Canal de Panama : l’ingénieur français qui a inventé un pays

Le canal de Panama passe pour une prouesse américaine. C’est d’abord un chantier français ruiné par la fièvre jaune et par un scandale de corruption, puis l’affaire personnelle d’un ingénieur sans mandat, Philippe Bunau-Varilla. En trois ans, cet homme fait basculer le Congrès américain, contribue à faire naître un pays et signe à sa place le traité qui l’amputera pendant quatre-vingt-seize ans.

Au printemps 1902, plusieurs sénateurs américains trouvent dans leur courrier une enveloppe contenant un timbre du Nicaragua. Rien d’autre. Le timbre montre le volcan Momotombo, panache de fumée compris. Aucune note, aucun argumentaire : juste l’image d’une terre qui tremble, déposée sur le bureau d’hommes qui doivent décider où percer le passage le plus stratégique du monde. L’expéditeur est un ingénieur français, Philippe Bunau-Varilla. Il n’a de mandat de personne : ni de Washington, ni de Bogota, ni de Paris. Dix-huit mois plus tard, il signera au nom d’un pays né deux semaines plus tôt le traité qui lui coûtera sa souveraineté jusqu’au dernier jour du XXe siècle.

L’histoire du canal se raconte d’habitude par ses écluses et ses tonnages. Elle se comprend mieux par cet homme-là, parce qu’il rend visible ce qu’un récit d’ingénierie masque : une voie d’eau par où transite encore aujourd’hui 6 % du commerce mondial n’a pas été placée là par la géographie seule.

Avant les Américains, un désastre français

Première idée reçue à écarter : le canal n’est pas une invention américaine. Dans les années 1870, des expéditions françaises arpentent l’Amérique centrale pour trouver le point de passage. Celle de Lucien Napoléon Bonaparte Wyse — petit-neveu de Napoléon Ier, la généalogie ne s’invente pas — retient l’isthme de Panama, une bande de terre d’à peine 60 km. À cette date, le Panama n’est pas un pays. C’est une province des États-Unis de Colombie, un ensemble alors bien plus vaste que la Colombie actuelle.

Le chantier s’ouvre en 1880. À sa tête, Ferdinand de Lesseps, auréolé de Suez inauguré un an plus tôt. L’homme est un héros national ; c’est précisément le problème. Suez traversait du sable plat au niveau de la mer. Panama, c’est de la montagne sous la jungle, des rivières qui gonflent en quelques heures, et deux océans qui ne sont pas exactement à la même altitude selon les marées. Surtout, il y a la malaria et la fièvre jaune. Personne, en 1880, ne sait que le moustique en est le vecteur : on met les maladies sur le compte des « miasmes ». Des milliers d’ouvriers meurent. L’argent part avec eux.

La chute est française et politique. Le « scandale de Panama » révèle que des parlementaires ont été payés pour soutenir l’affaire et rassurer les petits épargnants. En 1891, la société est liquidée ; de Lesseps est condamné à cinq ans de prison. Le vieil homme, très diminué, ne les purgera pas. Les actifs — les machines, les plans, les concessions — passent à une structure de repli, la Compagnie nouvelle du canal de Panama, qui n’a plus qu’une ambition : trouver un repreneur avant que tout ne pourrisse dans la jungle.

Un timbre-poste contre un lac nicaraguayen

Ce repreneur ne peut être que les États-Unis. Encore faut-il qu’ils veuillent du Panama — et en 1900, ils n’en veulent pas. Leur choix va au Nicaragua : tracé plus long, mais relief plus doux et un immense lac naturel au milieu, sur lequel les navires flotteraient sans qu’on ait à creuser. Techniquement, le dossier nicaraguayen est meilleur.

Deux courants poussent pourtant Washington vers un canal, quel qu’il soit. Le premier est doctrinal : depuis les années 1820, la doctrine Monroe interdit aux Européens de se mêler des affaires du continent américain. On la présente souvent comme un bouclier offert aux jeunes républiques latino-américaines. Dans les faits, elle réserve surtout aux États-Unis le droit d’intervenir chez leurs voisins — la nuance est capitale pour la suite. Ulysses Grant avait déjà posé le principe : s’il doit y avoir un canal, ce sera un canal américain, avec de l’argent américain, sur un sol américain. Le second courant est militaire. La guerre de Cuba a montré ce que coûte l’absence de raccourci : faire venir une flotte du Pacifique vers les Caraïbes impose de descendre jusqu’au cap Horn.

C’est là que Bunau-Varilla intervient. Ancien ingénieur du chantier de Lesseps, actionnaire de la Compagnie nouvelle, il débarque aux États-Unis en 1900, épaulé par un avocat new-yorkais, William Cromwell. Il ne peut pas gagner sur le terrain technique. Il gagne sur le terrain de l’imaginaire : le timbre au volcan. Le 19 juin 1902, le Congrès adopte l’amendement qui bascule le projet du Nicaragua vers le Panama. La concession française sera rachetée 40 millions de dollars.

On lit parfois que ce serait « la première campagne de lobbying de l’histoire ». C’est joli et c’est faux : les groupes d’intérêt travaillaient déjà les parlements britannique et américain depuis des décennies. Ce qui est remarquable ici, ce n’est pas l’antériorité, c’est l’économie de moyens. Un objet à deux centimes contre un rapport d’ingénieurs.

Une révolution réglée dans une chambre d’hôtel

Reste un obstacle : l’isthme appartient à la Colombie, et Bogota refuse de céder aux Américains les pouvoirs qu’ils réclament. Le Sénat colombien rejette l’accord. Fin de partie ? Non : changement de pays.

Ce qui est attesté par les archives diplomatiques et par les mémoires des acteurs, c’est que Bunau-Varilla reçoit à New York, en 1903, l’indépendantiste panaméen Manuel Amador, et lui promet l’appui américain en cas de soulèvement. Ce qui relève de la reconstitution, c’est le détail des engagements pris ce jour-là : chacun en a donné plus tard sa version, et les historiens ne s’accordent pas sur le degré exact de complicité de la Maison-Blanche en amont. Theodore Roosevelt, lui, n’a jamais caché la suite. Le 2 novembre 1903, la canonnière USS Nashville mouille devant Colón, officiellement pour protéger des ressortissants américains. Le lendemain arrivent cinq cents soldats colombiens venus étouffer la rébellion. Ils repartent sans combattre : personne n’affronte l’US Navy pour une province. Pas un coup de feu décisif n’aura été tiré.

La République du Panama est proclamée le 3 novembre 1903. Washington la reconnaît en quelques jours.

Le traité du canal de Panama qu’aucun Panaméen n’a signé

Le 18 novembre 1903, un homme entre dans le bureau du secrétaire d’État John Hay pour signer le traité fondateur du canal de Panama. Cet homme est français. Bunau-Varilla a été nommé ambassadeur du pays qu’il a contribué à faire naître, quinze jours plus tôt. Aucun Panaméen n’est autour de la table : la délégation envoyée de Panama City arrive trop tard, le texte est déjà paraphé.

Les termes : 10 millions de dollars versés au nouvel État, une rente annuelle de 250 000 dollars, le droit de percer et d’exploiter le canal à perpétuité, et le contrôle d’une bande de terre d’environ 8 km de part et d’autre du tracé — 16 km de large, en travers du pays. Au Panama, on l’appelle depuis « le traité qu’aucun Panaméen n’a signé ». Bunau-Varilla, héros à Paris et à Washington, y reste un nom détesté. Il faut se garder d’en faire un simple escroc : il a réellement cru servir une grande cause d’ingénieur, celle du passage entre les deux océans, et il n’a jamais compris le reproche. C’est souvent ainsi que fonctionne l’impérialisme — non par cynisme affiché, mais par certitude d’être utile.

Le chantier américain reprend en 1904. On dévie des rivières, on crée un lac artificiel, on reprend le principe d’écluses hérité des Français mais élargi pour laisser passer les cuirassés. On assèche, on pulvérise, on éradique la fièvre jaune. Le canal ouvre le 15 août 1914, trente-quatre ans après le premier coup de pioche de Lesseps.

Une bande de 16 km en travers d’un pays

Ce que le traité de 1903 a créé n’est pas une concession d’exploitation. La zone du canal relève du secrétariat à la Guerre. Elle a ses gouverneurs américains, sa police américaine, ses tribunaux américains, ses bases militaires, ses salaires en dollars. On dit parfois que ce fut le seul endroit au monde où la loi américaine s’est appliquée sur le sol d’un pays indépendant : la formule est excessive — Guantánamo et les régimes de capitulations en Chine racontent des choses comparables — mais elle dit bien la nature de l’objet. Une colonie qui ne portait pas son nom.

Un pays coupé en deux finit par le dire. Émeutes étudiantes en 1947, puis en 1958 dans le sillage de la nationalisation de Suez par Nasser. Et surtout janvier 1964 : des lycéens panaméens entrent dans la zone pour y hisser leur drapeau. Trois jours d’affrontements, 28 manifestants et 4 soldats américains tués. Le Panama en a fait son « jour des martyrs ». Planter son propre drapeau dans son propre pays était devenu un acte de guerre : rien ne résume mieux la situation.

La suite est un enchaînement où Washington paie ses propres arrangements. Coup d’État du général Omar Torrijos en 1968, dictature corrompue mais habile, qui se pose en non-aligné tout en canalisant la colère anti-américaine. Jimmy Carter, arrivé en 1976, juge le traité de 1903 pour ce qu’il est devenu : une relique coûteuse et militairement dépassée. Le 7 septembre 1977, il signe avec Torrijos l’accord qui annule celui de 1903 et fixe la rétrocession au 31 décembre 1999 — en gardant une clause décisive : les États-Unis se réservent le droit d’intervenir si la neutralité du canal leur paraît menacée. Ronald Reagan combat ce traité : les Américains ont payé le canal, dit-il, il leur revient. Torrijos meurt dans un crash d’avion quelques mois après l’investiture de Reagan. La thèse d’un assassinat de la CIA circule depuis ; aucun élément public ne la soutient, et elle reste marginale chez les historiens.

Vient alors Manuel Noriega, informateur de la CIA depuis les années 1960, homme fort du pays sans jamais en être président, enrichi par le trafic d’armes puis par la cocaïne du cartel de Medellín. Washington a fermé les yeux tant qu’il servait. Quand il cesse de servir — élections annulées en 1989, purge sanglante après un putsch manqué en 1988, déclaration de guerre du 15 décembre 1989 — l’opération Just Cause jette 45 000 soldats sur le pays le 20 décembre. Noriega se réfugie à la nonciature apostolique, où les Américains ne peuvent pas entrer. Ils l’encerclent et diffusent du hard rock à plein volume, jour et nuit, quatorze jours durant. Il se rend le 3 janvier 1990. Son procès, en 1991, exposera devant un tribunal américain ce que la CIA lui avait versé.

Ce que 2025 rouvre

Le canal est rendu au Panama à la date prévue. Non pas arraché : rendu, au terme d’un traité négocié. Mais la clause de 1977 sur la neutralité n’a jamais été refermée, et c’est elle que l’actualité vient rechercher. Depuis une décennie, Pékin investit lourdement dans les infrastructures portuaires de l’isthme ; en 2017, le Panama rompt avec Taïwan et annule un contrat attribué à des entreprises taïwanaises pour un terminal à Colón. Revenu à la Maison-Blanche le 20 janvier 2025, Donald Trump invoque le non-respect des conditions du traité pour évoquer une reprise du canal ; le président panaméen José Raúl Mulino accepte de négocier et s’engage à ne pas renouveler ses partenariats avec la Chine.

Un siècle plus tard, la mécanique est reconnaissable. Un intérêt stratégique désigne un territoire ; une doctrine fournit la justification ; un texte juridique ancien fournit la clef. Ce que l’affaire Bunau-Varilla apprend, ce n’est pas qu’un homme seul fait l’Histoire — il n’aurait rien fait sans une flotte derrière lui. C’est plutôt qu’entre l’intérêt d’une grande puissance et sa réalisation, il faut toujours quelqu’un pour tenir le stylo. Reste une question que je laisse ouverte : un pays fabriqué pour un canal peut-il jamais être tout à fait propriétaire de ce canal ?

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