En mars 2009, la police allemande a dû annoncer que la criminelle la plus recherchée d’Europe n’avait jamais existé : seize ans d’enquête reposaient sur des cotons-tiges mal emballés. Les idées reçues sur l’Europe naissent souvent ainsi, d’un instrument imparfait ou d’une explication trop commode. Voici comment cinq certitudes ont été fabriquées, et ce qu’elles disent de nous.
Le 26 mars 2009, les policiers de Bade-Wurtemberg convoquent la presse pour dire une chose rare dans une conférence de police : la femme qu’ils traquaient depuis seize ans n’existe pas. Elle n’a jamais existé. Trente-deux scènes de crime, trois pays, 300 000 euros de récompense, et au bout du compte une ouvrière d’usine qui n’a rien fait de mal.
L’affaire est devenue un cas d’école, mais elle n’a rien d’exceptionnel. L’Europe est un continent qui se raconte beaucoup, et qui se trompe donc beaucoup. Ses erreurs les plus tenaces ne sont presque jamais des mensonges : ce sont des raisonnements corrects appliqués à des données pourries, ou des explications si satisfaisantes que personne n’a envie de les vérifier.
Seize ans d’enquête pour un fantôme
Tout part de 1993, en Rhénanie-Palatinat : une femme de soixante-deux ans est étranglée chez elle. Les techniciens relèvent sur place un profil génétique féminin inconnu. Rien que de très banal. Sauf que le même profil ressort ailleurs. Puis encore ailleurs.
En quinze ans, cet ADN est retrouvé sur trente-deux scènes en Allemagne, en Autriche et en France — les décomptes varient selon les sources, certaines montent jusqu’à une quarantaine. Le catalogue est absurde. Des cambriolages minables. Un vol de voiture. Une seringue abandonnée. Et, en avril 2007, l’assassinat d’une jeune policière à Heilbronn. Les enquêteurs bâtissent des portraits : une femme mobile, marginale, capable de tuer et de voler des broutilles la même semaine, à des centaines de kilomètres d’écart. La presse la baptise le fantôme de Heilbronn.
Le fantôme meurt d’un détail. En cherchant à identifier le corps calciné d’un demandeur d’asile, un laboratoire obtient un profil féminin sur un homme. L’ADN ne pouvait pas être celui du mort. Il était donc déjà sur le matériel de prélèvement. Vérification faite, les polices des trois pays s’approvisionnaient chez le même fabricant d’écouvillons. Ces cotons-tiges étaient stérilisés — donc débarrassés des bactéries — mais la stérilisation ne détruit pas l’ADN humain. Une employée de la chaîne de conditionnement avait semé son profil génétique sur des milliers de bâtonnets, qui étaient ensuite allés le déposer eux-mêmes sur chaque scène de crime.
Personne n’avait menti. Chaque maillon avait fait son travail. Le fantôme est né de l’instrument de mesure, la seule pièce du dispositif que nul ne songeait à mesurer. Depuis 2009, les procédures de contrôle qualité de la police criminelle allemande ont été refondues.
Quand les tribunaux jugeaient des loups-garous
Trois siècles plus tôt, la même mécanique produisait des monstres. Entre le XVe et le XVIIe siècle, des tribunaux européens parfaitement réguliers ont jugé des hommes accusés de lycanthropie. Ce n’est pas une figure de style : les archives judiciaires existent, les sentences ont été exécutées.
En 1573, le parlement de Dole condamne au bûcher un ermite accusé d’avoir tué des enfants sous forme de loup. En 1589, à Bedburg, en Rhénanie, un fermier subit un supplice d’une cruauté extrême pour les mêmes faits. En 1603, dans les Landes, un adolescent affirme se transformer et se voit condamné par le parlement de Bordeaux — mais à l’enfermement à vie dans un couvent, les juges ayant estimé qu’ils avaient devant eux un esprit malade plutôt qu’un démon. Cette nuance est importante : les magistrats du XVIIe siècle n’étaient pas tous crédules de la même façon.
Ce qui est attesté s’arrête là : des procès, des aveux, des sentences. Le reste est reconstitution. On sait que les aveux étaient obtenus sous torture et guidés par les questions du juge, ce qui suffit à expliquer leur ressemblance troublante d’un dossier à l’autre. On sait aussi que ces affaires éclatent souvent dans des campagnes affamées, où la disparition d’enfants cherchait une cause.
Et puis il y a l’hypothèse séduisante, celle qu’on lit partout : l’ergot de seigle, ce champignon parasite des céréales dont les alcaloïdes ont des effets hallucinogènes. Des villages entiers auraient mangé du pain contaminé et vu des loups. L’idée a été formulée dans les années 1970 à propos des sorcières de Salem, et elle a été très rapidement contestée : les symptômes de l’ergotisme ne correspondent pas bien aux récits, la répartition des cas ne suit pas celle des mauvaises récoltes, et surtout les procès sont un phénomène judiciaire avant d’être un phénomène médical. Aujourd’hui, la majorité des historiens la considèrent au mieux comme un facteur d’appoint local. Elle reste répétée parce qu’elle a la forme d’une bonne explication : une cause unique, matérielle, qui dédouane tout le monde.
Idées reçues sur l’Europe : un toit et une forêt qui n’existent pas
Demandez le point culminant de l’Europe. On vous répondra le mont Blanc, 4 809 mètres. La réponse admise en géographie est l’Elbrouz, dans le Caucase, 5 643 mètres — huit cents mètres de plus. Ici, l’erreur ne vient pas d’un instrument mais d’une convention : l’Europe n’a pas de frontière naturelle à l’est, et les géographes ne s’accordent pas sur son tracé. Si la limite passe par la crête du Caucase, l’Elbrouz est européen de justesse. Si elle passe plus au nord, il ne l’est pas. Le mont Blanc n’a donc pas été détrôné par une découverte, mais par une définition — ce qui n’empêche pas l’Elbrouz de figurer, lui, dans la liste des sept sommets des sept continents.
Même mécanisme sur la plus grande forêt de France. Les Landes de Gascogne ressemblent à une nature ancienne : un million deux cent mille hectares de pins, presque d’un seul tenant. C’est une œuvre publique. Au XVIIIe siècle, il y avait là environ vingt-cinq mille hectares de boisement, et pour le reste des marécages, des dunes mobiles et un paludisme endémique. La fixation des dunes commence à la fin de l’Ancien Régime ; la loi de 1857, sous Napoléon III, ordonne l’assainissement et la mise en culture de l’ensemble. Assécher, planter, faire reculer la fièvre, produire de la résine. Le paysage que les vacanciers traversent aujourd’hui en trouvant qu’il fait très sauvage est un chantier d’aménagement du territoire vieux de cent soixante-dix ans.
Les chats, la peste et l’attrait des causes uniques
Entre 1347 et 1352, la peste noire tue environ vingt-cinq millions de personnes en Europe. Une explication circule beaucoup : l’Église aurait fait exterminer les chats comme animaux diaboliques, les rats auraient proliféré, la peste serait arrivée. On cite parfois une bulle pontificale de 1233 qui associe le chat noir à un rituel hérétique.
Le problème n’est pas que ce soit entièrement faux, c’est que ce soit sans rapport d’échelle. Rien n’atteste une extermination massive et coordonnée des chats à travers l’Europe, encore moins un siècle avant l’épidémie. Ce qu’on sait de la diffusion de 1347 tient à autre chose : les routes commerciales, les navires génois revenant de mer Noire, les foyers déjà installés en Asie centrale, la densité urbaine, la malnutrition. Des travaux récents suggèrent en outre que la transmission interhumaine, par les puces et poux de corps, a pesé bien davantage que le trio classique rat-puce-homme dans la vitesse foudroyante de la contagion. Les historiens en discutent encore.
La légende des chats survit parce qu’elle offre ce qu’une épidémie refuse : un responsable, une faute, une morale. C’est aussi ce qui la rend suspecte.
Le faux assumé : les ponts imaginaires des billets en euros
Sortez un billet de vingt euros. Une fenêtre au recto, un pont au verso, dans un style qui évoque le gothique ou la Renaissance selon la coupure. Beaucoup de gens cherchent à identifier le monument. Aucun n’existe. Le graphiste retenu en 1996 a dessiné des synthèses stylistiques : des portes et des fenêtres pour l’ouverture, des ponts pour le lien, chaque billet illustrant une grande période de l’architecture européenne. Le choix était d’abord diplomatique — représenter un vrai édifice, c’était désigner un pays.
La suite est plus drôle. Une commune des environs de Rotterdam, Spijkenisse, a décidé de bâtir en dur les sept ponts imaginaires, en béton coloré, le long d’un canal de logements neufs. Les monuments fictifs des billets existent désormais quelque part aux Pays-Bas.
La monnaie elle-même a failli s’appeler autrement. Le panier de devises qui a précédé l’euro s’appelait European Currency Unit, en abrégé écu — un joli calembour sur une monnaie d’Ancien Régime. La petite histoire retient que les Français y ont vu un relent monarchique, et les Allemands une proximité sonore fâcheuse avec le mot désignant la vache. Le terme fut écarté au profit d’un préfixe sans passé et sans patrie.
Une flèche africaine dans le cou d’une cigogne
Il arrive tout de même que l’Europe se corrige, et parfois de façon spectaculaire. Jusqu’au début du XIXe siècle, la disparition hivernale des oiseaux restait une énigme sérieuse pour des savants sérieux. On a soutenu qu’ils hibernaient au fond des étangs. Qu’ils se transformaient en une autre espèce. Un ecclésiastique anglais du XVIIe siècle avait proposé, calculs à l’appui, qu’ils passaient l’hiver sur la Lune.
En mai 1822, près de Klütz, dans le Mecklembourg, on abat une cigogne blanche qui traîne dans le cou une longue flèche. Le bois n’est pas européen : il vient d’Afrique centrale. L’oiseau avait été blessé à des milliers de kilomètres, avait survécu, et était revenu nicher au même endroit avec l’arme plantée dans la gorge. La preuve tenait dans une pièce à conviction. Elle est encore visible dans les collections de l’université de Rostock, et une vingtaine d’autres cigognes fléchées ont été recensées depuis.
Ce qui frappe, dans cette série d’histoires, ce n’est pas la naïveté des Européens d’avant. C’est que les erreurs les plus solides sont toujours logiques. Le fantôme de Heilbronn était une déduction impeccable à partir de prélèvements fiables. L’hibernation des oiseaux était une hypothèse raisonnable en l’absence de bague et de radar. Nous ne raisonnons pas mieux qu’eux ; nous disposons d’instruments un peu meilleurs, et il nous arrive toujours d’oublier de les vérifier. La question utile n’est pas de savoir si l’on croit quelque chose de faux — c’est certain — mais de repérer, dans ce qu’on croit, la part qui vient d’une archive, la part qui vient d’une reconstitution et la part qui vient d’une bonne histoire.