Camps d’internement : la France les a ouverts avant Vichy

Le 1er février 1939, la plage d’Argelès-sur-Mer devient un camp : du sable, la tramontane et des barbelés déroulés en quelques heures. Ceux qu’on enferme derrière ont passé des années à combattre le fascisme. Et ce sont des camps d’internement français, ouverts par la Troisième République, avant la guerre, avant Vichy, avant l’occupant.

Le 1er février 1939, sur la plage d’Argelès-sur-Mer, il n’y a rien à voir. Du sable gris, la tramontane qui décape, la mer à main droite. En quelques heures, des gardes mobiles déroulent des rouleaux de barbelés en travers du littoral et poussent à l’intérieur des milliers de personnes arrivées d’Espagne. Pas une baraque. Pas une latrine. Pas une cuisine. Les premiers internés dormiront enfouis dans le sable, à la manière de gens qui s’enterrent, simplement pour couper le vent.

Ils sortent d’une guerre perdue. Beaucoup ont combattu le fascisme pendant deux ans et demi en Espagne ; certains, venus d’Allemagne, d’Autriche ou d’Italie, le combattaient déjà depuis dix ans quand ils ont franchi la frontière. Et c’est la Troisième République — pas Vichy, pas l’occupant — qui referme la barrière derrière eux.

La question de cet article tient en une phrase, et elle n’est pas confortable : pourquoi un pays qui se pensait comme la terre d’asile de l’Europe a-t-il ouvert, dès février 1939, des camps pour ceux qui avaient perdu la première bataille contre Franco, Mussolini et Hitler ?

Sur le sable d’Argelès, un camp sans rien dedans

L’effondrement de la République espagnole en Catalogne vide les routes vers le nord. C’est la Retirada. Des colonnes mêlées de civils, de soldats républicains et de volontaires des Brigades internationales franchissent les cols pyrénéens en plein hiver, avec ce qu’elles portent sur le dos.

Combien ? Ici, un mot de prudence s’impose, parce que les chiffres circulent vite et grossissent en route. Les récits les plus généreux évoquent plus d’un million de passages. Le consensus des historiens retient plutôt un ordre de grandeur d’environ 475 000 personnes pour les seules semaines de février 1939, dont une forte proportion de femmes, d’enfants et de vieillards. C’est déjà, en quinze jours, l’équivalent de la population d’une grande ville française déversée sur un département rural.

L’administration n’avait rien prévu. Rien du tout, sauf des gardes mobiles. On improvise donc avec ce dont on dispose : le littoral du Roussillon. Argelès, puis Saint-Cyprien, puis Le Barcarès. Trois plages, du sable, de l’eau saumâtre, des barbelés. Les internés creusent eux-mêmes leurs latrines et s’organisent en équipes sanitaires parce que personne d’autre ne le fait, et parce qu’une épidémie dans un espace pareil tuerait en quelques jours.

Un détail dit tout de l’état d’esprit officiel : on parle alors, dans les documents administratifs français, de camps de concentration. Le terme n’a pas encore la charge qu’il prendra après 1945. Il désigne l’opération de concentrer des gens en un lieu. Reste que le mot est là, écrit, assumé, dans des textes de la République.

Des camps d’internement décidés avant la guerre

C’est le point que la mémoire collective a le plus complètement recouvert, et il est solidement attesté : ces camps ne sont pas une invention de l’occupant. Ils ouvrent au début de 1939. La France est en paix. Vichy n’existe pas. Aucun soldat allemand n’est en France.

Mieux : l’outil juridique était prêt avant l’arrivée des réfugiés. Les décrets-lois de novembre 1938 prévoient l’assignation d’étrangers jugés indésirables dans des centres spéciaux, quand on ne peut ni les expulser ni les laisser circuler. Une logique administrative existait donc, en amont, indépendamment de toute occupation. La Retirada ne la crée pas : elle la fait passer à l’échelle industrielle.

Pourquoi cette logique ? Trois raisons, qui n’ont rien de mystérieux quand on se replace en 1939. La peur d’un afflux jugé ingérable dans un pays qui sortait de la crise des années trente. La méfiance envers des militants politiques réputés révolutionnaires, dans un climat où le Front populaire s’était défait dans la haine. Et le calcul, très net, que ces gens repartiraient : on les parque en attendant qu’ils rentrent chez eux.

Ce calcul se révèle faux presque immédiatement. Très peu de républicains espagnols acceptent de repasser la frontière, parce que la répression franquiste les attend. Quant aux volontaires venus d’Allemagne, d’Italie ou de Hongrie, le retour au pays signifie pour eux le peloton d’exécution. Ils le disent. On les garde donc. Faute d’avoir prévu autre chose, le provisoire devient un système.

Gurs, vingt mille places en quelques semaines

Le sable ne suffit plus. Au printemps 1939, l’armée reçoit l’ordre de bâtir en Béarn un camp capable d’absorber une vingtaine de milliers de personnes. Le chantier de Gurs, encadré par les Ponts et Chaussées, est mené tambour battant.

Le résultat mérite d’être décrit précisément, parce que la précision vaut mieux que l’indignation générale : des baraques en planches, couvertes de papier goudronné, sans ouverture latérale. Pas de fenêtre. Un couloir central boueux, des îlots séparés par des barbelés, un terrain argileux qui se transforme en cloaque à chaque pluie — et il pleut beaucoup au pied des Pyrénées. Rien de tout cela ne relève d’une cruauté organisée. Tout relève d’un chantier fait vite, au moindre coût, pour un problème que personne ne voulait vraiment regarder.

Il faut redire ici ce que Gurs est en 1939, et ce qu’il n’est pas. Ce n’est pas un camp d’extermination. Ce n’est même pas encore un camp de déportation. C’est un camp d’internement administratif, où l’on enferme sans jugement des gens dont le seul tort est d’être là. La confusion des registres a d’ailleurs été relevée par les intéressés eux-mêmes : un ancien interné qui avait laissé publier en 1941, dans un journal d’exil de New York, un texte intitulé « le Dachau français » a regretté ensuite ce raccourci imposé par la rédaction. Les deux réalités ne sont pas comparables, et l’assimilation abîme la compréhension des deux.

Le Vernet, cinquante-cinq centimètres par homme

Tous les camps ne se valent pas. Celui du Vernet, en Ariège, sert de camp répressif : on y envoie ceux que l’administration considère comme les plus dangereux, essentiellement des cadres militaires et politiques des Brigades internationales.

Les chiffres y sont d’une sécheresse éloquente. Deux à trois cents hommes par baraque non chauffée, sur des châlits doubles superposés. Emplacement individuel : 55 centimètres de large, 2 mètres de long, 1 mètre de haut. Ni matelas ni couvertures. Des puces, des poux, des rats. Quatre appels par jour, tête nue, au garde-à-vous. Près de 4 000 internés à certaines périodes, 53 nationalités recensées, environ 150 morts enterrés au cimetière du camp, de faim ou de maladie.

Et voici le fait qui devrait figurer dans tous les manuels : un officier supérieur français a lui-même admis qu’au moins 70 % des internés du Vernet n’avaient aucun motif d’internement, les dossiers de police ne relevant rien à leur charge. L’aveu vient de l’intérieur du dispositif. Il ruine par avance l’argument selon lequel on aurait enfermé des individus dangereux : dans leur écrasante majorité, ces hommes étaient dangereux pour Hitler, et pour lui seul.

Ce qui se passe ensuite éclaire l’ambiguïté française. Le chef d’état-major général vient en personne proposer aux internés de s’engager dans la Légion étrangère. Beaucoup refusent. Non par lâcheté : parce qu’ils ne veulent ni être assimilés aux repris de justice qu’on envoyait traditionnellement à la Légion, ni servir des intérêts coloniaux qu’ils combattaient par principe. On leur demandait de mourir pour un pays qui les tenait derrière des barbelés. Certains ont dit oui. Beaucoup ont dit non, et l’ont payé.

Ce que les internés ont bâti derrière les barbelés

L’image d’une masse passive et hébétée est fausse, et c’est peut-être la plus tenace des légendes. Dans ces camps, une contre-société se met en place presque tout de suite.

Les internés organisent les latrines et l’hygiène, parce que leur vie en dépend. Puis viennent les tournois d’échecs, la gymnastique, le sport, les conférences, les cours de langues, les chorales. Des hommes qui n’ont plus rien enseignent à d’autres hommes qui n’ont plus rien. Le 14 juillet 1939, les internés organisent une fête : danses nationales des différentes communautés, et pour finir un match de football opposant les Espagnols aux Brigades internationales. Sur du sable, derrière des barbelés français, le jour de la fête nationale française.

Il faut se garder d’en faire une image d’Épinal. Cette énergie n’a empêché ni la faim, ni la dysenterie, ni la mort. Mais elle dit une chose exacte sur ces gens : ils se pensaient encore comme des militants en campagne, pas comme des victimes.

L’été 1939 fissure pourtant ce bloc. Le pacte germano-soviétique d’août désigne du jour au lendemain Londres et Paris comme adversaires principaux, à la place de Berlin. Plusieurs militants refusent d’avaler la consigne ; d’autres s’y plient. L’antifascisme des camps se déchire de l’intérieur, quelques semaines avant que le décret du 26 septembre 1939 ne permette d’incarcérer les militants communistes en France même. À ce moment précis, l’histoire bascule : les camps du Midi cessent d’être une réponse d’urgence à l’Espagne pour devenir un instrument de police générale.

Ce que 1939 éclaire, et ce qu’il ne faut pas lui faire dire

Juger 1939 avec les réflexes de 2026 n’apprend pas grand-chose. Les responsables français de l’époque ne se voyaient pas ouvrir des camps de concentration : ils croyaient gérer une crise humanitaire imprévue avec des moyens qu’ils n’avaient pas, dans un pays qui redoutait la guerre et se méfiait des étrangers. C’est précisément ce qui rend l’épisode instructif. Rien n’a exigé de décision monstrueuse. Il a suffi d’une catégorie administrative — l’indésirable —, d’un texte qui permet d’enfermer sans juger, d’un budget serré et d’un provisoire qui dure.

Ce que l’on peut affirmer sans forcer : la responsabilité française ici est entière et antérieure à toute contrainte allemande. Ce que l’on doit refuser dans le même mouvement : l’assimilation aux camps nazis, qui rend le récit spectaculaire et faux. Et ce que l’on ne saura jamais tout à fait, c’est ce qu’aurait donné une autre politique en février 1939, si quelqu’un avait eu le courage de dire que ces gens ne repartiraient pas.

La suite est plus sombre encore, et elle ne se laisse pas raconter d’un trait. Elle commence avec l’article 19 de la convention d’armistice, la livraison de réfugiés réclamés par Berlin et Madrid, l’arrivée à Gurs, en octobre 1940, de milliers de Juifs expulsés du pays de Bade et du Palatinat, puis les rafles de l’été 1942 conduites sous administration française.

Laisser un commentaire