Oswald Mosley : pourquoi le fascisme britannique a échoué

En 2005, la BBC désignait Oswald Mosley comme le pire Britannique du XXe siècle. L’homme avait pourtant été, à vingt-deux ans, le plus jeune député de la Chambre des communes et l’espoir successif de deux grands partis. Sa chute raconte mieux que n’importe quel discours pourquoi le fascisme britannique n’a jamais pris.

Le 8 juin 1934, dans la salle de l’Olympia à Londres, un orchestre joue pendant que les projecteurs balaient plus de douze mille spectateurs. L’homme qu’ils attendent a trente-cinq minutes de retard, et ce retard est calculé. Quand Oswald Mosley entre enfin, escorté par deux mille hommes en chemise noire, il a tout du chef qu’il rêve d’être. Une heure plus tard, des militants communistes seront traînés dehors à coups de matraque, de poing américain et de rasoir. Ce soir-là, sans le savoir, Mosley vient de perdre l’Angleterre.

Il avait quarante-six ans à vivre encore. Aucun ne lui rendra ce qu’il a gâché en une soirée.

Quatre centimètres de jambe et une guerre vue d’en bas

Oswald Ernald Mosley naît à Londres le 16 novembre 1896, dans la gentry : cette petite noblesse anglaise sans titre, mais riche, terrienne et bien introduite. Il grandit à Mayfair. Son père est alcoolique, violent, absent ; ses parents se séparent en 1900 et c’est sa mère qui l’élève. À seize ans, il entre à l’académie militaire de Sandhurst, d’où il est renvoyé pour indiscipline. Le portrait est celui d’un garçon brillant, arrogant, qui supporte mal qu’on lui dise non — il ne changera jamais sur ce point.

À dix-neuf ans, il s’engage dans le Royal Flying Corps, l’ancêtre de la Royal Air Force, et vole en reconnaissance au-dessus des lignes allemandes. En 1915, lors d’un entraînement, il s’écrase à l’atterrissage et se blesse gravement à la jambe. On le renvoie au front, mais au sol : il se retrouve à la seconde bataille d’Ypres, où il subit les gaz de combat allemands. Réopéré en Angleterre, il ne reverra jamais un champ de bataille et gardera toute sa vie une jambe raccourcie de quatre centimètres.

Ce sont là des faits attestés. Ce qui l’est moins, c’est l’interprétation qu’on en tire d’ordinaire, et que Mosley lui-même a beaucoup cultivée : dans la boue d’Ypres, l’aristocrate de Mayfair aurait découvert les hommes du peuple, et juré de renverser le système qui les avait envoyés mourir. C’est plausible, c’est cohérent avec la suite, mais cela reste une reconstitution — largement rétrospective, écrite par un homme qui, dans les années 1960, avait tout intérêt à donner à sa trajectoire une origine noble.

Le prodige que tous les partis ont voulu

En 1918, il rejoint le parti conservateur et se fait élire député à vingt-deux ans, réputé le plus jeune de la Chambre. En 1920, il épouse Cynthia Curzon, fille du ministre des Affaires étrangères : les portes des cercles influents s’ouvrent d’un coup. Et puis il fait une chose que personne n’attendait d’un jeune Tory de bonne famille. Il défend un salaire minimum, la réduction du temps de travail, la nationalisation des transports, l’indépendance irlandaise.

La légende d’un Mosley d’extrême droite depuis toujours ne résiste pas trois minutes aux archives. En 1922, il rompt avec les conservateurs et se fait réélire comme indépendant. En 1924, après avoir lu Keynes et après un voyage en Inde britannique où la misère l’a saisi, il adhère au parti travailliste. Il y devient une vedette. En mai 1929, les travaillistes de Ramsay MacDonald arrivent au pouvoir avec 1,1 million de chômeurs sur les bras ; ils en auront 2,5 millions l’année suivante.

Mosley n’obtient qu’un poste subalterne, chargé d’assister le gouvernement sur le chômage. Le 23 janvier 1930, il présente en petit comité un plan qu’on appellera le mémorandum Mosley : protection de l’industrie et des travailleurs nationaux, grands travaux, limitation des investissements à l’étranger, contrôle des banques. Sur le fond, c’est du keynésianisme avant l’heure, teinté de protectionnisme impérial. La direction du parti l’enterre. Le texte fuite dans la presse, ce qui oblige les travaillistes à en débattre en public, et fin mai 1930, Mosley est exclu pour trahison.

Il faut mesurer ce qui se joue là. À trente-trois ans, cet homme a été conservateur, indépendant, travailliste, et a été rejeté par les trois. La question qu’il se pose ensuite n’est plus « quel parti ? » mais « pourquoi passer par un parti ? ».

Rome, les chemises noires et l’invention du mosleyisme

En février 1931, il fonde le New Party avec des transfuges des deux bords. Aux élections générales d’octobre 1931, tous ses candidats sont battus, lui compris. Le 16 mars précédent, la presse l’avait déjà baptisé « le Hitler britannique » — le surnom lui plaît plus qu’il ne l’inquiète.

En janvier 1932, il se rend à Rome et rencontre Mussolini. Le modèle le sidère : les chemises noires, l’État corporatiste, l’économie dirigée, la propagande, le culte du chef. La même année paraît son livre The Greater Britain, où il expose son projet : un Empire britannique en quasi-autarcie, et le remplacement du régime parlementaire par un État corporatiste autoritaire. Le 1er octobre 1932, à Londres, il fonde la British Union of Fascists.

Tout y est copié sur l’Italie : la milice des Black Shirts, une hiérarchie codifiée par région, des quartiers généraux dans tout le pays, une branche féminine, le salut fasciste, un journal nommé Action, des mises en scène de meeting dignes du music-hall. Le drapeau reprend les couleurs de l’Union Jack avec un immense éclair au centre. Détail savoureux et parfaitement révélateur : ce parti qui se voulait le gardien de l’identité britannique s’était donné un hymne qui n’était qu’une reprise de celui du parti nazi. Mussolini, lui, finance : environ 160 000 livres, une somme considérable pour l’époque.

Sur un point, pourtant, le « mosleyisme » n’était pas un décalque. Au départ, Mosley ne réclame pas d’espace vital mais un marché commun impérial protégé ; il ne construit pas sa doctrine sur une hiérarchie des races mais sur une union nationale par-dessus les classes. L’antisémitisme n’entre dans son discours qu’à partir de 1935, avec le rapprochement allemand. Dire cela n’atténue rien : cela rend seulement la bascule plus lisible, et plus inquiétante. Un projet peut devenir raciste sans l’avoir été à sa naissance.

En 1934, la BUF touche son sommet : environ cinquante mille militants, une une très favorable du Daily Mail, et dix mille personnes réunies au Royal Albert Hall le 22 avril.

L’Olympia et Cable Street : la rue tranche à la place des urnes

Puis vient le 8 juin 1934. Quand une centaine de communistes interrompent le discours de l’Olympia, les Black Shirts se jettent sur eux et la police refuse d’intervenir. Ce que la tradition militante retient — la brutalité fasciste — n’est pas faux, mais la scène est plus trouble : la violence est venue des deux camps, et les chemises noires ne furent pas toujours celles qui commencèrent. Le parti publiera quelques jours plus tard la photo d’un Mosley l’air stupéfait devant les armes saisies aux perturbateurs.

Peu importe. L’image de la BUF est détruite. Trois semaines plus tard, la nuit des Longs Couteaux en Allemagne montre aux Britanniques ce que devient un régime fasciste avec ses propres cadres. L’opinion se referme. Mussolini coupe le robinet. En 1935, la BUF ne compte plus que cinq mille adhérents.

C’est alors que Mosley bascule vers l’antisémitisme, en amalgamant Juifs et communistes, tout en soutenant qu’il combat les Juifs « pour ce qu’ils font » et non pour ce qu’ils sont — un sophisme classique, déjà démonté à l’époque. Le 4 octobre 1936, il veut défiler dans le quartier juif de l’East End avec plus de deux mille hommes. Depuis des jours, une affiche circule dans les rues : bloquer le cortège. Communistes, socialistes, anarchistes, dockers irlandais : ils sont plusieurs dizaines de milliers, peut-être cent mille, à occuper Cable Street. Après des heures d’affrontements, Scotland Yard ordonne l’arrêt de la marche. Bilan : quatre-vingt-cinq arrestations, dont six seulement de membres de la BUF, et près d’une centaine de blessés.

Le lendemain, Mosley s’envole pour Berlin et épouse Diana Mitford dans le plus grand secret. Les invités : Joseph Goebbels, sa femme, et Hitler en personne. Sa première épouse, Cynthia, qui désapprouvait son virage, était morte en 1933 des suites d’une opération. La belle-sœur de Mosley, Unity Mitford, appartenait au cercle intime du Führer. Vingt-quatre heures séparent la déroute publique dans les rues de Londres et cette noce sous le regard du chancelier allemand.

Peu après, le Public Order Act interdit le port d’uniformes politiques dans l’espace public. Les défilés de chemises noires s’arrêtent net.

Le pacifisme comme masque, la prison comme fin

À partir de 1937, Mosley change d’habit : la BUF devient un mouvement pour la paix, slogan « Mind Britain’s Business » — occupez-vous de vos affaires. Ça marche. Les effectifs remontent à vingt mille en 1939, et le rassemblement du 16 juillet à Londres attire plusieurs milliers de personnes. Beaucoup de ceux qui viennent sont sincères : ils ont vu la Somme, ils ne veulent pas recommencer.

Sauf que la campagne est financée par des émissaires nazis. Ce n’est pas du pacifisme, c’est de la propagande allemande sous pavillon britannique. Dans ses discours, Mosley dénonce les « financiers juifs internationaux » qui pousseraient l’Angleterre à une guerre « fratricide » contre l’Allemagne. Après l’invasion de la Pologne le 1er septembre 1939, il continue de réclamer la paix avec Hitler, sous surveillance étroite des services de renseignement.

Churchill tranche. La Defence Regulation 18B autorise la détention sans procès de quiconque est jugé dangereux pour l’État. Le 23 mai 1940, Mosley et plus de sept cents membres de la BUF sont arrêtés. Aucune preuve de complot ne sera jamais trouvée ; c’est la découverte du financement italien qui justifiera son maintien en détention, avec Diana, d’abord en prison puis en résidence surveillée à partir de 1943.

Pourquoi le fascisme britannique n’a jamais pris

Reste la vraie question, celle qui rend cette histoire utile : pourquoi le pays qui a inventé le parlementarisme moderne a-t-il rejeté son Führer, quand l’Italie et l’Allemagne cédaient au même moment ?

Plusieurs réponses tiennent, et aucune seule ne suffit. Le Royaume-Uni sort vainqueur de 1918 : pas de traité humiliant, pas de régime discrédité, pas de coup d’État manqué. Ses institutions n’ont pas connu l’effondrement qui, ailleurs, a rendu l’homme providentiel désirable. La menace communiste y était faible : le parti communiste britannique est resté minuscule, si bien que la promesse fasciste — nous vous protégerons du bolchevisme — n’avait pas d’acheteur. Le scrutin majoritaire à un tour écrase les petits partis, là où la proportionnelle allemande a servi d’ascenseur au NSDAP. Et surtout, il y a eu l’Olympia : une société très attachée à l’état de droit a vu de ses yeux ce que produisait la milice privée d’un homme, et a détesté.

Il faut se garder de l’excès inverse. Une partie de la bonne société anglaise admirait sincèrement le redressement économique allemand ; l’ancien roi Édouard et son épouse fréquentaient les nazis. La tentation existait dans les salons. Elle n’a simplement jamais trouvé de porte électorale — aucun membre de la BUF ne fut jamais élu, nulle part, jamais.

La suite est une longue diminution. En 1948, Mosley fonde l’Union Movement et troque l’antisémitisme contre la lutte contre l’immigration ; ses meetings tournent aux bagarres, notamment en 1962. À la fin des années 1960, il publie son autobiographie My Life, revient dans les studios pour se justifier, et y glisse des propos négationnistes. Atteint de la maladie de Parkinson, il meurt reclus dans sa propriété d’Orsay, en France, le 3 décembre 1980, à quatre-vingt-quatre ans. Son fils Max présidera la Fédération internationale de l’automobile.

Alors, pire Britannique du XXe siècle ? Le titre est flatteur, à sa manière : il suppose une réussite. Mosley n’a jamais gouverné, jamais fait élire personne, jamais rien obtenu. Sa vie est une suite d’échecs, ce qui est bien plus intéressant qu’une infamie. Car ce qu’elle éclaire n’est pas la force d’un homme, mais la résistance d’un tissu : des juges, un scrutin, des journaux qui se ravisent, une loi votée en quelques semaines contre les uniformes, et quelques dizaines de milliers de gens debout dans une rue de l’East End un dimanche d’octobre. Ce sont des choses peu spectaculaires. Elles ont suffi.

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