Jeux olympiques : ces traditions inventées de 1896 à 1936

En 1936, une flamme part d’Olympie pour rejoindre Berlin. Le geste a l’air millénaire : il avait quelques mois. La plupart des traditions inventées que l’on croit héritées de la Grèce antique ont en réalité été assemblées entre 1896 et 1936.

Le 20 juillet 1936, à Olympie, des jeunes femmes en tunique blanche s’avancent entre les colonnes couchées du sanctuaire. Un miroir concave concentre le soleil sur une torche. Un coureur part vers le nord. Douze jours plus tard, après avoir traversé sept pays, la flamme entre dans le stade olympique de Berlin. Tout, dans cette scène, respire l’Antiquité : le lieu, les drapés, la lenteur du geste. Rien n’y est antique.

Le relais de la flamme est né cette année-là, dans les bureaux du comité d’organisation allemand. C’est le cas le plus spectaculaire, ce n’est pas le seul. Une grande partie de ce que le public prend pour un héritage grec a été assemblée entre 1896 et 1936, souvent pour des raisons très prosaïques : donner une allure sacrée à une compétition sportive encore fragile, occuper les journaux, servir un régime.

Olympie 1936 : la fabrication d’un rituel

L’idée du relais revient à Carl Diem, secrétaire général du comité d’organisation de Berlin. Elle combine adroitement deux réalités antiques bien distinctes : le feu qui brûlait en permanence dans les sanctuaires grecs, et les courses aux flambeaux que l’on disputait à Athènes lors de certaines fêtes religieuses. Aucun texte ancien ne décrit un relais partant d’Olympie pour rallier le lieu de la compétition. Et pour cause : la compétition se tenait à Olympie. Le trajet n’avait aucune raison d’exister.

Ce qui rend l’invention efficace, c’est qu’elle est filmable. Le parcours a été pensé pour la caméra, et Leni Riefenstahl l’a intégré à l’ouverture de son film sur ces Jeux. L’itinéraire traversait la Bulgarie, la Yougoslavie, la Hongrie, l’Autriche et la Tchécoslovaquie — soit une partie de l’Europe que l’Allemagne allait envahir ou annexer dans les années suivantes. La coïncidence a été relevée très tôt, et les historiens ne s’accordent pas sur ce qu’il faut en conclure : certains y lisent une démonstration territoriale à peine voilée, d’autres le simple tracé le plus court entre la Grèce et Berlin. Prudence, donc, sur l’intention. Le fait, lui, est établi : le rituel le plus vénérable des Jeux modernes a été conçu par un régime totalitaire, à des fins de propagande.

Détail révélateur : la vasque allumée dans le stade est, elle, plus ancienne que le relais. Elle apparaît à Amsterdam en 1928, sans cortège ni torche venue de Grèce. Il aura fallu huit ans pour lui inventer un pèlerinage.

Ce que les Grecs faisaient réellement

Les Jeux antiques ressemblaient assez peu à l’image lisse qu’on en donne. Les concurrents s’affrontaient nus. L’accès était strictement réservé aux hommes grecs de condition libre : les étrangers, les esclaves, les enfants et les femmes en étaient écartés. L’attraction principale du programme n’était pas la course à pied mais la course de chars attelés à quatre chevaux, dangereuse, bruyante, ruineuse à organiser.

Les femmes disposaient de leurs propres compétitions, les jeux Héréens, dédiés à Héra. Mais elles figurent aussi, indirectement, au palmarès masculin — et c’est là qu’une légende tenace s’effondre. Dans les épreuves équestres, la couronne revenait au propriétaire de l’attelage, pas au conducteur. C’est ainsi qu’une princesse spartiate, Cyniska, fut proclamée victorieuse à Olympie en 396 puis en 392 avant notre ère, sans jamais avoir tenu les rênes. Elle n’a pas couru ; elle a gagné.

Quant au niveau sportif, il ne se compare pas au nôtre, faute de chronométrage. Ce qui se compare, c’est la domination. Un athlète grec du IIIe siècle avant notre ère accumula douze couronnes olympiques en quatre éditions consécutives. Ce total est resté hors d’atteinte pendant environ 2 200 ans, jusqu’à ce qu’un nageur américain l’égale puis le dépasse en 2016. Vingt-huit médailles au total pour ce dernier, dont vingt-trois en or. La deuxième au classement de tous les temps, une gymnaste, en compte dix-huit dont neuf en or.

1896 : quand les vainqueurs repartaient avec de l’argent

Le podium à trois marches, l’or, l’argent, le bronze : voilà une évidence qui n’en était pas une. À Athènes en 1896, le vainqueur recevait une médaille d’argent, une branche d’olivier et un diplôme. Le deuxième repartait avec du cuivre. Le troisième n’avait rien du tout. Cette première médaille moderne, gravée par le sculpteur français Jules Chaplain, figurait Zeus tenant un globe sur lequel se dressait une Victoire.

L’or massif n’a d’ailleurs eu qu’une existence brève dans l’histoire olympique : les dernières médailles d’or véritablement pleines ont été remises à Stockholm en 1912. Depuis, une médaille d’or est de l’argent recouvert d’une fine couche d’or. Celles de Pékin en 2008 étaient du vermeil, et le bronze du cuivre ; les seuls métaux de cette édition ont coûté environ dix millions d’euros. Tokyo a fait fondre les siennes à partir de métaux extraits d’appareils électroniques recyclés. Sotchi, en 2014, a glissé dans une partie de ses médailles un fragment de la météorite tombée sur la Russie un an plus tôt, jour pour jour.

Autrement dit, la médaille n’est pas une relique. C’est un objet de communication, refait à neuf à chaque édition, et qui dit toujours quelque chose du pays qui l’offre.

Les anneaux, le serment, le salut : une liturgie assemblée pièce par pièce

Le drapeau aux cinq anneaux a été dessiné par Pierre de Coubertin. Les anneaux renvoient aux cinq continents, et les six couleurs — le blanc du fond compris — avaient été choisies parce qu’elles permettaient de composer, à l’époque, le drapeau de chacune des nations participantes. Ce n’est pas un symbole grec : c’est un logo, et un très bon.

La devise elle-même est empruntée. Citius, Altius, Fortius ne vient pas d’Olympie mais d’un religieux dominicain français, Henri Didon, qui l’employait pour ses élèves ; Coubertin l’adopte en 1894. Le drapeau flotte pour la première fois à Anvers en 1920, en même temps qu’apparaît le serment des athlètes. Les concours artistiques, eux, ont fait partie du programme officiel pendant des décennies : Coubertin a lui-même été sacré champion olympique de littérature en 1912, pour un texte présenté sous pseudonyme. Le baron a écrit la liturgie, puis en a remporté un prix.

Reste le geste le plus gênant. Sur les affiches d’avant-guerre, des athlètes lèvent le bras tendu. Ce n’était pas un salut nazi mais le salut olympique, en usage bien avant 1933. Le problème est qu’à l’œil nu les deux gestes sont indiscernables, et que le parti nazi s’est approprié le second. Le salut olympique a disparu après 1945, sans jamais avoir été formellement aboli. Une tradition inventée peut donc mourir aussi vite qu’elle est née, quand elle devient impossible à regarder.

Pourquoi les traditions inventées fonctionnent si bien

L’historien britannique Eric Hobsbawm a donné un nom à ce mécanisme en 1983 : l’invention de la tradition. Des rituels d’apparence immémoriale sont fabriqués à date récente, souvent en quelques années, pour souder un groupe autour d’un passé commun qui n’a jamais existé sous cette forme. La fin du XIXe siècle en a produit à la chaîne, des kilts écossais aux fêtes nationales.

Les Jeux modernes en sont un cas d’école, pour une raison simple : ils avaient besoin d’une généalogie. En 1896, rien ne garantissait que l’entreprise durerait. L’édition de 1900 à Paris s’est diluée dans l’Exposition universelle, au point que certains vainqueurs ignoraient avoir participé à des Jeux olympiques. Celle de 1904 à Saint-Louis a été faussée par la distance : sur 651 athlètes engagés, seuls 52 ne venaient ni du pays hôte ni du Canada, et le pays organisateur a raflé l’essentiel des titres. Le marathon y a tourné au désastre — une seule source d’eau sur le parcours, une chaleur de 32 °C, la poussière des voitures suiveuses, des coureurs effondrés, et un vainqueur maintenu debout à la strychnine. Difficile de vendre cela comme la renaissance d’un idéal grec.

D’où le recours au décor antique. On n’invente pas une tradition par cynisme pur ; on l’invente parce qu’on croit à quelque chose et qu’il faut lui donner un corps. Coubertin croyait à sa pédagogie du sport. Le régime allemand de 1936 croyait à tout autre chose. Le même rituel a servi les deux.

La fabrique n’a jamais cessé

La preuve que ces traditions sont récentes, c’est qu’on en ajoute encore. La distance du marathon, 42,195 km, n’a rien de sacré : elle a été fixée à Londres en 1908 pour partir du château de Windsor et arriver face à la loge royale. Une famille royale a donc décidé, sans le savoir, de la souffrance de tous les coureurs du siècle suivant. La première mascotte officielle date de 1972. Le tour d’honneur drapeau national sur les épaules s’est diffusé la même année, à partir du geste d’un champion du 400 m saluant le public. L’ouverture aux sportifs professionnels, elle, n’est intervenue qu’en 1981 : pendant huit décennies, les Jeux se sont voulus le sanctuaire de l’amateurisme.

Et le programme lui-même n’a jamais été stable. On y a disputé le cricket en 1900, avec deux équipes engagées. Le rugby à quinze jusqu’en 1924. Le javelot à deux mains en 1912, où l’on additionnait les deux bras : 109,42 m cumulés, contre 98,48 m pour le record actuel à une seule main. Le duel au pistolet à balles de cire, tireurs face à face à vingt ou trente mètres. Et le tir sur pigeons vivants, à Paris en 1900 : environ trois cents oiseaux abattus, dont dix-neuf pour le seul vainqueur. Les plateaux d’argile sont venus plus tard.

Même le spectacle contemporain fabrique sa propre mémoire. Une partie des feux d’artifice diffusés à l’ouverture de 2008 avait été produite en studio et insérée à l’image. Le téléspectateur a vu une cérémonie qui, à cet instant, n’avait pas lieu.

Il y aurait de quoi crier à l’imposture. Ce serait passer à côté du plus intéressant. Une tradition n’a pas besoin d’être ancienne pour être vraie : elle a besoin d’être partagée. Le relais de la flamme reste une invention de 1936, et il fait pleurer des gens qui ne doivent rien au régime qui l’a conçu. C’est peut-être cela, la leçon de méthode — non pas que tout soit faux, mais que l’ancienneté ne prouve rien, et que l’émotion n’est pas une source. La question utile n’est jamais « depuis quand ? », mais « qui l’a voulu, et pour quoi faire ? ». Elle vaut aussi pour les rituels que notre époque est en train de fabriquer sans s’en apercevoir.

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