Merveilles du monde : pourquoi le Moyen Âge n’y figure pas

Deux listes de merveilles du monde circulent : celle des Grecs, vieille de plus de 2 300 ans, et celle désignée par un vote sur internet en 2007. Entre la chute de Rome et la Renaissance, ni l’une ni l’autre ne retient grand-chose. Pendant ce millénaire prétendument vide, on traçait pourtant sur les rives du Tigre une capitale parfaitement circulaire de 2,5 kilomètres de diamètre.

Sur la rive occidentale du Tigre, des arpenteurs tendent des cordes enduites de cendre, puis y mettent le feu : la ligne brûle au sol et dessine un cercle presque parfait. La scène est rapportée par des chroniqueurs arabes bien postérieurs à l’événement, et il faut la prendre pour ce qu’elle est, un récit de fondation plutôt qu’un procès-verbal de chantier. Le cercle, lui, a bel et bien existé. Il mesurait 2,5 kilomètres de diamètre.

La ville s’appelait Madinat al-Salam, la cité de la paix. Nous la connaissons sous un autre nom : Bagdad. Au Xe siècle, elle était vraisemblablement la plus grande agglomération de la planète. Elle ne figure sur aucune liste des sept merveilles, ni l’antique, ni la moderne. Et ce n’est pas un oubli isolé : c’est un trou de mille ans.

Deux listes de merveilles du monde, mille ans d’absence

La liste antique a plus de 2 300 ans. Grande pyramide de Gizeh, jardins suspendus de Babylone, phare d’Alexandrie, colosse de Rhodes, temple d’Artémis à Éphèse : posez ces sept sites sur une carte et le résultat saute aux yeux. Tout tient dans un rayon de quelques semaines de navigation autour de la Méditerranée orientale. Ce n’était pas un palmarès mondial, mais l’inventaire de ce qu’un voyageur grec cultivé pouvait espérer aller voir de ses propres yeux. La Chine, l’Inde, l’Afrique intérieure n’en étaient pas exclues : elles n’étaient pas dans le champ de vision. De ces sept monuments, un seul tient encore debout, à Gizeh.

La seconde liste est d’hier. En 2007, une fondation privée organise un vote par internet et par téléphone pour désigner sept nouvelles merveilles du monde. L’UNESCO a pris publiquement ses distances avec l’opération, qui n’avait aucun caractère scientifique : le résultat mesurait la capacité de mobilisation d’un pays autant que la valeur d’un monument. Le classement retient le Colisée, Petra, la Grande Muraille, le Taj Mahal, le Christ Rédempteur, Chichén Itzá et le Machu Picchu. Deux d’entre eux, Chichén Itzá et le Machu Picchu, sont contemporains de ce que les Européens appellent leur Moyen Âge, mais personne ne les présente ainsi : le mot « médiéval » n’a de sens que pour l’Europe, et cette découpe voyage mal.

Reste le constat, un peu brutal. Entre la fin de l’Empire romain d’Occident et la Renaissance, l’un des millénaires les plus féconds de l’histoire de la construction n’a pratiquement rien laissé dans les deux palmarès que tout le monde connaît. Ni Bagdad la ronde, ni Tenochtitlan, ni Borobudur, ni la grande mosquée de Djenné. Ce n’est pas une injustice sentimentale, c’est un problème de méthode, et il vaut la peine de comprendre d’où il vient.

Un cercle de 2,5 kilomètres tracé sur le Tigre

En 750, la dynastie abbasside renverse le califat omeyyade de Damas. Le nouveau pouvoir a besoin d’une capitale qui ne soit encombrée d’aucune mémoire rivale. Le calife al-Mansour choisit un site en Irak, sur les rives du Tigre, à un endroit où les deux grands fleuves se rapprochent : caravanes, bateaux, blé, canaux d’irrigation, tout converge là. La fondation est traditionnellement datée de 762.

Ce qu’il fait construire ne ressemble à aucune autre ville. Une enceinte circulaire de 2,5 kilomètres de diamètre, un fossé de 20 mètres de large, deux murailles de pierre concentriques, quatre portes ouvrant sur les quatre routes du monde connu : le Khorassan, la Syrie, Bassora, Koufa. Au centre, rien de commercial, rien d’habité : le palais califal et la grande mosquée, seuls, au milieu d’une vaste esplanade. Les descriptions anciennes prêtent au palais un dôme de 48 mètres de haut, visible depuis la campagne.

Le plan est un discours. Un cercle n’a ni haut ni bas, ni entrée privilégiée : depuis n’importe quel point de l’enceinte, on est à égale distance du calife. L’inspiration est double, et ici nous sommes dans le probable plutôt que dans l’établi : la tradition urbaine perse connaissait déjà les villes rondes, comme Firuzabad, et les modèles astronomiques de l’époque figuraient l’univers comme une série de cercles emboîtés. Il faut d’ailleurs être honnête sur ce que nous savons. Aucune trace du plan circulaire n’a été retrouvée au sol. Les plans reproduits dans les manuels sont des reconstitutions établies à partir de descriptions écrites, dont beaucoup sont postérieures de deux ou trois siècles à la construction. Les dimensions exactes se discutent encore.

La Maison de la sagesse, et le mot qui a donné l’algèbre

Vers 830, le calife al-Ma’mun installe au cœur de la ville la Bayt al-Hikma, la Maison de la sagesse. Traducteurs, astronomes, mathématiciens, médecins, philosophes y travaillent ensemble. On y traduit du grec, du syriaque, du persan, du sanskrit. Ce qui s’y joue n’est pas seulement de la conservation : c’est de la production.

Un homme y pose les bases d’une discipline entière. Al-Khwarizmi rédige un traité dont le titre contient le mot al-jabr, la restauration, l’opération qui consiste à faire passer un terme d’un côté à l’autre d’une équation. Le mot a voyagé jusqu’à nous sans presque changer : algèbre. Son propre nom, latinisé, a donné algorithme. Précision utile : les historiens ne s’accordent pas sur ce qu’était réellement la Maison de la sagesse. Certains y voient une grande académie organisée, d’autres une bibliothèque palatiale plus modeste dont les chroniqueurs auraient gonflé le rôle a posteriori. Le débat porte sur l’institution, pas sur les travaux, qui sont documentés.

Quelques chiffres pour situer. Au Xe siècle, Bagdad aurait dépassé le million d’habitants. Paris, à la même date, en comptait environ 20 000. Ces estimations démographiques sont fragiles, personne ne recensait, et le million est régulièrement contesté à la baisse. L’ordre de grandeur, lui, tient : entre les deux villes, le rapport est de un à cinquante, peut-être davantage. Le lecteur français aura peut-être du mal à se le représenter, et c’est précisément le problème que pose la géographie de nos listes.

1258, ou ce qu’il reste d’une ville que l’on brûle

En 1258, les armées mongoles conduites par Hülegü, petit-fils de Gengis Khan, prennent Bagdad. La ville est pillée, incendiée. La Maison de la sagesse est détruite. Le califat abbasside, en tant que puissance politique, s’achève là.

Un récit accompagne l’épisode depuis des siècles : les livres jetés dans le Tigre auraient été si nombreux que le fleuve en aurait noirci d’encre pendant des jours. L’image est saisissante. Elle est aussi invérifiable, et elle apparaît dans des textes tardifs. Ce genre de légende mérite mieux qu’un haussement d’épaules : on l’a forgée parce qu’une perte intellectuelle ne se raconte pas. Compter les morts, on sait faire ; compter les savoirs disparus, non. Il fallait une image qui rende le désastre visible, et un fleuve couleur d’encre remplit exactement cet office.

La coupure est d’ailleurs moins nette qu’on ne le dit. Bagdad n’est pas rayée de la carte, elle continue d’exister, diminuée, provinciale, puis disputée entre empires. Mais du cercle d’al-Mansour, il ne subsiste plus rien de visible. La ville moderne s’est construite par-dessus. On ne visite pas la première merveille de cet article : on ne peut que la lire.

Pourquoi les merveilles médiévales ne sont sur aucune liste

Trois raisons, au moins, et aucune ne relève du complot. La première tient aux critères. La liste grecque enregistrait un horizon de voyage ; celle de 2007 exigeait des monuments encore debout, photogéniques, situés dans des pays capables de mobiliser des millions de votants. Un édifice disparu était éliminé d’avance. Or la période a beaucoup perdu : la tour de porcelaine de Nankin, foudroyée en 1801 et détruite en 1856 pendant la guerre des Taiping ; le Templo Mayor de Tenochtitlan, rasé après 1521 et redégagé seulement par les fouilles des années 1970 ; le vieux pont de Londres, ses cent maisons et sa chapelle, démoli en 1831.

La deuxième raison est dans le vocabulaire. L’expression « Moyen Âge » a été forgée par les humanistes de la Renaissance, qui se pensaient en train de renouer avec l’Antiquité par-dessus un intervalle sans intérêt. Le mot désigne littéralement un entre-deux, un âge du milieu, un couloir entre deux salles. Cette légende d’une période obscure et figée a été inventée pour une raison précise : elle rendait la rupture visible et flattait ceux qui la proclamaient. Elle a la vie dure. Elle est fausse pour la médecine, pour l’agriculture, pour l’optique, et elle est spectaculairement fausse pour la construction.

La troisième raison est plus intéressante, parce qu’elle interroge notre définition même du monument. La grande mosquée de Djenné, dans le delta intérieur du Niger, est bâtie en terre crue : murs massifs, tourelles coniques, contreforts arrondis. Les poutres de bois qui hérissent ses façades ne sont pas un ornement, ce sont des échafaudages permanents. Chaque année, la population entière remet une couche de banco, mélange d’argile, d’eau et de paille parfois enrichi de beurre de karité, appliqué à la main. Le bâtiment dure parce qu’on le refait, pas parce qu’on n’y touche pas. C’est l’exact inverse du critère occidental de la pierre inaltérable. Ajoutons, puisque l’honnêteté l’exige, que l’édifice visible aujourd’hui n’est pas celui du XIIIe siècle : la mosquée fondée vers 1280 par Koy Konboro a été détruite en 1819, et la reconstruction date de 1907.

Ce que cette absence éclaire

Une liste de merveilles ne dit jamais où était la beauté. Elle dit qui tenait le stylo. Les Grecs ont recensé leur horizon de navigation, ce qui est légitime ; nous avons recensé, en 2007, ce qui se photographie bien et se vote en masse, ce qui l’est moins. Entre les deux, mille ans de chantiers sur quatre continents sont passés à travers les mailles, non parce qu’ils valaient moins, mais parce que personne ne les avait mis dans la case.

Reste une question que je laisse ouverte, parce qu’elle me paraît sans réponse simple. Qu’est-ce qui dure le mieux : un monument de pierre que l’on protège et qui vieillit, ou un monument de terre que des milliers de mains refont chaque année et qui ne vieillit jamais tout à fait ? Notre-Dame de Paris a brûlé le 15 avril 2019 et a été relevée. À Djenné, on ne dit pas restauration, on dit crépissage, et ça revient tous les ans.

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