En 1956 comme en 1967, l’armée égyptienne est écrasée sur le terrain et Nasser en ressort plus fort. Ce tour de force n’a rien d’un miracle : il repose sur une radio, une police et un public qui avait besoin de croire. Reste à savoir ce que l’Égypte l’a payé.
Le 5 novembre 1956, des parachutistes français venus d’Algérie sautent près du canal de Suez. Des commandos britanniques débarquent à Port-Saïd. L’aviation égyptienne a déjà été détruite, les colonnes israéliennes tiennent le Sinaï, et les armées coalisées se retrouvent à environ deux heures de route du Caire. Sur le plan militaire, l’affaire est pliée.
Quelques semaines plus tard, Gamal Abdel Nasser est l’homme le plus acclamé du monde arabe.
Onze ans après, en juin 1967, la séquence se rejoue en pire : une armée pulvérisée en six jours, le Sinaï perdu, et un président qui, au terme de la pire humiliation militaire de l’histoire moderne du pays, reste au pouvoir porté par une foule qui le supplie de ne pas partir. Perdre deux guerres et gagner deux fois : le tour de force mérite qu’on démonte le mécanisme. Il tient moins au génie d’un homme qu’à un assemblage — une radio, une doctrine, une police — et à un public qui avait un besoin brûlant de croire.
Juillet 1956 : la nationalisation du canal n’était pas un vol
Commençons par la légende fondatrice, celle qui a servi à justifier l’expédition franco-britannique et qui traîne encore dans les manuels : Nasser aurait « volé » le canal de Suez.
Le 19 juillet 1956, Washington retire son financement au grand barrage d’Assouan, projet dont dépendait toute la promesse de développement du régime. Une semaine plus tard, dans un discours-fleuve prononcé à Alexandrie, Nasser annonce la nationalisation de la Compagnie universelle du canal maritime de Suez. Les témoins racontent qu’il glissa dans son texte le nom de Ferdinand de Lesseps comme signal convenu, pour que les équipes égyptiennes prennent au même instant possession des bureaux de la compagnie.
Ce qui est attesté, et bien plus embarrassant pour Paris et Londres : la concession arrivait de toute façon à son terme. Le bail de cent ans prévoyait la restitution du canal à l’Égypte en 1968. Nasser n’a donc pas confisqué un bien pour l’éternité, il a avancé de douze ans une échéance déjà écrite. Les actionnaires furent indemnisés. Et les deux puissances qui criaient au brigandage venaient elles-mêmes de nationaliser des pans entiers de leur économie : charbon, chemins de fer et banque centrale côté britannique, automobile, électricité et grandes banques côté français. Le procédé était brutal, contestable dans ses formes, mais il n’avait rien d’inédit.
C’est pourtant à ce moment que la presse et les responsables politiques européens se mettent à comparer le colonel égyptien à Hitler. Analyse du personnage ? Non : propagande de crise. On plaquait sur un officier nationaliste de trente-huit ans la grille des années 1930, parce qu’elle justifiait l’intervention et interdisait la négociation. Nasser, lui, n’avait pas besoin d’en dire davantage. On venait de lui offrir le rôle de sa vie.
Port-Saïd : perdre la bataille, gagner la rue
La suite est un scénario écrit à l’avance. Le 29 octobre 1956, l’armée israélienne s’élance dans le Sinaï, appuyée en secret par des avions français. Paris et Londres adressent alors un ultimatum aux deux belligérants, comme s’ils découvraient le conflit, et exigent leur retrait de part et d’autre du canal — c’est-à-dire, pour l’Égypte, l’abandon de son propre territoire. Le 5 novembre, les parachutistes tombent sur la zone du canal, Port-Saïd est occupée.
Longtemps, la France et le Royaume-Uni ont nié toute entente préalable avec Israël. La rencontre de Sèvres, en banlieue parisienne, est aujourd’hui documentée : la collusion n’est plus une hypothèse, c’est un fait établi par les archives.
Militairement, l’Égypte est battue. Politiquement, elle gagne tout. Moscou brandit la menace, Washington étrangle la livre sterling, et les trois coalisés doivent évacuer sans avoir rien obtenu. Le président des États-Unis n’entendait pas laisser deux empires coloniaux vieillissants lui dicter sa politique arabe en pleine campagne électorale. Nasser n’a pas vaincu les parachutistes : il a été sauvé par l’arithmétique de la guerre froide.
Ce n’est évidemment pas ainsi que l’histoire fut racontée. Depuis Le Caire, une radio à ondes courtes diffusait dans tout le monde arabe le récit d’un David égyptien tenant tête à trois Goliath. Le message portait d’autant mieux qu’il était, pour l’essentiel, vrai dans son résultat : les Européens étaient partis. De Rabat à Bagdad, on n’a retenu que cela.
Un triomphe se fabrique aussi par soustraction. En échange de son retrait du Sinaï, Israël obtint le droit de faire passer ses navires par le détroit de Tiran, sous la garantie des casques bleus de l’ONU déployés à la pointe du Sinaï. Concession considérable, arrachée à un vaincu. Elle fut soigneusement tue à la population égyptienne. Onze ans plus tard, cette clause dissimulée deviendra le détonateur de la catastrophe.
Autre zone d’ombre, souvent déformée dans l’autre sens : le sort des juifs d’Égypte. La légende d’une expulsion massive et immédiate en 1956 ne résiste pas à l’examen. Les mesures visaient les détenteurs de passeports français et britanniques, ainsi que les personnes sans nationalité — catégorie où se trouvaient beaucoup de familles installées là depuis des générations. Le mouvement fut réel, douloureux, et il s’étala jusqu’au début des années 1960 ; près de la moitié de ceux qui partirent gagnèrent Israël. Une communauté ancienne s’est éteinte, mais par étranglement administratif plutôt que par un décret unique.
La machine à croire, et son grain de sable syrien
Porté par Suez, Nasser devient l’incarnation d’une idée qui ne lui appartenait pas. Le panarabisme le précédait : son principal théoricien, le Syrien Michel Aflaq, était un chrétien qui plaidait pour l’union avec l’Égypte. Début 1958, Le Caire et Damas fusionnent dans la République arabe unie. Plus de trois cent mille Libanais font le déplacement jusqu’à Damas pour acclamer l’événement. Le Liban s’embrase, les marines américains débarquent à Beyrouth, Londres envoie des parachutistes protéger le roi de Jordanie dont le cousin, roi d’Irak, vient d’être tué. L’Occident croit voir un empire naître.
Il voyait mal. L’union n’était pas une fédération d’égaux mais une absorption : la Syrie devenue « province du Nord », les partis interdits, les méthodes des services de renseignement égyptiens importées telles quelles. En septembre 1961, un coup d’État militaire syrien met fin à l’expérience. Le rêve avait duré trois ans et demi.
La réaction de Nasser en dit long sur sa méthode : il radicalise. Seconde réforme agraire, nationalisations massives d’entreprises étrangères puis égyptiennes, et des officiers placés à la tête des sociétés saisies. Cette classe dirigeante en uniforme, ignorante de la gestion et rapidement gagnée à la corruption, sera l’un des poisons lents du régime.
1967 : Nasser rejoue le même montage, mais sans filet
Depuis 1962, l’Égypte s’enlise dans la guerre civile du Yémen, à plus de deux mille kilomètres de ses frontières, aux côtés des républicains, contre des royalistes financés par l’Arabie saoudite qui recrute jusqu’à des mercenaires européens. Cinq ans d’usure pour une armée qu’on croit invincible parce qu’on l’a beaucoup filmée.
En mai 1967, Nasser demande le retrait des casques bleus, ferme le détroit de Tiran aux navires israéliens et masse ses troupes dans le Sinaï. Il défait, geste après geste, le compromis caché de 1957. Les historiens discutent encore de ses intentions : bluff calculé pour reprendre la tête d’un monde arabe qui commençait à le brocarder, ou engrenage échappant à son auteur ? La seconde lecture domine aujourd’hui, sans qu’on puisse trancher définitivement.
Le 5 juin au matin, Israël frappe simultanément l’Égypte, la Syrie et la Jordanie. Les aviations arabes sont détruites au sol, avant même d’avoir décollé. En six jours, le Sinaï, le plateau du Golan, Jérusalem-Est et le reste de la Palestine historique changent de mains.
Pendant ce temps, la radio et la télévision égyptiennes annoncent cinquante avions israéliens abattus et une avance jusqu’à deux cents kilomètres de Jérusalem. Des familles descendent dans la rue pour fêter la victoire. Elles n’apprendront la vérité que le 9 juin. La machine à récits, qui avait sauvé Nasser en 1956, venait de se retourner contre son pays : impossible de préparer une nation à un désastre qu’on lui a décrit comme un triomphe.
Le discours officiel invoqua le complot occidental. La cause était ailleurs, et beaucoup plus simple : l’armée égyptienne était mal commandée, mal déployée, dispersée entre deux fronts, dirigée par des officiers choisis pour leur loyauté.
La démission du 9 juin, ou l’aveu retourné en plébiscite
Le soir du 9 juin, Nasser annonce à la télévision qu’il se retire. Suivent environ quarante-huit heures de manifestations réclamant son maintien. Il revient.
Séquence sincère ou mise en scène ? Les historiens ne s’accordent pas. Il est attesté que l’appareil du parti unique disposait des moyens de faire descendre des foules dans la rue. Il est probable, au vu de l’ampleur et de la durée du mouvement, qu’un attachement réel s’y exprimait aussi : pour des millions d’Égyptiens, Nasser n’était pas un dirigeant parmi d’autres, il était la seule figure qui les eût jamais fait exister sur la scène du monde. Les deux lectures ne s’excluent pas. Un régime peut organiser ce que les gens ont déjà envie de faire.
Le prix fut payé par un autre. Le maréchal Amer, ministre de la Défense et chef d’état-major, ami de trente ans, fut limogé ; son suicide fut annoncé quelques semaines plus tard. Les circonstances exactes de sa mort restent discutées.
Ce que ces deux victoires ont coûté
Le coût ne se lit pas dans les communiqués, mais dans ce que le régime a construit pour les rendre possibles. Dès 1954, après l’attentat manqué d’Alexandrie — dont les circonstances demeurent indéterminées, faute d’enquête indépendante, chaque camp accusant l’autre de mise en scène —, plus d’un millier de Frères musulmans sont arrêtés, six exécutés. Le général Naguib, seul visage connu du coup d’État de 1952 et partisan d’un régime parlementaire, est écarté puis assigné à résidence. Communistes et opposants divers partent en camps.
Vient ensuite l’achat des consciences. Nasser finance l’expansion de la grande institution religieuse du Caire en échange de sa soumission politique ; en 1965, il tourne publiquement en dérision la demande du guide des Frères musulmans d’imposer le voile aux Égyptiennes, et la salle rit avec lui. Détail qui déroute aujourd’hui : les témoignages sur l’université égyptienne du début des années 1960 décrivent des amphithéâtres où le foulard est absent, y compris chez les étudiantes venues des campagnes.
Puis 1967 change tout. Le désastre offre aux mouvements islamistes leur argument le plus efficace : la défaite comme châtiment divin d’un pouvoir qui s’est éloigné de la religion. Nasser meurt d’une crise cardiaque en septembre 1970, quelques heures après avoir réconcilié le chef de l’OLP et le roi de Jordanie. Plusieurs millions d’Égyptiens suivent ses funérailles. Son successeur héritera de l’appareil répressif intact, et s’appuiera sur ces mêmes islamistes pour effacer l’héritage nassérien.
Reste une question que l’on peut se poser sans faire la leçon au passé : à quel moment un récit cesse-t-il d’être un instrument pour devenir un piège ? Nasser a gouverné avec une longueur d’avance sur les faits, et cela a marché tant que les faits ont bien voulu suivre. En juin 1967, ils ont cessé. Aucun pouvoir n’a jamais gagné une guerre à la radio.