Groenland : pourquoi les États-Unis le convoitent depuis 1867

En 1946, Washington propose cent millions de dollars en lingots d’or pour racheter le Groenland. Copenhague décline, et l’affaire dort dans les archives pendant des décennies. Ce n’était ni la première tentative américaine, ni la dernière.

Cent millions de dollars, payables en lingots d’or. C’est l’offre que les États-Unis déposent sur la table danoise en 1946 pour acheter le Groenland. Le gouvernement de Copenhague juge la proposition absurde et la refuse. L’affaire reste ensuite hors de la vue du public jusqu’au début des années 1990, quand la presse danoise la tire des archives déclassifiées.

Quand un président américain revient à la charge en 2019, puis en 2025 sur un ton nettement plus dur, la plupart des commentateurs y voient une lubie. C’en est une, peut-être. Mais elle a un siècle et demi. Et pour comprendre pourquoi une île de 57 000 habitants revient si obstinément dans les calculs de Washington, il faut remonter à 1867 — et poser une question que l’on formule rarement : le Groenland appartient à qui, au juste ?

1867 : le Groenland entre dans les cartes de Washington

L’année 1867 est celle de l’Alaska. Les États-Unis l’achètent à la Russie pour 7,2 millions de dollars, une somme que la presse de l’époque trouve exorbitante pour un territoire gelé. Le secrétaire d’État qui mène l’opération ne s’arrête pas là. La même année, il fait établir un rapport sur les ressources et l’intérêt stratégique du Groenland et de l’Islande, rendu l’année suivante.

Ce document est attesté ; il n’a jamais débouché sur une offre officielle. Mais il fixe une manière de regarder la carte. Vu d’un bureau de Washington, l’Arctique n’est pas un désert périphérique : c’est le couvercle du continent. Qui tient le Groenland tient la route la plus courte entre l’Amérique du Nord et l’Europe, et l’angle mort par lequel on peut arriver sans être vu.

Les historiens rattachent généralement cette poussée à une relecture de la doctrine Monroe, formulée en 1823 pour tenir les puissances européennes à l’écart du continent américain, et progressivement retournée en cadre idéologique de l’expansion. La nuance compte : la doctrine, à l’origine, est défensive. Son usage comme justification d’achats territoriaux relève d’une réinterprétation postérieure, et les spécialistes ne s’accordent pas tous sur le moment exact où le glissement s’opère.

La suite est plus ambivalente qu’on ne le dit. En 1916, quand les États-Unis rachètent les Antilles danoises pour 25 millions de dollars, Washington reconnaît explicitement la souveraineté danoise sur le Groenland et renonce formellement à toute revendication. L’intérêt n’a jamais été continu ; il est intermittent, et il se réveille à chaque fois que la géographie devient une arme.

Une île nord-américaine administrée depuis Copenhague

Le Groenland est environ quatre fois plus grand que la France métropolitaine, recouvert de glace à 80 %, et les températures y descendent jusqu’à -50 °C. Il repose sur la plaque tectonique nord-américaine. Géologiquement, géographiquement, c’est une terre d’Amérique. Son rattachement à l’Europe est un héritage administratif, rien d’autre.

Autre idée fausse, plus tenace : celle d’une terre vide, jamais vraiment habitée. Les premiers occupants s’y installent vers 2500 avant notre ère — la culture de Saqqaq, venue de l’Arctique nord-américain, qui vit du caribou, du phoque et de la pêche. Elle s’efface vers 800 avant notre ère, sans que les archéologues aient tranché entre refroidissement, épidémie ou famine ; les trois hypothèses restent ouvertes. La culture de Dorset lui succède, à qui l’on attribue les premières constructions en blocs de neige et l’ulu, ce couteau en demi-lune que les cuisines groenlandaises utilisent encore. Puis, entre 1200 et 1300, arrivent les Thuléens depuis l’Alaska et le Canada arctique. Contrairement à ce que l’on lit souvent, ils ne descendent pas des précédents : Saqqaq et Dorsétiens sont des paléoesquimaux issus de vagues distinctes. Seuls les Thuléens sont les ancêtres directs des Inuits d’aujourd’hui. Plus de quatre mille ans d’occupation humaine continue, ou presque.

Les Scandinaves n’arrivent qu’ensuite. Banni d’Islande pour trois ans après avoir tué un voisin, Érik le Rouge longe la côte ouest, y trouve des fjords et des vallées herbeuses, et revient chercher des colons. En 985 ou 986, il repart avec 450 personnes et fonde deux implantations. Le nom qu’il donne à l’île — terre verte — passe pour un mensonge publicitaire ; c’est à moitié vrai seulement. Pendant l’optimum climatique médiéval, ces côtes étaient réellement verdoyantes. Le choix du nom relevait du marketing, pas de l’invention pure.

La colonie compte entre 2 000 et 4 000 personnes à son apogée, vers 1200. Elle élève des moutons, chasse le morse pour l’ivoire, bâtit vers la fin du XIIe siècle l’église de Hvalsey — la plus ancienne église encore visible construite sur le continent américain. Et vers l’an 1000, le fils d’Érik atteint des terres boisées à l’ouest : Leif Erikson met le pied en Amérique près de cinq siècles avant Colomb. On a longtemps classé l’épisode parmi les fantaisies des sagas. Dans les années 1960, la fouille de L’Anse aux Meadows, à Terre-Neuve, a fourni la preuve matérielle ; le site est daté de 1021.

Cette colonie meurt au XIVe siècle, emportée par le petit âge glaciaire qui recouvre les prairies et coupe les routes maritimes. La glace, elle, sert les Thuléens : elle facilite chasse et déplacements. Deux peuples, le même climat, des destins inverses.

Reste la chaîne juridique, qui est un enchaînement d’accidents dynastiques. Possession norvégienne à l’origine, le Groenland suit la Norvège dans l’Union de Kalmar en 1397, puis dans sa relégation au rang de province danoise en 1536. Quand la Norvège est cédée à la Suède en 1814, les colonies restent danoises. Cette souveraineté a d’ailleurs été contestée : en 1931, des pêcheurs norvégiens plantent leur drapeau sur la côte est déserte et proclament une annexion. Il faut un arbitrage de la Cour permanente de justice internationale, en 1933, pour donner définitivement raison à Copenhague.

9 avril 1941 : l’ambassadeur qui signe contre son gouvernement

Le 9 avril 1940, l’Allemagne envahit le Danemark. Le Groenland se retrouve orphelin : plus de liaison avec la métropole, une administration locale livrée à elle-même. Exactement un an plus tard, jour pour jour, l’ambassadeur danois à Washington signe un accord autorisant les États-Unis à installer des bases militaires sur l’île. Il le fait en désaccord avec son propre gouvernement, occupé et donc, à ses yeux, sans liberté de décision. Le geste est juridiquement bancal et politiquement décisif.

L’île devient un poste avancé contre les sous-marins allemands et un enjeu de ce qu’on a appelé la guerre météorologique : celui qui connaît le temps de l’Atlantique Nord planifie ses opérations en Europe. Les Allemands tentent à plusieurs reprises d’implanter des stations clandestines sur la côte est. Elles sont repérées et détruites.

C’est de là que vient l’offre de 1946. Elle échoue, mais l’essentiel est ailleurs : l’accord de défense de 1951 remplace celui de 1941 et pérennise la présence américaine. Les bases restent, d’autres peuvent être créées si l’OTAN le juge nécessaire, et Washington s’engage en échange à respecter la souveraineté danoise. Autrement dit : les États-Unis n’ont plus besoin d’acheter le Groenland, ils y sont installés. L’opération Blue Jay lance alors la construction de la base aérienne de Thulé, à l’extrême nord-ouest. Radars géants, bombardiers, armes nucléaires stockées : le nord de l’île devient le premier rideau de la défense américaine face aux missiles soviétiques.

Thulé, 1968 : ce que la glace a gardé

Il y avait un village là où l’on construit la base. Les Inuits qui y vivaient sont déplacés de force vers un nouveau site créé à une centaine de kilomètres plus au nord. On ne leur a pas demandé leur avis.

Le 21 janvier 1968, un B-52 transportant quatre bombes à hydrogène s’écrase près de Thulé. Trois engins voient leurs charges conventionnelles se déclencher, dispersant des débris radioactifs sur la banquise et dans l’eau. Le sort exact du quatrième fait toujours l’objet d’un désaccord : des enquêtes de presse ont soutenu qu’un engin n’avait jamais été retrouvé, des expertises danoises ont contesté cette lecture. Le point n’est pas tranché.

Ce qui l’est, en revanche, c’est le coût humain de la décontamination. Des ouvriers danois et des travailleurs inuits mal équipés participent au nettoyage. Beaucoup développeront des maladies graves. Il faudra des procédures judiciaires pour obtenir réparation : 1 700 travailleurs sont indemnisés en 1995, vingt-sept ans après les faits.

L’accident a fait tomber une fiction officielle. Le royaume de Danemark se présentait comme dénucléarisé, Groenland compris. Les documents déclassifiés ont montré que des responsables danois savaient que des armes nucléaires américaines transitaient par leur territoire, sans que rien n’ait jamais été formalisé. Ni mensonge complet, ni accord assumé : une tolérance tacite, ce qui est en politique la position la plus confortable et la moins défendable.

57 000 habitants, 36 millions de tonnes et un quart du PIB

Depuis 1953, le Groenland n’est officiellement plus une colonie : il devient un comté du royaume, avec deux députés au Parlement danois. Sur le papier, l’égalité. Dans les faits, la danisation s’accélère — le danois s’impose au détriment du kalaallisut, la construction de villes sédentarise des familles qui ne l’avaient jamais été, les entreprises danoises obtiennent les meilleures conditions. On compte alors environ 23 000 habitants, dont 90 % d’Inuits, gouvernés dans une langue qui n’est pas la leur.

La rupture vient de Bruxelles. En 1973, le Danemark adhère à la Communauté économique européenne ; plus de 70 % des Groenlandais avaient voté contre, et se retrouvent embarqués. Cinq années de négociations plus tard, un référendum approuvé par 73 % des votants ouvre en 1979 le statut de territoire autonome : gouvernement, parlement, langue et drapeau propres. Godthåb redevient Nuuk. Le Danemark garde l’économie, la diplomatie et la défense. En 2008, un nouveau référendum reconnaît les Groenlandais comme un peuple à part entière, leur transfère la justice, la police et la gestion des ressources naturelles, et inscrit noir sur blanc leur droit à accéder à l’indépendance par référendum.

Le mot ressources est le nœud. Le sous-sol recèle pétrole, gaz, minerais, et surtout des terres rares — les réserves sont estimées à 36 millions de tonnes d’oxydes, indispensables aux batteries, aux smartphones et aux systèmes de guidage des missiles. Au-dessus, le recul de la banquise ouvre des routes maritimes que la Chine a baptisées route de la soie polaire : plus courtes entre l’Asie et l’Europe, et libres des détroits classiques. La Russie a fortement militarisé son Arctique. Pékin se présente comme puissance quasi arctique. Dans cette configuration, le Groenland redevient exactement ce qu’il était en 1941 : une position.

Sauf qu’une donnée bloque tout. Plus d’un quart du PIB groenlandais dépend des subventions danoises. L’indépendance est un droit acquis en 2008 ; elle reste une équation budgétaire non résolue.

2025 : ce que la convoitise révèle

La proposition de rachat de 2019 a été traitée comme une excentricité. Celle de 2025, relancée notamment lors d’un discours devant le Congrès américain le 5 mars, a changé de registre : l’évocation d’un recours possible à la force a suffi pour que le Danemark et l’Union européenne renforcent la défense de l’île. Le chef du gouvernement groenlandais, lui, a répondu que s’il fallait choisir, le Groenland resterait avec le Danemark plutôt que de rejoindre les États-Unis. Ce qui n’est pas exactement un enthousiasme pour Copenhague.

Il y a une ironie dans le calendrier. Pendant quatre mille ans, ce territoire a été habité par des peuples qui n’ont laissé aucun titre écrit. Pendant six siècles, il a circulé entre couronnes européennes au gré des unions, des défaites et des traités, sans que personne y consulte quiconque. Il a été offert, refusé, occupé, loué, contesté devant un tribunal international. Et c’est précisément au moment où ses 57 000 habitants obtiennent enfin, en droit, le pouvoir de décider de leur propre sort qu’un acheteur revient frapper à la porte.

La leçon n’est pas que l’histoire se répète — elle ne se répète jamais tout à fait. C’est plutôt que la valeur d’un lieu n’est pas dans le lieu. Elle est dans ce que les autres veulent en faire. Le Groenland n’a pas changé ; la carte du monde, si. Reste à savoir si, cette fois, la question sera posée à ceux qui y vivent.

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