FLN en France : le second front clandestin de la guerre d’Algérie

Entre 1954 et 1962, la guerre d’Algérie ne s’est pas jouée que dans les djebels et à Alger. Un second front clandestin a fonctionné à quelques rues des ministères parisiens, encadrant la quasi-totalité des 300 000 Algériens de métropole. Premier épisode : comment cette organisation s’est construite, et contre qui d’abord.

Un immeuble de la Goutte-d’Or, un soir de l’automne 1957. Deux hommes montent l’escalier, frappent à une porte, entrent sans hausser la voix. Ils ne viennent pas voler : ils viennent encaisser. Sur le palier, un troisième attend, adossé au mur, et surveille la cage d’escalier. En bas, la France vaque à ses affaires. La IVe République s’épuise, les journaux parlent des « événements » d’Algérie comme d’une opération de maintien de l’ordre lointaine. Elle se déroule pourtant à trois cents mètres de là, dans le couloir d’un hôtel garni.

Pendant huit ans, une organisation clandestine algérienne a fonctionné sur le sol français en encadrant la quasi-totalité des 300 000 à 350 000 Algériens qui y vivaient et y travaillaient. Elle avait ses cellules, ses wilayas, ses tribunaux, ses collecteurs, sa trésorerie et ses commandos. Comment un tel appareil a-t-il pu se bâtir au cœur même de l’État qu’il combattait ? La réponse commence bien avant 1954. Et la première bataille du FLN en France ne s’est pas livrée contre la police française.

Un nationalisme né dans les garnis de la région parisienne

Le fait est attesté, et il reste contre-intuitif : le nationalisme algérien révolutionnaire n’est pas né en Algérie. Il est né en France, dans l’immigration ouvrière, avant d’être transplanté de l’autre côté de la Méditerranée.

Cette immigration, l’État français l’a d’abord organisée lui-même. Avant 1914, on dénombre moins de 5 000 Algériens en métropole. La Première Guerre mondiale change l’échelle : il faut remplacer aux machines les ouvriers partis au front, puis reconstruire les régions dévastées du Nord et de l’Est. On recrute donc dans les départements d’Algérie. Le flux ne se tarit plus. Au début des années 1930, ils sont plus de 100 000, concentrés dans les bassins industriels, et d’abord en région parisienne.

Ils y vivent mal. Hôtels garnis surpeuplés, chambres partagées par roulement selon les équipes d’usine, hygiène déplorable, salaires de manœuvre. C’est dans ce milieu — ouvrier, masculin, humilié, familier des syndicats — que naît en 1926 la première organisation à réclamer clairement l’indépendance du Maghreb : l’Étoile nord-africaine, alors affiliée au Parti communiste. Elle rompra avec lui quelques années plus tard. Son animateur, Messali Hadj, restera un quart de siècle durant la figure tutélaire du mouvement national.

Retenons cette mécanique, car elle commande tout le reste. Quand l’insurrection éclate en 1954, l’immigration algérienne de France n’est pas un terrain vierge à conquérir. C’est un terrain déjà politisé, déjà quadrillé, déjà tenu — par d’autres.

La guerre dans la guerre : le FLN contre le MNA

Le 1er novembre 1954, six hommes issus du courant nationaliste historique déclenchent l’insurrection au nom d’un sigle que personne ne connaît encore : le Front de libération nationale, appuyé sur son bras armé, l’Armée de libération nationale. Un mois plus tard, en décembre, la vieille garde messaliste riposte en fondant le Mouvement national algérien, le MNA.

En Algérie, le FLN prend vite l’ascendant. En France, c’est exactement l’inverse. Au début de la guerre, le MNA est largement majoritaire chez les Algériens de métropole : il y a ses hommes, ses cafés, ses relais syndicaux, et la légitimité de trente ans de militantisme dans les usines. Le 9 mars 1956, c’est encore lui qui descend dans la rue contre le vote des pouvoirs spéciaux.

Ce qui suit est la partie la plus occultée de cette histoire. La bataille la plus meurtrière menée par le FLN en France ne l’a pas opposé à l’État français, mais à d’autres Algériens. Hôtel par hôtel, café par café, chantier par chantier. Pour la période 1954-1962, le bilan de l’affrontement FLN-MNA dépasse 4 000 morts et 10 000 blessés. Le 27 mai 1957, un ancien vice-président de l’Assemblée algérienne est abattu en France. À l’automne 1957, des commandos éliminent la direction du MNA en métropole : l’immigration bascule. Le FLN aligne alors quelque 20 000 militants sur le territoire français.

On peut décrire cela sans le noter comme une copie d’écolier. Ce fut une conquête par la contrainte autant que par l’adhésion, et la part exacte de l’une et de l’autre reste discutée entre historiens. Prétendre trancher serait malhonnête : les témoignages ont presque tous été recueillis après coup, et du côté des vainqueurs.

Trois hommes par cellule : l’architecture de la Fédération de France du FLN

La Fédération de France du FLN a d’abord été fragile. La police démantèle plusieurs directions successives ; une nouvelle équipe de cinq responsables est installée en juin 1957, elle-même exposée. La réponse, en 1957-1958, tient en un mot : cloisonnement. L’organisation est refondue en trois pyramides séparées, de telle sorte que la chute de l’une n’entraîne pas les deux autres.

À la base, la cellule de trois hommes. Chacun connaît deux camarades et un responsable, rien de plus. Au-dessus, le territoire français est découpé, en 1958, en six wilayas : le vocabulaire administratif de la révolution algérienne appliqué tel quel à la métropole. Façon de dire que la France était devenue, dans la géographie mentale du Front, une province de la guerre comme une autre.

Que ce cloisonnement explique à lui seul la résilience de l’appareil relève de la reconstitution plausible plus que de la démonstration. On constate qu’après 1958 la police ne décapite plus jamais l’organisation d’un seul coup, et le lien de cause à effet paraît solide. Il n’est pas prouvé pièce à pièce.

Le résultat, lui, se chiffre. En 1961, on compte 150 000 membres du FLN en France — chiffre issu de l’appareil lui-même, donc à manier avec précaution. Rapporté à une population algérienne de 300 000 à 350 000 personnes, il signifierait qu’un Algérien de métropole sur deux était encarté. Aucun parti français de l’époque n’approchait un tel taux d’encadrement de sa base sociale.

Quatre-vingts pour cent du budget venaient des fiches de paie

Voici la légende la plus tenace, et la plus simple à démonter. Non, le FLN n’a pas été financé par Moscou, ni par Prague, ni par les capitales arabes. L’essentiel de son budget — 80 % de ses ressources — provenait de la cotisation obligatoire prélevée chaque mois sur les travailleurs algériens de France. L’argent des armes sortait des salaires de la sidérurgie, du bâtiment et de l’automobile.

L’ordre de grandeur donne le vertige : environ 500 millions d’anciens francs partaient chaque mois vers la Suisse. Le verbe « partir » est d’ailleurs impropre. Les liquidités ne franchissaient pas physiquement la frontière ; des complicités bancaires les convertissaient en simples jeux d’écritures. C’est l’un des traits les plus modernes de cette guerre : elle s’est financée par virement.

Cette autonomie a eu une conséquence politique lourde, souvent sous-estimée. Un mouvement qui vit de ses propres cotisations ne doit rien aux « pays frères et amis ». Il n’a de comptes à rendre à aucun protecteur, ne subit aucun chantage à la livraison d’armes, ne plie devant aucune capitale. L’intransigeance du FLN dans les négociations s’explique en partie par ce détail comptable. Reste une question que la comptabilité ne règle pas : combien d’ouvriers payaient par conviction, combien par crainte du collecteur qui montait l’escalier ? Les archives ne le disent pas.

Une contre-société au cœur de la République

Prélever une cotisation mensuelle sur des centaines de milliers de personnes suppose bien davantage qu’un réseau. Cela suppose une administration. La Fédération de France en a bâti une.

Il y avait des commissions d’hygiène pour les garnis. Des tribunaux internes pour trancher les litiges entre Algériens : dettes, querelles de chambrée, accusations de trahison. Des syndicats ouvriers, des organisations étudiantes. Un Algérien de métropole pouvait, sans jamais s’adresser à une institution française, faire arbitrer un conflit d’argent, cotiser, militer, être jugé. L’État français gardait la police, les prisons et les tribunaux. Il avait perdu presque tout le reste.

Cette contre-société a dicté une stratégie, et c’est la deuxième légende à écarter. Le FLN s’est délibérément interdit les attentats aveugles en métropole : pas de bombe dans le métro, pas de bombe dans les cinémas ni dans les cafés. Non par scrupule affiché, mais par calcul, et ses responsables l’ont dit ensuite sans détour. Frapper la foule française, c’était souder l’opinion contre eux et livrer 300 000 compatriotes à la vindicte. Les cibles seraient donc économiques, policières, symboliques.

Une exception éclaire la règle par la négative : un projet d’incendie des forêts françaises, conçu pour faire éprouver aux Français ce que le napalm faisait éprouver aux Algériens. Il a échoué. La ligne, elle, a tenu jusqu’au bout.

Ce que ce front clandestin éclaire

Il y a dans cette histoire un enseignement qui n’a rien de moral et tout de politique. Une organisation clandestine ne se construit pas d’abord contre l’ennemi qu’elle désigne : elle se construit d’abord en s’assurant le monopole de la population au nom de laquelle elle prétend parler. Le FLN a passé trois ans à conquérir l’immigration algérienne avant de s’attaquer sérieusement à l’État français. La chronologie n’est pas un détail. C’est la méthode.

L’autre enseignement tient au regard. Pendant huit ans, une administration parallèle a levé l’impôt, rendu la justice et organisé la vie quotidienne de plusieurs centaines de milliers de personnes, à Paris, à Marseille, dans les banlieues industrielles, sous les yeux d’un État persuadé d’être chez lui. On ne voit pas ce qu’on ne regarde jamais. Les deux hommes qui montaient l’escalier de la Goutte-d’Or, la France les croisait chaque matin dans le métro.

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