Des Francs à la France : cinq bascules, de Clovis à Capet

Le 14 février 842, deux armées se jurent fidélité à Strasbourg dans deux langues différentes, parce que leurs soldats ne se comprennent plus. Des Francs à la France, la route ne ressemble en rien à une ligne droite : cinq siècles, quatre dynasties, aucun acte de naissance. Voici les cinq moments qui ont vraiment fait bifurquer la trajectoire, et les légendes qu’ils traînent encore.

Le 14 février 842, à Strasbourg, deux armées se font face sans se battre. Elles sont alliées. Leurs chefs, Charles le Chauve et Louis le Germanique, s’apprêtent à jurer de ne jamais s’entendre avec leur frère aîné Lothaire. Et là, un détail : chacun prête serment dans la langue des troupes de l’autre. Charles parle germanique, Louis parle roman. Pourquoi cette gymnastique ? Parce que les soldats des deux camps ne se comprennent plus. Trente ans après la mort de Charlemagne, l’empire des Francs a cessé d’être un espace où l’on se parle.

C’est probablement la scène la plus utile pour comprendre comment un royaume franc est devenu la France : non par un acte fondateur, mais par une longue série de séparations, d’accidents dynastiques et de décisions prises pour des raisons qui n’avaient rien à voir avec le résultat obtenu. Reprenons cinq de ces bascules.

496-511 : un chef franc se fait baptiser, et le calcul est bon

Clovis reçoit le baptême à Reims. Quand exactement ? Les historiens ne s’accordent pas : la fourchette généralement retenue va de 496 à 505, selon que l’on suit la chronologie de Grégoire de Tours, écrite près de quatre-vingts ans après les faits, ou les recoupements tirés de la correspondance épiscopale de l’époque. Il meurt en 511, autour de quarante-cinq ans, après avoir posé les bases d’une dynastie mérovingienne qui régnera plus de trois siècles.

Ce qui est attesté, et qui compte davantage que la date : Clovis choisit le christianisme dit nicéen, celui de l’Église de Rome, alors que ses voisins et rivaux germaniques — Wisigoths installés en Aquitaine, Burgondes dans la vallée de la Saône et du Rhône — sont ariens. Le calcul est redoutable. En se rangeant du côté des évêques gallo-romains, il hérite d’un réseau : des villes, des cadastres, des clercs qui savent écrire, une administration fiscale héritée de Rome qui fonctionne encore à moitié. Un chef de guerre franc devient d’un coup un interlocuteur légitime pour les élites du pays qu’il occupe.

Reste la légende, celle qui figure encore dans certains résumés pressés : Clovis « premier roi de France ». Il est roi des Francs, ce qui n’est pas la même chose. Il n’est même pas le seul : il passe une bonne partie de son règne à éliminer d’autres roitelets francs. Et à sa mort, le royaume est partagé entre ses quatre fils comme on partage un domaine privé. Voilà le point aveugle de tout le haut Moyen Âge : un royaume n’est pas un État, c’est un patrimoine. Il se divise, se lègue, se recompose au gré des naissances et des décès. Il faudra huit cents ans pour en sortir.

732 : Poitiers, ou la mauvaise bataille rendue célèbre

Quelque part entre Tours et Poitiers, à l’automne 732 — certains chercheurs plaident pour 733, les chroniques étant avares de précisions —, les troupes franques de Charles Martel arrêtent une colonne venue d’al-Andalus. Le récit scolaire en a fait le mur qui sauve l’Occident.

Les sources disent autre chose. Elles décrivent une expédition de razzia, orientée vers les richesses du sanctuaire de Saint-Martin de Tours, et non une entreprise de conquête territoriale. Les incursions du même type se poursuivent d’ailleurs dans la vallée du Rhône bien après 732. Quant au surnom de « Martel », le marteau, il n’apparaît dans les textes que longtemps après la mort de l’intéressé : c’est une construction rétrospective, fabriquée par des clercs qui avaient tout intérêt à magnifier l’ancêtre de la dynastie régnante.

La vraie bascule est ailleurs, et elle est nettement moins photogénique. Pour payer sa cavalerie, Charles Martel puise dans les biens d’Église. Ce faisant, il transforme une charge de maire du palais — un intendant, en théorie — en pouvoir réel, avec une clientèle armée qui lui doit tout. Son fils Pépin en tire la conclusion logique en 751 : il dépose le dernier Mérovingien et se fait sacrer, avec l’aval du pape. Ce n’est pas une bataille qui change la dynastie, c’est une comptabilité.

800 : Charlemagne empereur, un héritage que la France partage

Roi des Francs de 768 à 814, Charlemagne agrandit le royaume jusqu’à la Catalogne et l’Elbe, réorganise l’administration par comtés, envoie des inspecteurs contrôler ses agents, relance l’usage savant du latin et fait recopier les textes anciens dans une écriture nouvelle, lisible, dont nos minuscules descendent directement. Le jour de Noël 800, il est couronné empereur à Rome.

Est-ce un moment français ? Honnêtement, non. Sa résidence de prédilection est Aix-la-Chapelle, en Rhénanie. Sa langue est germanique. L’Allemagne le revendique avec exactement autant de raisons que la France, et les manuels des deux pays s’en sont longtemps disputé la dépouille. Ce que 800 apporte réellement à la trajectoire française, c’est une matrice : l’idée qu’un pouvoir laïc tire sa légitimité d’une onction religieuse, un maillage de comtés confiés à une aristocratie, et un clergé partenaire du gouvernement. Trois ingrédients que les Capétiens réutiliseront tels quels.

L’autre enseignement de 800 est moins flatteur. Cet empire ne tient que par la personne de celui qui le dirige : il n’a ni capitale véritable, ni monnaie unifiée, ni impôt régulier levé partout. Charlemagne passe sa vie en campagne parce que le pouvoir, à cette époque, se déplace à cheval ou n’existe pas. Dès la génération suivante, sous Louis le Pieux, les querelles de partage entre héritiers reprennent, exactement comme après la mort de Clovis. La règle successorale franque, qui traite le royaume en bien de famille, aura eu raison de deux empires en trois siècles.

Il faut aussi se méfier du mot lui-même. Au IXe siècle, la Francia ne désigne pas l’Hexagone mais un territoire resserré autour de la Seine, de la Meuse et du Rhin — grosso modo le nord-est de la France actuelle et une bonne part de la Belgique et de la Rhénanie. Un habitant de Toulouse ou de Marseille ne s’y serait reconnu en rien.

842-843 : la langue apparaît avant le pays

Revenons aux serments de Strasbourg. Le texte nous est connu par le récit de Nithard, contemporain des faits et petit-fils de Charlemagne, dont nous ne possédons qu’une copie recopiée bien plus tard. Ce sont les plus anciens témoignages écrits conservés d’une langue romane et d’une langue germanique. Quelques lignes seulement — les philologues débattent encore de leur statut exact, entre latin déformé par l’oral et roman déjà constitué, et personne ne prétend sérieusement qu’il s’agisse de « français ».

Mais l’essentiel tient dans le geste : on traduit parce qu’on ne se comprend plus. L’année suivante, en 843, le partage de Verdun découpe l’empire en trois. La part occidentale échue à Charles le Chauve dessine, en pointillé et avec beaucoup d’imagination, le cadre de la future France. La frontière linguistique a précédé la frontière politique, pas l’inverse. C’est une leçon qui vaut pour bien d’autres pays.

Des Francs à la France : le tournant discret de 987

Louis V meurt en 987 des suites d’une chute de cheval, sans enfant. Les grands du royaume écartent l’oncle carolingien, Charles de Basse-Lotharingie, et élisent Hugues Capet, duc des Francs. Il est sacré le 3 juillet 987 — à Noyon selon le chroniqueur Richer, à Reims selon d’autres traditions ; le point n’est pas tranché.

Sur le papier, ce n’est pas grand-chose. Le domaine que Hugues contrôle réellement se réduit à un corridor entre Paris et Orléans. Le duc d’Aquitaine et le comte de Flandre sont plus riches et mieux armés que lui. Personne, en 987, ne parie sur cette famille.

Sauf que Hugues fait, dès la fin de la même année, un geste que ses successeurs répéteront pendant deux siècles : il fait sacrer son fils Robert de son vivant. Répétée génération après génération, la manœuvre transforme une royauté élective en royauté héréditaire sans que personne n’ait eu besoin de le décréter. Le hasard biologique fait le reste : pendant plus de trois siècles, les Capétiens ont tous un fils survivant. La lignée directe tiendra jusqu’en 1328.

Un dernier détail, qui remet les choses à leur place : la chancellerie royale continue longtemps d’écrire rex Francorum, roi des Francs. C’est seulement à partir de la fin du XIIe siècle, autour de Philippe Auguste, que s’impose rex Franciae, roi de France. Le pays précède le mot d’environ deux cents ans.

Ce que cette naissance introuvable nous laisse

Aucune de ces cinq dates n’a été vécue comme une fondation. Un baptême pour sceller une alliance, une escarmouche transformée en épopée, un couronnement à Rome, un serment traduit par nécessité militaire, une élection de circonstance : personne, sur le moment, ne se disait qu’il fabriquait la France.

Ce sont les historiens du XIXe siècle qui ont eu besoin d’un acte de naissance, et qui l’ont cherché tantôt chez Vercingétorix, tantôt chez Clovis, selon la République ou la monarchie qu’ils défendaient. Ce n’est pas un mensonge : c’est un usage du passé, et il mériterait d’être signalé comme tel dans les manuels. Reste une question ouverte, qui n’a rien de rhétorique : un pays a-t-il vraiment besoin d’une date de naissance pour tenir debout ? La réponse franque, à en juger par cinq siècles de bricolage, serait plutôt non.

Laisser un commentaire