Maghreb 1945 : pourquoi la victoire n’a pas donné l’égalité

Le 8 mai 1945, l’Algérie apprend deux nouvelles le même jour : l’Allemagne a capitulé, et la police tire sur un cortège à Sétif. Le Maghreb de 1945 venait pourtant de fournir la moitié des troupes françaises. Récit d’un rendez-vous manqué dont la logique était en place depuis quinze ans.

Sétif, 8 mai 1945, en fin de matinée. Le cortège est autorisé : on fête la capitulation allemande, et les autorités françaises ont donné leur accord. Mais entre les drapeaux alliés, un jeune scout musulman brandit un emblème vert et blanc, et des banderoles réclament la libération de Messali Hadj, le principal dirigeant indépendantiste algérien, déporté à Brazzaville deux semaines plus tôt. Un policier veut arracher le drapeau. Un coup de feu part. En quelques heures, la ville bascule ; en quelques jours, tout le Constantinois. Pendant ce temps, à Paris, on danse.

C’est le paradoxe central de cette histoire. La France vient de gagner une guerre où les musulmans d’Afrique du Nord ont représenté, selon les états de l’armée, environ la moitié des troupes qu’elle a engagées. Et la journée qui scelle cette victoire ouvre, sur l’autre rive de la Méditerranée, l’une des séquences répressives les plus meurtrières de son histoire coloniale. Comment en est-on arrivé là ? Pas par accident, et pas en un jour.

Le nationalisme maghrébin n’a pas attendu la guerre

Première légende à écarter, parce qu’elle est encore répandue : l’idée que la Seconde Guerre mondiale aurait engendré les nationalismes maghrébins. C’est faux, et c’est établi. Au début des années 1930, le mouvement est déjà structuré : il a des partis, des journaux, des cadres formés, et il a déjà eu ses moments fondateurs.

Au Maroc, l’année charnière est 1930, avec le dahir dit berbère, qui soustrayait les populations berbérophones à la justice coranique. Le texte est présenté comme une mesure juridique ; il est reçu comme une manoeuvre de division entre Arabes et Berbères, et il fait descendre les fidèles dans les mosquées. La même année, en Tunisie, le congrès eucharistique de Carthage — croix, processions, uniformes de croisés — est vécu comme une provocation religieuse par la jeunesse formée à la Zitouna. En 1931, l’exposition coloniale de Paris aligne trois pavillons pour l’Algérie, le Maroc et la Tunisie ; l’Empire se croit éternel.

Quatre ans plus tard, un jeune avocat formé dans les facultés françaises fonde le Néo-Destour : Habib Bourguiba. Il sera emprisonné à partir de 1938. En Algérie, Messali Hadj théorise dès 1927 quelque chose de neuf — la solidarité maghrébine : aucune indépendance nationale, dit-il, n’aboutira sans l’appui des deux autres pays. Son organisation, l’Étoile nord-africaine, née en métropole parmi les ouvriers immigrés, est dissoute en janvier 1937. La même vague de répression décapite le mouvement marocain après des heurts sanglants à Meknès.

Le détail le plus révélateur tient en une ligne d’archive : la Résidence générale en Tunisie interdisait l’affichage de la Déclaration des droits de l’homme dans les lieux publics. Motif invoqué : incompatibilité avec les coutumes locales et les prérogatives du souverain. L’école coloniale enseignait la Révolution, la devise républicaine, l’histoire des libertés — et l’administration coloniale s’employait ensuite à démontrer que tout cela ne s’appliquait pas ici. Les cadres du nationalisme sont sortis de ces salles de classe. Ils ont retourné l’outil.

Restait un point de rupture : sous le Front populaire, un projet de réforme prévoit d’ouvrir la citoyenneté française à environ 30 000 indigènes triés sur le volet — sur sept millions de musulmans algériens. Même cette porte entrouverte est refermée sous la pression des 900 000 Européens d’Algérie. En 1939, la voie légale est bouchée. Tout le monde le sait.

Des « volontaires » qui n’avaient pas toujours le choix

La guerre arrive, et avec elle les chiffres. L’Afrique du Nord fournit quatorze divisions, soit 340 000 hommes, dont plus de 75 % de musulmans. L’Algérie seule donne entre 150 000 et 200 000 combattants. En juin 1940, la débâcle laisse dans les camps allemands 60 000 Algériens, 18 000 Marocains et 12 000 Tunisiens.

On a longtemps parlé de « volontaires ». Le mot mérite d’être regardé de près. Le volontariat existait — il pouvait être un salaire, une pension, un statut. Mais il était aussi, très largement, obtenu par la pression exercée sur les caïds, les chefs de tribus et les administrateurs, chacun devant à sa hiérarchie un quota d’hommes. La distinction entre engagement et contrainte administrative est, pour beaucoup de recrues, une distinction de bureau.

Les positions des dirigeants, elles, divergent radicalement. Le sultan du Maroc, Mohammed ben Youssef, proclame dès 1938 sa solidarité avec la puissance protectrice et la réaffirme après l’invasion de la Pologne. Ferhat Abbas, figure du courant assimilationniste algérien, s’engage volontairement. Messali Hadj, lui, prône l’insoumission : il est arrêté à la veille du conflit, son journal interdit, et condamné en mars 1941 à seize ans de travaux forcés.

Dans les casernes, la revendication est toujours la même, et elle n’est pas idéologique : elle est comptable. Soldes inférieures, indemnités familiales moindres, accès verrouillé aux grades supérieurs. On meurt à parité, on est payé à part. En janvier 1941, 800 tirailleurs se mutinent à Maison-Carrée, près d’Alger, notamment parce qu’on leur interdit de jeûner pendant le ramadan. La répression est meurtrière. Peu après, une émeute éclate près d’Alger devant un écriteau de plage interdisant l’accès « aux chiens, aux Arabes et aux juifs » : une cinquantaine d’arrestations, et 26 à 27 hommes morts étouffés dans leur cellule.

Mers el-Kébir, Vichy : l’effondrement d’un prestige

Ce qui se casse entre 1940 et 1942 n’est pas seulement un rapport de force. C’est une image. Le 3 juillet 1940, la Royal Navy détruit la flotte française à Mers el-Kébir : les protecteurs se tirent dessus. En 1940 également, le commandant en chef des forces d’Afrique du Nord, le général Noguès, refuse la proposition de rallier la France libre et choisit l’obéissance au gouvernement issu de la défaite. Il faut le redire, car la mémoire nationale a lissé cet épisode : l’Empire n’a pas basculé d’un bloc derrière Londres. L’Afrique du Nord a d’abord choisi Vichy.

Et Vichy s’y installe avec l’adhésion massive de la population européenne. Des camps internent étrangers, communistes, juifs et militants nationalistes. Le décret Crémieux de 1870, qui avait donné la nationalité française aux juifs d’Algérie, est abrogé. Vichy comptait sur les applaudissements des musulmans. Ils ne sont pas venus. C’est l’un des faits les mieux attestés et les moins connus de cette période : la mesure a rapproché les deux communautés, certains musulmans cachant des juifs au péril de leur vie. En Tunisie, le bey Moncef s’oppose aux mesures discriminatoires en rappelant que les juifs sont ses sujets au même titre que les musulmans.

Berlin observe. Une radio en langue arabe émet depuis l’Allemagne vers l’Afrique du Nord et les camps de prisonniers maghrébins. Là encore, prudence avec les raccourcis. Un dirigeant nationaliste se rend effectivement à Berlin — et en revient avec une certitude : l’Allemagne ne remettra pas en cause les clauses de l’armistice, donc ne touchera pas à l’Empire français. Les nationalistes appellent ensuite à se méfier d’un régime qui persécute les juifs. Les rapports de l’administration française elle-même le notaient : entre deux tutelles, ils préféraient encore celle qu’ils connaissaient. Le pro-germanisme d’une partie des prisonniers relevait du calcul contre le geôlier, pas de l’adhésion à une doctrine raciale.

1942-1944 : les Américains, les manifestes, et la réponse française

Le 8 novembre 1942, les Alliés débarquent simultanément au Maroc (Casablanca, Fedala, Port-Lyautey) et en Algérie (Alger, Oran). Au Maroc, il faut trois jours de combats et plus de 3 000 morts pour que les Français cessent de tirer sur les Américains. À Alger, un coup de force de la Résistance neutralise les autorités vichystes. En Tunisie, l’amiral Esteva ouvre le protectorat à l’Axe et lui livre le port de Bizerte ; la campagne qui suit, de novembre 1942 à mai 1943, se solde par 250 000 prisonniers de l’Axe.

Pour les populations, le spectacle est édifiant. Des tracts largués sur les villes marocaines, relayés par la radio depuis Gibraltar, présentent les Américains comme des combattants venus pour la liberté, avec une critique explicite de la domination française. Le sultan refuse de suivre les autorités françaises repliées vers l’intérieur et accueille les troupes américaines. Puis les Français se déchirent entre eux : un amiral rallié puis assassiné le 24 décembre 1942, un général intronisé par les Alliés, et finalement la victoire politique de la France libre. Trois autorités françaises en six mois, sous les yeux des élites musulmanes.

Elles saisissent l’ouverture. En 1943, un manifeste algérien est remis aux autorités françaises et au représentant américain : fin de la colonisation, égalité sans distinction de race ni de religion, réforme agraire, participation des musulmans au gouvernement du pays. Le président américain reçoit seul le sultan du Maroc et lui laisse entendre un soutien à l’indépendance — sur ce que Roosevelt a précisément promis, les historiens restent partagés, faute de procès-verbal ; ce qui est certain, c’est ce que les nationalistes en ont retenu. Ils s’appuient sur la Charte de l’Atlantique et son principe d’autodétermination : vous l’avez signé, appliquez-le.

La réponse française tient en peu de mots. Réformes annoncées en août 1943, élargies en 1944 : un accès plus large des élites musulmanes à la citoyenneté et aux fonctions publiques. Rien sur la domination coloniale. Aucune négociation avec des représentants musulmans. C’est, à peu de chose près, le projet du Front populaire enterré sept ans plus tôt — servi une décennie après la demande, une constante de la politique coloniale de ces années.

En janvier 1944, un manifeste réclame l’indépendance du Maroc, avec l’accord tacite du sultan ; les manifestants sont écrasés à Rabat. Le 14 mars 1944, en Algérie, les Amis du manifeste et de la liberté rapprochent pour la première fois les trois courants — assimilationnistes, indépendantistes et oulémas réformistes, ces derniers ayant ouvert environ 600 médersas dans le pays, souvent dans les campagnes, où l’école française n’allait pas.

8 mai 1945 : un bilan que personne ne connaît vraiment

Le 1er mai 1945, à Alger et à Oran, on tire sur des cortèges qui protestent contre la déportation de Messali Hadj. Une semaine plus tard, c’est Sétif, puis Guelma, puis Kherrata. Des colons sont tués — une centaine d’Européens, chiffre à peu près stable dans toutes les sources. Puis vient la répression : armée, aviation, marine, et milices civiles européennes armées par l’administration. Dans la région de Bougie, 15 000 femmes et enfants sont contraints de s’agenouiller devant une prise d’armes.

Le nombre de morts musulmans, lui, n’est pas connu, et c’est un point d’honnêteté qu’il faut poser franchement. Les premiers bilans officiels français comptent quelques centaines à un peu plus d’un millier de victimes. Les nationalistes algériens avanceront 45 000. Aucun de ces deux chiffres ne repose sur un dénombrement sérieux : les archives sont lacunaires, les corps souvent jetés dans des ravins ou brûlés, et l’enquête officielle a été étouffée. Les historiens contemporains travaillent aujourd’hui sur des ordres de grandeur qui vont de plusieurs milliers à plusieurs dizaines de milliers, et ils ne s’accordent pas. Dire « des milliers de morts » est le maximum que l’état des sources autorise.

La suite est peut-être ce qui compte le plus. Le rapatriement des soldats depuis l’Allemagne vers l’Algérie est suspendu pendant plusieurs semaines. Ceux qui rentrent ensuite — libérateurs décorés, souvent — découvrent des familles décimées et des villages rasés. Des rapports signalent une vague de suicides parmi eux. Ces hommes-là, formés au feu, encadrés, connaissant l’armée française de l’intérieur, fourniront après 1954 une partie de l’encadrement militaire de la guerre d’indépendance. Le général Duval, qui a conduit la répression, avertit d’ailleurs les Européens d’Algérie qu’il ne leur a offert qu’« la paix pour dix ans » si rien ne change. Il se trompera de neuf mois.

Rien ne change. En 1948, les élections du collège musulman sont truquées ouvertement, au point que l’expression restera. La séquence 1930-1945 ne raconte donc pas une occasion perdue par malchance : elle montre un système qui, sous Vichy comme sous la France libre, ne pouvait pas concéder l’égalité sans se dissoudre lui-même. Les 900 000 Européens d’Algérie, les 400 000 du Maroc, les 200 000 de Tunisie n’étaient pas des spectateurs ; ils étaient l’électorat qui bloquait chaque réforme.

Reste une question que cette histoire pose à qui la lit en 2026, et qu’il vaut mieux laisser ouverte que résoudre à bon compte : que fait-on d’une victoire dont on célèbre chaque année la date, quand le même jour, ailleurs, sous le même drapeau, on tirait sur les familles de ceux qui l’avaient remportée ? Il n’y a pas de leçon à en tirer. Il y a un récit à tenir complet.

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