Crise de Suez 1956 : gagner la bataille, perdre l’empire

Le 6 novembre 1956 au soir, les parachutistes français et britanniques tiennent Port-Saïd et Port-Fouad, l’aviation égyptienne est clouée au sol, la route du Caire est ouverte. Douze heures plus tard, tout s’arrête. La crise de Suez reste ce cas rare d’une guerre gagnée sur le terrain et perdue absolument partout ailleurs.

Une maison particulière de Sèvres, dans la banlieue sud-ouest de Paris. Du 22 au 24 octobre 1956, des hommes y entrent par petits groupes, sans plaque ni protocole : des Israéliens, des Français, des Britanniques. Ils en ressortent avec un document de trois pages qui, officiellement, n’existe pas. Il prévoit qu’Israël attaquera l’Égypte, que Paris et Londres lanceront alors un ultimatum aux deux camps, et que Le Caire le refusera. Tout est écrit à l’avance, y compris le refus égyptien. C’est le protocole de Sèvres, et c’est le véritable acte de naissance de la crise de Suez.

Dix jours plus tard, l’opération militaire fonctionne presque parfaitement. Et la France et le Royaume-Uni cessent, en pratique, d’être des puissances mondiales. Comprendre ce décalage, c’est comprendre ce que l’année 1956 a réellement changé.

Un canal qui n’avait jamais été égyptien

Le canal de Suez ouvre en 1869, après dix ans de chantier, sur un projet porté par l’ingénieur français Ferdinand de Lesseps. Cent soixante kilomètres de tranchée dans le désert, creusés au prix de milliers de morts parmi les ouvriers égyptiens. Sur ce point, les archives ne laissent aucune place au doute : le coût humain est attesté, même si son chiffrage exact reste discuté par les historiens.

L’exploitation revient à une société privée, la Compagnie universelle du canal maritime de Suez. À partir de 1875, après le rachat des parts détenues par l’Égypte, les intérêts français et britanniques y deviennent majoritaires. En 1888, la convention de Constantinople érige la voie d’eau en passage neutre, ouvert à tous les pavillons, en temps de paix comme en temps de guerre.

D’où une mise au point qui dérange les deux camps. On répète souvent que Nasser aurait repris en 1956 un bien volé aux Égyptiens. Juridiquement, c’est faux : le canal n’avait jamais appartenu à l’État égyptien, qui avait vendu ses propres parts. Mais la colère, elle, repose sur du solide. Le canal traverse le territoire égyptien, il a été creusé par des bras égyptiens, et après 1945 ses droits de passage continuent d’enrichir des actionnaires assis à Paris et à Londres. Un titre de propriété parfaitement valide peut paraître parfaitement scandaleux. Les deux choses tiennent ensemble.

Assouan, ou comment on fabrique une nationalisation

Le contexte se durcit vite. Israël proclame son indépendance le 14 mai 1948 et repousse dès le lendemain l’offensive d’une coalition arabe où figure l’Égypte : une humiliation qui travaille toute la région. Le 23 juillet 1952, le coup d’État des Officiers libres renverse le roi Farouk ; la monarchie est abolie l’année suivante, et Nasser écarte le général Naguib pour régner seul à partir de 1954. Il obtient le retrait des troupes britanniques d’Égypte, en concédant le maintien de la gestion franco-britannique du canal. Le compromis ne tiendra pas deux ans.

Le déclencheur est un barrage. Le financement du grand barrage d’Assouan, promis par Washington, est retiré après le rapprochement du Caire avec le bloc de l’Est. Car Nasser a multiplié les gestes : en septembre 1955, l’Égypte commande armes, avions et pièces d’artillerie à la Tchécoslovaquie communiste ; en mai 1956, elle reconnaît la Chine de Mao et soutient les indépendantistes algériens du FLN, ce qui rend Paris furieux en pleine guerre d’Algérie. Le 19 juillet 1956, le secrétaire d’État américain John Foster Dulles annonce le retrait américain. Londres et la banque internationale de développement se désengagent dans la foulée.

Sept jours plus tard, le 26 juillet 1956, Nasser parle à Alexandrie et annonce la nationalisation du canal : l’Égypte encaissera les péages, et paiera son barrage elle-même. Le nom de Lesseps revient plusieurs fois dans le discours ; selon le récit admis, il servait de signal convenu aux équipes chargées d’occuper au même moment les bureaux de la Compagnie.

À Londres et à Paris, Anthony Eden et Guy Mollet comparent publiquement Nasser aux dictateurs des années 1930. La comparaison est politiquement commode ; elle est aussi, probablement, sincère. Ces hommes ont eu vingt ou trente ans au moment de Munich, et l’idée qu’une fermeté précoce aurait évité la guerre est le réflexe de toute leur génération. Reste que l’analogie écrase tout : elle transforme un conflit de souveraineté en répétition de 1938, et dispense de réfléchir.

Première surprise, et premier mythe qui tombe. Le rappel des techniciens occidentaux, censé paralyser le trafic et prouver que les Égyptiens ne savent pas tenir leur canal, échoue en quelques semaines : des pilotes et des techniciens venus d’ailleurs, notamment d’Inde et de Grèce, font passer les navires. L’argument technique de la tutelle occidentale s’effondre dès l’été 1956.

Sèvres : un prétexte écrit avant les faits

La conférence de Londres, du 16 au 23 août 1956, propose une internationalisation du canal sous l’égide de l’ONU. Nasser refuse. La voie diplomatique est close ; la voie militaire s’ouvre, mais elle a un problème de façade. On ne débarque pas en 1956 sur le territoire d’un État souverain pour récupérer les dividendes d’une société privée.

D’où Sèvres. Israël, dirigé par Ben Gourion, entre dans le montage : il redoute le réarmement égyptien et bénéficie déjà d’une aide militaire et nucléaire française. Il attaquera le premier. Paris et Londres joueront ensuite les séparateurs, exigeront le retrait des deux belligérants de part et d’autre du canal, et occuperont la zone quand Le Caire aura refusé — refus dont personne, dans la villa, ne doute une seconde.

L’opération, baptisée Mousquetaire, passe sous commandement britannique : la Royal Navy est jugée supérieure, et le gros de l’armée française est immobilisé en Algérie. Le projet initial de marcher sur Alexandrie pour renverser, voire éliminer Nasser, est abandonné au profit d’un objectif plus étroit : Port-Saïd et Port-Fouad. Le calendrier, lui, n’a rien d’un hasard. On agit pendant que Moscou écrase Budapest et pendant que l’Amérique vote.

Il faut le dire nettement, parce que la version officielle a longtemps tenu : cette intervention n’a jamais été une opération d’interposition. Le scénario était signé avant le premier coup de feu.

Le Sinaï en une nuit : la partie qui a marché

Le 29 octobre au soir, Israël attaque sur trois axes : depuis Gaza vers El-Arich, au centre en direction d’Ismaïlia, et par un largage de parachutistes au sud, à une cinquantaine de kilomètres de Suez. L’armée égyptienne, mal formée à un matériel soviétique reçu un an plus tôt, cède presque partout. L’essentiel du Sinaï bascule en une nuit. Des pilotes français volent sous fausse identité israélienne, détail qui en dit long sur le degré de fiction assumé par les trois capitales.

Le 31 octobre à 18h30, les bombardements franco-britanniques commencent. Quatre aérodromes égyptiens sont détruits ; la supériorité aérienne est acquise en quelques heures. Nasser répond par la seule arme qui lui reste : il fait saborder des navires en travers de la voie d’eau. Quarante-huit épaves. Le canal que l’on venait sauver devient inutilisable.

Suit un épisode instructif. Des tracts sont largués sur Le Caire pour retourner la population contre son chef. Résultat inverse : Nasser parade dans les rues, porté par la foule. La guerre psychologique se retourne toujours contre celui qui a bombardé la veille.

Les 5 et 6 novembre, l’assaut final. 487 parachutistes français sur Port-Fouad, 500 Britanniques sur Port-Saïd, puis un débarquement de 3 000 hommes appuyés par quelque 300 navires. Les combats sont durs, parfois au corps à corps dans les rues portuaires. Au soir du 6, les objectifs sont tenus.

C’est ici que le mot de fiasco, qui colle à l’épisode, devient trompeur. Il n’y a pas eu de défaite militaire. Il y a eu une victoire tactique annulée ailleurs.

Le bluff de Khrouchtchev et la vraie arme d’Eisenhower

Le 4 novembre, l’Assemblée générale de l’ONU exige un cessez-le-feu. Le lendemain, le ministre canadien Lester Pearson fait adopter la création d’une force internationale d’interposition : c’est l’acte de naissance des casques bleus, qui lui vaudra le prix Nobel de la paix l’année suivante. Une institution durable naît d’un mensonge diplomatique — l’ONU invente le maintien de la paix pour sortir trois de ses membres d’un mauvais pas.

Le 5 novembre à 23h30, Khrouchtchev adresse aux trois capitales des mises en garde séparées, évoquant l’emploi d’armes destructrices modernes contre Londres. L’image a fait fortune : l’URSS aurait arrêté la guerre en brandissant la bombe. Elle est fausse. Le renseignement britannique, qui interceptait les échanges entre l’ambassade d’Égypte à Londres et Moscou, savait que la menace ne recouvrait aucune intention réelle. Moscou avait les mains prises en Hongrie et n’allait pas affronter deux membres de l’OTAN pour l’Égypte.

Le coup d’arrêt vient de Washington. Eisenhower, tenu à l’écart par ses propres alliés, est furieux — et les États-Unis cherchent alors à séduire le monde arabe pour couper l’herbe sous le pied des Soviétiques. La menace américaine n’est pas militaire : elle vise la livre sterling et l’approvisionnement en pétrole. Un pays qui ne peut plus défendre sa monnaie ni remplir ses réservoirs ne peut plus faire la guerre, même en gagnant.

Le 6 novembre au soir, jour de l’élection présidentielle américaine, Londres accepte le cessez-le-feu. Seule. Sans prévenir Paris ni Tel-Aviv, qui suivent vingt-quatre heures plus tard, contraints. L’alliance montée à Sèvres n’aura pas survécu dix jours à sa première difficulté.

Ce que la crise de Suez a réellement enterré

À partir du 15 novembre 1956, l’ONU déploie sa première force d’urgence, la FUNU, le long du canal ; elle y restera onze ans. Ses effectifs prêtent à discussion : certains récits avancent 20 000 hommes, les chiffres habituellement retenus se situent plutôt autour de quelques milliers. Les forces françaises quittent l’Égypte le 22 décembre 1956, Israël évacue le Sinaï en mars 1957, et le déblaiement des quarante-huit épaves, financé par les Nations unies, ne permet la réouverture du canal qu’en avril 1957. Le bilan humain égyptien est lui aussi contesté : les estimations vont de quelques milliers de morts à un chiffre de 20 000 victimes civiles comprises, avancé par certaines sources mais rarement retenu par les travaux universitaires. Prudence, donc : personne ne dispose ici d’une comptabilité fiable.

Nasser sort politiquement vainqueur. Héros anticolonial, figure du panarabisme, il place l’Égypte parmi les chefs de file du non-aligné. Mais là encore, attention au raccourci : son armée a été balayée en une nuit, ses infrastructures ravagées, son canal rendu inutilisable pendant des mois. Sa victoire est une victoire de récit. Elle n’en est pas moins réelle, parce qu’en 1956 le récit vaut désormais autant qu’un porte-avions.

Les vaincus, eux, tirent deux leçons opposées. Eden, discrédité, démissionne en janvier 1957 ; le Royaume-Uni en conclut qu’il ne faut plus jamais agir contre Washington, et s’aligne durablement. La France conclut l’inverse : puisqu’un allié peut vous lâcher au pire moment, il faut une indépendance de moyens. Guy Mollet accélère le programme atomique national ; devenu président en 1959, de Gaulle bâtit la force de dissuasion et sort dix ans plus tard du commandement intégré de l’OTAN. Deux pays, la même humiliation, deux stratégies inverses qui structurent encore leur diplomatie aujourd’hui.

Quant à la région, elle n’a rien réglé. Israël et l’Égypte se retrouveront face à face en 1967, puis en 1973.

Ce que 1956 laisse derrière lui n’est pas une leçon de morale, c’est un constat de mécanique. Une opération peut être gagnée sur le terrain et perdue parce qu’un allié ferme le robinet du crédit, parce que l’assemblée des nations vote contre vous, parce que l’image de la chose compte plus que la chose. La puissance avait changé de nature sans que Paris et Londres s’en aperçoivent. On peut se demander, sans forcer le parallèle, combien de gouvernements aujourd’hui mesurent encore leur force en divisions plutôt qu’en dépendances.

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