La Fayette : pourquoi la greffe américaine n’a pas pris

En août 1775, à Metz, un officier de dix-sept ans entend parler pour la première fois de la révolte des colons d’Amérique. Quatorze ans plus tard, il commande la garde nationale de Paris et croit tenir la formule d’une révolution qui finit bien. Trois ans après encore, il fuit vers la frontière, décrété traître par l’Assemblée qu’il avait contribué à faire naître.

Le 8 août 1775, dans une salle à manger de Metz, un garçon de dix-sept ans écoute. À table, le comte de Broglie reçoit le duc de Gloucester, frère cadet du roi d’Angleterre, qui raconte sans ménagement la révolte des colons d’Amérique et la manière dont Londres la traite. Le garçon s’appelle Gilbert du Motier, marquis de La Fayette. Il est officier depuis peu, orphelin, immensément riche, et il vient de trouver ce qui lui manquait : une cause.

Quatorze ans plus tard, il commande la garde nationale de Paris, il a rédigé un projet de Déclaration des droits de l’homme et il passe pour le seul Français capable de faire atterrir une révolution sans la faire s’écraser. Trois ans après encore, il galope vers la frontière avec une poignée d’officiers, poursuivi par un décret de trahison. Entre ces deux images, une question que sa gloire américaine n’a jamais réussi à recouvrir : pourquoi ce qui avait fonctionné à Philadelphie n’a-t-il pas fonctionné à Paris ?

Un orphelin d’Auvergne avec une fortune et un vide à combler

Il naît en 1757 dans une vieille famille noble d’Auvergne. En 1759, son père est tué au combat par les Britanniques. En 1770, sa mère meurt à son tour : à treize ans, l’enfant hérite de terres en Auvergne, autour de Paris, le long de la Loire et en Bretagne. Il est l’un des plus riches héritiers du royaume et il n’a plus personne à qui plaire.

En 1771, il entre en formation militaire à Versailles, où il se lie au frère cadet de Louis XVI, le futur Charles X — le même homme qu’il contribuera à chasser du trône cinquante-neuf ans plus tard. En 1774, on lui arrange un mariage avec Adrienne, fille du duc de Noailles. Le calcul dynastique tourne à l’histoire d’amour : elle sera la constante de sa vie, y compris dans les cellules autrichiennes. En 1775, à dix-huit ans, il reçoit un commandement.

Ce curriculum importe pour la suite. La Fayette n’est pas un fils de la bourgeoisie éclairée qui monte contre l’aristocratie. C’est un grand seigneur, formé à la cour, marié à la plus haute noblesse de robe et d’épée. Il ne rejoindra jamais tout à fait le camp de ceux qui veulent abattre le monde d’où il vient.

L’Amérique : ce qu’il a vraiment appris, et ce qu’il a raconté ensuite

La légende du départ est connue : un jeune homme s’embarque en secret, brave une lettre de cachet royale, achète sa propre frégate et file vers la liberté. Elle est en partie fabriquée, et fabriquée tardivement — par l’intéressé lui-même, en fin de vie, quand il avait tout intérêt à ce que son engagement paraisse spontané plutôt que téléguidé. La réalité attestée est moins romanesque et plus intéressante : des agents américains présents en France recrutent des officiers, et Versailles ferme les yeux. Aider discrètement les insurgés permet d’affaiblir Londres sans déclarer la guerre. La désobéissance de La Fayette arrangeait beaucoup de monde.

Le conflit qu’il rejoint a une origine fiscale banale. Après la guerre de Sept Ans, Londres veut faire payer ses colonies : la taxe sur le sucre est votée en 1764, d’autres suivent. Le 5 mars 1770, la troupe tire sur un rassemblement à Boston et fait plusieurs morts. En 1773, dans le même port, des colons jettent à l’eau une cargaison de thé taxé. Le 19 avril 1775, à Lexington et Concord, les miliciens tiennent tête aux réguliers britanniques. Le 4 juillet 1776, à Philadelphie, les représentants des treize colonies signent leur déclaration d’indépendance.

Sur place, La Fayette fait ce qu’il fait de mieux : il apprend vite et il rassemble. Il apprend l’anglais, gagne la confiance de George Washington, et sert de tampon entre officiers français et américains, dont les rivalités désorganisaient le commandement. En septembre 1777, il est blessé à Brandywine en couvrant la retraite. En novembre, à la tête d’environ 300 hommes, il contribue à faire évacuer le New Jersey aux Britanniques. En 1778, la France entre officiellement en guerre — décision d’un coût financier vertigineux, et politiquement suicidaire à moyen terme pour une monarchie absolue qui finance des sujets révoltés contre leur roi. Au siège de Yorktown, ses troupes emportent une position britannique décisive et Cornwallis capitule. Le traité de Paris du 3 septembre 1783 reconnaît l’indépendance des États-Unis.

Il rentre à vingt-cinq ans avec une conviction : c’est faisable. Il n’a pas vu que ce qu’il avait sous les yeux était un cas très particulier.

1789 : le héros des deux mondes croit tenir la formule

Franc-maçon depuis 1775, il entre au retour dans le Comité des Trente, cercle réformateur où l’on croise Condorcet et Mirabeau ; vingt-cinq de ses membres siégeront aux États généraux de 1789. C’est là que se prépare, en salon, une partie de ce qui va se jouer dans la rue.

Une précision que l’imagerie populaire efface volontiers : élu par la noblesse de Riom, La Fayette siège dans son ordre et ne rejoint l’Assemblée nationale qu’à la fin juin 1789, avec la minorité libérale des nobles. Il n’est pas l’homme du Tiers état. Le 11 juillet, il présente un projet de Déclaration des droits de l’homme et du citoyen directement inspiré de ce qu’il a lu et vécu outre-Atlantique.

Puis tout s’accélère. Il présente aux électeurs parisiens les premiers exemplaires de la cocarde tricolore. Il prend la tête d’une garde nationale de 48 000 hommes, force armée qui n’appartient ni au roi ni à l’émeute. Une de ses premières décisions au commandement concerne la démolition de la Bastille, engagée dès la seconde quinzaine de juillet 1789. Le mois suivant, il vote l’abolition des privilèges de la noblesse et du clergé — c’est-à-dire des siens.

Le sommet, c’est le 14 juillet 1790 : la fête de la Fédération au Champ-de-Mars, environ 350 000 personnes, un autel, des serments, et une organisation entièrement conçue dans la hantise d’un attentat contre-révolutionnaire. Cette journée devait clore la Révolution et sceller la monarchie constitutionnelle. On la lit souvent comme l’apogée d’une réconciliation nationale. Elle n’aura été qu’une parenthèse : deux ans plus tard, le régime qu’elle célébrait n’existait plus.

Pourquoi La Fayette ne pouvait pas transplanter le modèle américain

Il faut dire d’emblée que l’idée même de la transplantation était bancale, et que ceux qui la présentent comme une occasion manquée passent à côté de l’essentiel. Les deux sociétés n’avaient ni la même histoire politique ni les mêmes structures sociales.

Les Américains n’avaient pas de roi à conserver. Ils avaient un souverain à quitter, à cinq mille kilomètres, et une fois le lien coupé il ne restait rien à démolir : ni ordres juridiques, ni droits seigneuriaux, ni clergé propriétaire du sol. La Fayette, lui, voulait les droits de l’homme et le trône. Or une monarchie constitutionnelle suppose un roi qui joue le jeu. Louis XVI ne l’a jamais joué.

Il y avait aussi le problème de la dette. La France sortait ruinée de la guerre qu’elle avait gagnée en Amérique ; c’est cette faillite qui força la convocation des États généraux. Autrement dit, la victoire américaine de La Fayette est l’une des causes de la crise française qu’il prétendait résoudre avec des recettes américaines. L’ironie est totale.

Enfin, il y avait sa position personnelle, intenable par construction. Monarchiste constitutionnel, il était soupçonné de trahison par la Cour et jugé trop conservateur par les Jacobins. Il commandait la force chargée de maintenir l’ordre au nom d’une révolution qui, elle, avançait par le désordre. On peut tenir cet équilibre quelques mois. Pas dix ans.

Un mot sur sa réputation militaire, qu’on gonfle rétrospectivement. Placé à la tête d’une armée face à la première coalition, il subit le harcèlement autrichien et n’aligne guère que des accrochages dispersés et des retraites. Le héros de Yorktown ne fut pas un grand général de campagne.

Varennes et le Champ-de-Mars : le moment où tout se referme

La fuite manquée du roi, en juin 1791, le détruit politiquement. La surveillance du souverain lui incombait : soit il a été berné, soit il a laissé faire. Aucune des deux réponses ne lui laisse de crédit. Le 17 juillet, sur ce même Champ-de-Mars où l’on s’était embrassé un an plus tôt, sa garde nationale tire sur une foule pétitionnaire venue demander la déchéance du roi. Le nombre de morts est discuté — les estimations vont d’une douzaine à une cinquantaine. À partir de ce jour, pour tout un pan du peuple parisien, La Fayette n’est plus l’homme de la liberté, c’est l’homme qui a fait tirer.

La suite est mécanique. Le manifeste de Brunswick, qui menace Paris et l’Assemblée si le roi ne retrouve pas son pouvoir, ne laisse plus d’espace aux modérés : il transforme toute défense du trône en complicité avec l’étranger. Durant l’été 1792, sans-culottes et gardes nationaux prennent les Tuileries ; le gouvernement tombe, le roi est emprisonné, la monarchie constitutionnelle est morte. La Fayette tente une dernière carte : faire prêter à ses troupes serment de fidélité au régime. Elles refusent et n’acceptent de jurer que fidélité à la loi et à la nation. L’Assemblée le destitue. Il fuit vers l’Allemagne, est reconnu, capturé, et passe des années en cellule, en Prusse puis en Autriche.

Le roi est guillotiné le 21 janvier 1793. Sous le Directoire — un exécutif à cinq membres —, des modérés envisageront sans succès de négocier sa libération et de le porter au pouvoir. Adrienne, elle, surveillée en France, parvient à s’enfuir et rejoint volontairement son mari dans sa prison autrichienne. C’est peut-être le geste le plus impressionnant de toute cette histoire, et il n’est pas de lui.

Ce que cet échec éclaire

On aime raconter La Fayette comme un républicain de la première heure. C’est faux : il fut longtemps monarchiste constitutionnel, convaincu qu’on pouvait sauver le trône en le bornant, et il ne se rapprocha des républicains que très tard, après avoir constaté de ses yeux, lors de son voyage américain de 1824, qu’une république pouvait durer.

Son vrai sujet n’est pas l’héroïsme, c’est la transplantation. Il a cru qu’un dispositif politique valait par lui-même, indépendamment du terrain qui l’avait produit. Deux siècles et demi plus tard, l’illusion n’a pas beaucoup vieilli : on continue d’exporter des constitutions comme on exporte des machines, en s’étonnant qu’elles ne démarrent pas. Ce que montre son parcours, ce n’est pas qu’il ait eu tort de vouloir la liberté. C’est qu’une institution ne se déplace pas sans le sol qui la tient.

Il meurt à Paris le 20 mai 1834, à soixante-seize ans, d’une pneumonie. Des témoins rapportent que son dernier geste fut de porter à ses lèvres le pendentif qui contenait une mèche de cheveux de sa femme. Un siècle plus tard, quand les États-Unis entrent dans la Première Guerre mondiale, un officier de l’état-major américain vient saluer sa tombe. La dette, elle, avait traversé.

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