Extrême droite et Résistance : les premiers clandestins de 1940

En 1940, les tout premiers réseaux clandestins comptent une proportion surprenante de militants venus de l’extrême droite, de l’Action française à la Cagoule. Ni réhabilitation ni scandale : une histoire de trajectoires mouvantes, que la mémoire d’après-guerre a soigneusement rangée hors du champ.

Le 29 août 1941, à l’aube, au fort du Mont-Valérien, un officier de marine de quarante ans tombe sous les balles d’un peloton allemand. Il s’appelle Honoré d’Estienne d’Orves. Catholique fervent, monarchiste, nourri de la lecture de L’Action française, il avait débarqué clandestinement sur une côte bretonne pour le compte des services de la France libre. Dans ses dernières lettres, il demande aux siens de ne pas nourrir de haine. La République qu’il n’aimait guère fera de lui, quelques années plus tard, l’une de ses figures tutélaires.

Le cas n’a rien d’une curiosité isolée. Dans les premiers mois de la clandestinité, avant même que le mot de Résistance ne recouvre quelque chose de solide, les hommes venus des ligues nationalistes, de l’Action française, parfois de la Cagoule, sont là. Et pas à la marge : au cœur des réseaux de renseignement. La question mérite d’être posée franchement, sans chercher à absoudre personne. Pourquoi des antiparlementaires convaincus, adversaires déclarés du régime démocratique, souvent antisémites, se sont-ils retrouvés en 1940 du côté du refus ?

Février 1934 : la fracture qui n’explique pas tout

Il faut remonter à une soirée d’hiver. Janvier 1934 : l’affaire Stavisky éclate — un escroc mort dans des circonstances troubles, des chèques, des députés compromis, une République qui sent le moisi. Le 6 février, des dizaines de milliers de manifestants convergent vers la Chambre. Anciens combattants des Croix-de-Feu, camelots du roi, contribuables en colère, et même des communistes : la foule n’a rien d’homogène. Vers dix-neuf heures, les premiers coups de feu partent près du pont de la Concorde. Quatorze manifestants et un gardien de la paix meurent sur place, d’autres succomberont à leurs blessures dans les jours suivants. Les blessés se comptent par centaines — plus d’un millier selon les bilans les plus larges.

La gauche y voit aussitôt un coup d’État fasciste manqué, et cette lecture soude, quelques mois plus tard, le Front populaire. L’effet est attesté : le 6 février a enfanté son contraire. L’idée d’un putsch organisé, en revanche, ne résiste pas aux archives, et les historiens qui ont travaillé sur les ligues — Serge Berstein le premier — décrivent une émeute sans plan concerté, où le colonel de La Rocque a retenu ses troupes au lieu de les lancer sur le Palais-Bourbon. Que la légende du coup d’État ait survécu si longtemps s’explique très bien : elle arrangeait les deux camps. La gauche y trouvait de quoi se rassembler ; une partie de l’extrême droite, de quoi se prêter rétrospectivement une audace qu’elle n’avait pas eue.

Retenons surtout ceci. Ce soir-là, sur le pavé mouillé, se croisent des hommes qui seront six ans plus tard dans des camps opposés — et pas toujours ceux qu’on prédirait. L’un des émeutiers monarchistes de la Concorde deviendra, sous le pseudonyme de Rémy, le fondateur du plus puissant réseau gaulliste de la France occupée.

Une extrême droite française obsédée par l’Allemagne

C’est le point que l’on oublie le plus volontiers. L’extrême droite française des années trente n’est pas germanophile : dans sa composante dominante, elle est viscéralement anti-allemande. Charles Maurras, qui règne sur l’Action française, décrit le national-socialisme comme un amplificateur du vieux germanisme, l’ennemi héréditaire sous un uniforme neuf. Quand le parti nazi arrive au pouvoir en 1933, les journaux nationalistes reprochent à la gauche son indulgence envers Berlin, sa confiance dans la Société des Nations, son pacifisme. Le reproche ne cessera pas jusqu’à la guerre.

Autre pièce du dossier : le Parti social français, né en 1936 de la dissolution des Croix-de-Feu, que le colonel de La Rocque avait pris en main en 1932. Près d’un million d’adhérents à la fin de la décennie, ce qui en fait probablement le premier parti de France par le nombre. Autoritaire, sans conteste. Légaliste aussi : il joue le jeu des urnes. Et hostile à l’antisémitisme, qu’il refuse d’inscrire à son programme — ce qui lui vaut le mépris des fascistes français authentiques, ceux du Parti populaire français, qui le tiennent pour une droite en guimauve.

Faut-il pour autant blanchir l’ensemble ? Non, et la nuance demande à être posée avec soin. L’antisémitisme maurrassien est d’un autre ordre que celui des nazis : d’État, juridique, discriminatoire, il admet des exceptions individuelles et ne raisonne ni en race biologique ni en extermination. Cette distinction est un instrument d’analyse, pas un certificat de bonne conduite. Le Statut des juifs d’octobre 1940 est préparé dans l’entourage d’un garde des Sceaux, Raphaël Alibert, formé à cette école-là. Une doctrine peut être moins meurtrière qu’une autre dans son intention et lui préparer le terrain dans les faits. Les deux propositions tiennent ensemble.

L’illusion du double jeu, ou comment on entre en clandestinité par erreur

Mai 1940 : l’armée française s’effondre en six semaines. En juin, un maréchal de quatre-vingt-quatre ans obtient les pleins pouvoirs ; le 11 juillet, il se proclame chef de l’État français. Pour beaucoup de nationalistes, la défaite sanctionne le régime honni et le nouveau pouvoir est une bonne nouvelle. Mais une conviction s’installe aussitôt, tenace : le vieux chef jouerait double jeu, il ruserait avec l’occupant pour préparer la revanche. Il faut donc entrer dans l’appareil d’État, s’y rendre utile, y cacher des armes et des hommes.

Ils sont nombreux à s’y employer, jusque dans les services secrets de Vichy, qui continuent d’espionner la Wehrmacht sous le nez de la commission d’armistice. Le réveil est brutal. Le 24 octobre 1940, la poignée de main de Montoire scelle publiquement la collaboration. Le 13 décembre, le clan anti-allemand obtient l’arrestation de Pierre Laval, avec l’accord du maréchal ; les Allemands exigent sa libération et l’obtiennent en quelques jours. Ceux qui avaient monté l’affaire sont écartés, contraints à la fuite, parfois arrêtés à leur tour. Laval reviendra au pouvoir en avril 1942, cette fois pour de bon.

Sur le fond, tout est joué dès l’automne 1940 : la thèse du double jeu ne tient pas devant les documents, et plus aucun historien ne la défend. Il reste qu’elle a été sincèrement crue, y compris par des hommes qui se battaient déjà. C’est l’une des choses les plus difficiles à restituer d’une époque — la coexistence, dans une même tête, d’un courage réel et d’une illusion complète.

À Londres, un entourage que la légende n’attendait pas

Le 18 juin 1940, un général de brigade à titre temporaire parle au micro de la BBC. Ceux qui le rejoignent dans les mois suivants forment un attelage improbable, et les témoins de l’époque l’ont relevé avec ironie : deux groupes y sont nettement surreprésentés au regard de leur poids dans la société française — les juifs et les militants d’extrême droite. Les premiers services de renseignement de la France libre comptent des monarchistes catholiques et d’anciens cagoulards, dont celui qui avait organisé les trafics d’armes de l’organisation clandestine démantelée en 1938, et qui prendra la tête de la section chargée des opérations en France.

Pourquoi eux ? L’explication la plus solide n’est pas idéologique, elle est pratique, et relève de la reconstitution probable plus que du fait d’archive. La clandestinité exige trois choses : l’habitude du secret, un carnet d’adresses sûr, et l’idée qu’on peut désobéir à l’autorité légale. Les anciens des ligues avaient les trois. Ils avaient fabriqué de faux papiers, planqué des armes, tenu des réunions interdites, encaissé des coups. Quand Rémy monte son réseau en zone occupée, il recrute d’abord chez les maurrassiens qu’il connaissait — non par affinité doctrinale, mais parce qu’il savait à qui parler sans être dénoncé le lendemain matin. Le militantisme d’avant-guerre a d’abord fourni des compétences, pas des convictions.

Alliance : un antisémite d’avant-guerre, une femme, trois mille agents

Le réseau le plus spectaculaire de cette histoire s’appelle Alliance. Il est fondé par un officier brillant et sulfureux, Georges Loustaunau-Lacau, antisémite déclaré des années trente, ancien animateur d’un réseau anticommuniste clandestin dans l’armée, un temps installé à Vichy. En avril 1941, un voyage à Lisbonne lui rapporte de l’argent et un premier poste émetteur : Alliance se rattache aux services britanniques. Elle transmet ce que Londres réclame le plus — mouvements de l’aviation allemande, sorties de navires, bases de sous-marins de l’Atlantique. Une centaine d’agents en 1941, près de trois mille par la suite, chacun désigné par un nom d’animal, ce qui vaudra au réseau son surnom d’arche de Noé.

Loustaunau-Lacau est arrêté au printemps 1941, puis déporté. C’est alors qu’une femme de trente-deux ans, Marie-Madeleine Fourcade, prend la tête du réseau. Un détail dit tout de l’époque : elle dissimule son sexe à Londres, rédige ses messages au masculin et laisse croire des mois durant que le chef d’Alliance est un homme. Le réseau paiera très cher — plusieurs centaines de ses membres arrêtés, déportés, fusillés dans les derniers mois de la guerre. Son fondateur, lui, survivra aux camps et mourra en 1955, le jour même de sa nomination au grade de général.

La légende des deux rails parallèles

Reste à comprendre pourquoi cette part de l’histoire est demeurée si longtemps hors champ. Trois raisons, au moins.

La mémoire d’après-guerre a d’abord fonctionné comme un tri. Le Parti communiste s’est imposé en parti de la Résistance, au prix d’un slogan — celui des « soixante-quinze mille fusillés » — dont les historiens ont établi de longue date qu’il dépassait de très loin la réalité, tous fusillés confondus. Que des communistes se soient battus avec un courage immense est attesté ; que le Parti ne soit entré massivement dans la lutte qu’après l’attaque allemande contre l’URSS, en juin 1941, l’est tout autant. Les deux faits ne s’annulent pas, et il faut une certaine mauvaise foi pour n’en retenir qu’un.

Les intéressés, ensuite, n’avaient aucun intérêt à raconter leur jeunesse. Un ancien camelot du roi devenu pilier du gaullisme après 1945 avait mieux à faire que d’exhumer ses articles de 1936. Plusieurs ont rompu explicitement avec l’antisémitisme de leurs vingt ans, quelques-uns ont milité contre lui. C’est peut-être le retournement le plus intéressant de toute l’affaire, et de loin le moins documenté.

Il y a enfin le confort de la lecture en deux rails parallèles : une gauche antifasciste forcément résistante, une droite forcément collaboratrice. La réalité est un embrouillamini de trajectoires mouvantes. Les anciens de la Cagoule se sont retrouvés des deux côtés de la ligne, parfois dans la même famille. Maurras, hostile à l’Allemagne jusqu’au bout, n’en a pas moins passé la guerre à dénoncer les juifs et les résistants dans son journal — ce qui a poussé plusieurs de ses disciples à rompre avec lui, précisément parce qu’ils l’avaient pris au sérieux. On n’est pas obligé de choisir entre ces deux Maurras : il a été les deux à la fois.

En 1943, Louis Aragon écrit un poème sur celui qui croyait au ciel et celui qui n’y croyait pas ; il le dédiera notamment à un député communiste, Gabriel Péri, et à l’officier monarchiste du Mont-Valérien. On les imagine volontiers fusillés le même jour, côte à côte. Ce n’est pas le cas : quelques mois les séparent. La légende est plus belle que la chronologie, et elle a tenu parce qu’elle dit quand même quelque chose de juste. À certains moments, ce que les gens font cesse d’être déductible de ce qu’ils pensent. Notre époque croit très fort le contraire : elle range chacun dans sa case et en déduit sa conduite future. L’été 1940 suggère que la case prédit moins qu’on ne l’imagine. Il ne dit pas non plus qu’elle ne prédit rien — et c’est bien ce qui rend cette histoire inconfortable.

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