Kaliningrad, Baïkonour, Alaska : la carte de la Russie

Une fusée russe décolle d’un cosmodrome situé à l’étranger. Un port militaire russe sur la Baltique s’appelait autrefois Königsberg. La carte de la Russie est pleine de ces anomalies : ce ne sont pas des accidents, mais les cicatrices très lisibles de deux empires successifs.

Chaque équipage qui part vers la Station spatiale internationale à bord d’un Soyouz commence son voyage par un passage de frontière. Le pas de tir n’est pas en Russie. Il est planté dans la steppe kazakhe, à Baïkonour, sur environ 6 700 km² que Moscou loue à un État voisin. La première puissance spatiale du XXe siècle a perdu sa porte d’accès à l’espace en décembre 1991, et elle continue d’y aller en payant un loyer.

Ce n’est pas une bizarrerie isolée. La carte de la Russie est constellée d’accidents de ce genre : une ville allemande devenue port de guerre russe, un lambeau de terre égaré au milieu de la Biélorussie, une région autonome juive posée à la frontière chinoise, et, de l’autre côté du détroit de Béring, un immense morceau d’Amérique qui fut russe pendant près d’un siècle. Aucune de ces situations ne doit quoi que ce soit au hasard. Chacune raconte une décision, un rapport de force, parfois un calcul qui a mal tourné.

Commençons par l’échelle, puisqu’elle explique tout le reste. Environ 17 millions de km². Plus de 8 000 km d’ouest en est. Quatorze pays limitrophes, douze mers, trois océans. Onze fuseaux horaires — et ici une première idée reçue tombe : non, la Russie ne détient pas le record mondial du nombre de fuseaux. Avec ses territoires ultramarins, la France en compte douze à treize. La démesure russe est bien réelle, mais elle n’est pas celle qu’on imagine : environ 150 millions d’habitants sur cette étendue, quand la seule île indonésienne de Java, plus de cent fois plus petite, en abrite davantage. Immense ne veut pas dire peuplé. Rarement l’écart entre la surface d’un pays et son poids démographique aura été aussi spectaculaire.

Kaliningrad : Königsberg n’a pas disparu, elle a changé de nom

Emmanuel Kant est mort en 1804 à Königsberg, ville où il avait passé sa vie entière et qu’il n’avait pour ainsi dire jamais quittée. Sa tombe est aujourd’hui adossée à la cathédrale de Kaliningrad, en Russie. Le philosophe n’a pas déménagé : c’est la frontière qui est venue à lui.

Les faits sont attestés et rapides à énoncer. Capitale historique de la Prusse orientale, Königsberg est bombardée par l’aviation britannique à l’été 1944, puis prise par l’Armée rouge en avril 1945 après un siège meurtrier. La conférence de Potsdam attribue la partie nord de la Prusse orientale à l’Union soviétique. En juillet 1946, la ville est rebaptisée Kaliningrad, du nom de Mikhaïl Kalinine, dignitaire soviétique mort quelques semaines plus tôt. La population allemande qui avait survécu et n’avait pas fui est expulsée. Une ville russe est installée sur les ruines d’une ville allemande, avec des habitants venus de tout le pays.

Pourquoi Staline tenait-il à ce morceau de Baltique ? La raison est militaire et maritime, et elle n’a rien perdu de sa force. C’est le seul port russe de la Baltique libre de glace toute l’année. Saint-Pétersbourg gèle, pas Kaliningrad. L’oblast abrite depuis lors une base navale majeure. En 1946, ce territoire était relié à l’URSS par la République socialiste soviétique de Lituanie : il n’avait rien d’une exclave. C’est la dissolution de l’URSS qui l’a coupé du reste de la Russie, puis l’adhésion de la Pologne et de la Lituanie à l’Union européenne et à l’OTAN qui l’a enfermé. Un territoire pensé comme un verrou avancé s’est retrouvé île. Voilà comment une décision de 1945 continue de peser sur la géopolitique européenne de 2026, sans que personne l’ait voulu ainsi.

L’autre exclave, celle que personne ne cite

On répète que Kaliningrad est le seul territoire russe détaché du reste du pays. C’est inexact. Il en existe un second, minuscule, à l’intérieur de la Biélorussie : quelques kilomètres carrés rattachés administrativement à l’oblast de Briansk, coincés dans la région de Gomel. Deux villages y figurent encore sur les cartes. Ils sont vides. Plus personne n’y habite.

Sur l’origine exacte de cette anomalie, la prudence s’impose : nous sommes ici dans le probable, pas dans l’établi. L’explication la plus souvent avancée renvoie aux redécoupages administratifs des années 1920, quand les limites entre républiques soviétiques furent tracées en fonction de l’usage des terres par les villages, et non selon une ligne continue — un tracé sans conséquence tant que la frontière n’était qu’un trait sur un registre intérieur. D’autres versions circulent, et aucune n’a été tranchée par un travail d’archives largement diffusé. Retenons surtout ce que le cas démontre : à l’intérieur de l’URSS, les frontières internes étaient des lignes comptables. Elles ne sont devenues des frontières d’État qu’en 1991, du jour au lendemain, et personne n’a pris le temps de les rendre cohérentes.

Birobidjan : un foyer national décrété sur une carte

En 1934, à 8 000 km de Moscou, contre le fleuve Amour et la frontière chinoise, Staline crée l’oblast autonome juif. Sur la façade de la gare de Birobidjan, l’inscription est bilingue : russe et yiddish. Elle y est toujours.

L’intention affichée était de donner aux populations juives soviétiques un foyer national socialiste, alternative revendiquée au projet sioniste. La réalité du terrain fut tout autre, et le mot d’échec n’est pas excessif. Les terres promises étaient marécageuses, l’été apportait les moustiques, l’hiver le froid, et l’isolement décourageait ceux qui arrivaient. Beaucoup repartirent dans l’année. La population juive de l’oblast n’a jamais dépassé une minorité de ses habitants, y compris à son maximum, dans l’immédiat après-guerre ; après les campagnes antisémites de la fin du stalinisme, puis les départs massifs des années 1990 vers Israël et l’Allemagne, elle est tombée aux alentours de 1 %.

Le territoire, lui, n’a pas bougé. Il porte toujours son nom, sa signalétique et son menorah sur les édifices publics. C’est une trace administrative d’un projet qui n’a pas pris — le genre de fossile que produit un État capable de décréter un peuplement par décret.

Baïkonour : la conquête spatiale russe se fait à l’étranger

Le cosmodrome sort de terre en 1955, dans la steppe kazakhe. Les critères de choix sont techniques : une latitude assez basse pour économiser du carburant au lancement, un ciel dégagé une grande partie de l’année, des étendues désertes sous la trajectoire des étages largués, et une voie ferrée à proximité. S’y ajoute le secret : le site fut baptisé du nom d’un village situé à des centaines de kilomètres de là, précisément pour brouiller les cartes étrangères.

De ce point-là sont partis Spoutnik 1 en 1957, premier objet fabriqué par l’homme placé en orbite, puis Iouri Gagarine en 1961. Autrement dit : les deux plus grandes annonces de l’histoire spatiale ont été faites depuis un sol qui n’est plus russe aujourd’hui. En 1991, la frontière administrative entre la République socialiste soviétique du Kazakhstan et la Russie est devenue une frontière internationale, et Baïkonour s’est retrouvé du mauvais côté. Depuis, la Russie loue le complexe et la ville attenante dans le cadre d’un bail longue durée, contre un loyer annuel, un arrangement prolongé jusqu’au milieu du siècle. Les Soyouz continuent d’en décoller vers l’orbite basse.

C’est aussi la raison pour laquelle Moscou a construit, à grands frais, un nouveau cosmodrome sur son propre territoire, dans l’Extrême-Orient russe, dont les premiers tirs remontent au milieu des années 2010. Un État qui bâtit un second port spatial pour cesser de dépendre du premier : difficile d’illustrer plus concrètement ce que coûte la dislocation d’un empire.

1867 : quand l’empire russe vend son Amérique

Il faut se représenter Sitka au début du XIXe siècle : une petite ville d’allure sibérienne posée sur la côte du Pacifique nord, avec ses maisons de bois et ses églises orthodoxes à bulbes. C’était la capitale de l’Amérique russe. Des trappeurs et des marchands avaient franchi le détroit de Béring dès le XVIIIe siècle, attirés par une seule marchandise : la fourrure de loutre de mer, la plus chère du monde à l’époque, recherchée en Europe et surtout en Chine. La première colonie permanente est fondée en 1784 sur l’île Kodiak.

L’affaire fut rentable, puis cessa de l’être. Les loutres avaient été chassées jusqu’à l’effondrement des populations. La colonie, distante de Saint-Pétersbourg de la moitié du globe, ne se ravitaillait qu’avec difficulté. Surtout, la guerre de Crimée avait montré à l’Empire russe qu’il ne pouvait pas défendre une possession pareille contre la Royal Navy : mieux valait la vendre que la voir prise. En 1867, l’Alaska passe aux États-Unis pour 7,2 millions de dollars — environ deux cents l’acre pour un territoire presque trois fois plus vaste que la France.

Ici, une légende demande à être corrigée. On raconte que l’opinion américaine se moqua de l’achat en le baptisant « la folie de Seward », du nom du secrétaire d’État qui l’avait négocié. Les historiens qui ont dépouillé la presse de 1867 relativisent nettement : l’accueil fut majoritairement favorable, le Sénat ratifia rapidement, et la moquerie fut le fait d’une minorité de journaux dont la postérité a exagéré l’écho. Ce qui est certain, c’est la suite : la ruée vers l’or de la fin du siècle, puis le pétrole et le gaz ont fait de cette acquisition l’une des meilleures affaires jamais conclues par Washington. Vue de Moscou, c’est l’inverse — une vente de raison, prise pour de bonnes raisons, devenue avec le temps une perte considérable.

Ce que la carte de la Russie garde de ses empires

Ces cinq anomalies n’ont pas la même origine, mais elles obéissent à la même logique. Un empire continental avance tant qu’il le peut, marque le sol de ses décisions — un port pris, un cosmodrome bâti, une région créée, une colonie cédée — puis se retire ou se disloque. Les décisions, elles, restent. Elles deviennent des frontières, des baux, des exclaves, des noms de villes.

La suite s’écrit au nord. Le recul de la banquise rend la route maritime du Nord de plus en plus praticable, et elle pourrait un jour relier l’Europe à l’Asie plus vite que le canal de Suez : la façade arctique russe, longtemps un désert stratégique, redevient une frontière disputée. Au passage, on se souvient qu’aux îles Diomède, dans le détroit de Béring, 3,8 km d’eau séparent un caillou russe d’un caillou américain, avec vingt et une heures de décalage horaire entre les deux — et que l’idée d’un pont entre les deux continents a été évoquée jusqu’en pleine guerre froide. Elle n’a jamais dépassé le stade du projet.

Une carte n’est pas un décor. C’est un registre de décisions passées, dont beaucoup ont été prises pour des raisons qui n’existent plus, et qui continuent d’obliger ceux qui les ont héritées. Kaliningrad n’a pas choisi d’être une île. Baïkonour n’a pas choisi d’être à l’étranger. C’est probablement ce que la géographie a de plus troublant : elle garde en mémoire ce que la politique préférerait oublier.

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