain en deux. La bataille de l’Èbre, de juillet à novembre 1938, achève de le saigner : près de 100 000 soldats républicains hors de combat, les ponts pilonnés sans relâche par l’artillerie et les aviations italienne et allemande.
La terreur fait partie de la méthode, et pas d’un seul côté. À Badajoz, à l’été 1936, près de 2 000 prisonniers civils et militaires sont exécutés dans les arènes de la ville — l’enceinte où la population entière se réunissait pour les corridas. Dans l’autre camp, les meurtres de religieux choquent l’opinion internationale et fournissent à l’Église espagnole, qui a proclamé la croisade contre le marxisme, un argument durable. Là aussi, il faut regarder les chiffres : longtemps gonflée par la propagande, l’estimation retenue aujourd’hui est de 4 184 prêtres tués. Le bilan global de la guerre est plus incertain qu’on ne le dit ; le chiffre le plus souvent avancé dépasse les 500 000 morts en deux ans et demi, et les historiens continuent d’en discuter le détail, sans compter les centaines de milliers d’exilés partis vers la France et l’Amérique latine.
Franco refuse toute négociation et exige une reddition sans conditions, se disant responsable devant Dieu et devant l’Histoire seulement. Le camp républicain finit par imploser : le 5 mars 1939, le coup d’État du général Casado ruine les dernières tentatives de compromis de Juan Negrín. Madrid tombe le 29 mars. Le 1er avril 1939, la fin de la guerre est annoncée à la radio. Cinq mois plus tard, la Wehrmacht envahit la Pologne.
La suite est cohérente avec ce qui précède. Toutes les réformes votées depuis 1931 sont abrogées, les partis et les syndicats interdits sauf la Phalange, le catholicisme rétabli comme religion d’État, des milliers d’opposants enfermés dans des camps. Franco prend le titre de Caudillo, mot hérité de la Reconquista : le régime se raconte comme la suite d’une histoire vieille de cinq siècles. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il reste neutre — non par distance idéologique, mais parce que son pays est à reconstruire, même si des volontaires franquistes iront combattre sur le front de l’Est. Après 1945, il se pose en rempart contre le communisme, et l’Occident ne le contestera plus jusqu’à sa mort, le 20 novembre 1975.
Il aura fallu attendre le 24 octobre 2019 pour que son corps quitte la vallée de los Caídos, ce mausolée creusé dans la montagne sous une croix géante, devenu lieu de pèlerinage pour les nostalgiques du régime. Le transfert dans un cimetière ordinaire a déclenché une polémique nationale. On peut y voir la preuve qu’un passé mal refermé se rappelle au présent. On peut aussi retenir autre chose, de plus troublant : ce qui a mené l’Espagne à trente-six ans de dictature n’est pas une fatalité historique, c’est une addition de mauvais calculs. Des conjurés persuadés qu’une République légale s’effondrerait en quatre jours. Des démocraties convaincues qu’en ne bougeant pas elles éviteraient l’incendie. Et un camp qui, pendant qu’on l’écrasait, a consacré une partie de ses forces à se battre contre lui-même.