Le 18 juin 1940, Charles de Gaulle est général de brigade depuis vingt-quatre jours, à titre temporaire, sans troupes, sans budget et sans mandat. Quatre ans plus tard, la France siège au Conseil de sécurité des Nations unies. Entre les deux, il n’y a pas eu de miracle mais une opération politique méthodique, et beaucoup de bluff.
Le 18 juin 1940, vers 22 heures, un officier français de près d’un mètre quatre-vingt-seize se penche vers un micro de la BBC. Il n’a ni troupes, ni budget, ni administration. Il est général de brigade depuis vingt-quatre jours, à titre temporaire — et le ministère de la Guerre replié à Bordeaux s’apprête à le renvoyer à son grade de colonel. Aucun enregistrement de ce soir-là n’a survécu : la voix que l’on entend aujourd’hui dans les documentaires a été gravée quatre jours plus tard, le 22 juin.
Quatre ans après, la France dispose d’une zone d’occupation en Allemagne et d’un siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies. Entre ces deux dates, il n’y a eu ni miracle ni providence. Il y a eu une opération politique conduite avec un entêtement qui a exaspéré à peu près tout le monde, à commencer par ceux qui l’hébergeaient.
Ce que pesait réellement de Gaulle en 1940
Presque rien. Il faut mesurer le décalage entre l’image d’aujourd’hui et la réalité de l’été 1940. Le 10 mai, la Wehrmacht attaque à l’ouest et contourne la ligne Maginot par les Ardennes, ce massif que l’état-major français jugeait impraticable aux blindés. Dix-huit jours suffisent à disloquer le dispositif français. Le colonel de Gaulle, promu colonel en 1937 et placé à la tête de la 4e division cuirassée, mène deux contre-attaques : à Montcornet le 17 mai, puis vers Abbeville à la fin du mois. Sur le papier, sa division aligne plus de 300 blindés. Dans les faits, elle a été assemblée en quelques jours, avec des équipages qui ne se connaissent pas, sans infanterie d’accompagnement ni couverture aérienne sérieuse. Ces attaques n’ont rien changé au sort de la campagne. Elles ont eu un autre effet, plus durable : elles ont fait de lui l’un des très rares officiers français dont on pouvait citer un succès.
Le 25 mai, il est nommé général de brigade à titre temporaire, à 49 ans. On le présente souvent comme le plus jeune général de l’armée française du moment ; disons plutôt qu’il figurait parmi les plus jeunes. Le 6 juin, Paul Reynaud le fait entrer au gouvernement comme sous-secrétaire d’État à la Défense nationale. Il y reste onze jours. Le 16 juin au soir, Reynaud démissionne. Le maréchal Pétain, 84 ans, vainqueur de Verdun et ancien chef de de Gaulle au 33e régiment d’infanterie, forme un gouvernement et annonce le lendemain à la radio qu’il faut cesser le combat.
De Gaulle a quitté Bordeaux pour Londres le matin même du 17 juin, dans un avion britannique. Selon le récit qu’il en a lui-même donné — c’est donc à ranger dans le probable plutôt que dans l’attesté — il emportait cent mille francs prélevés sur les fonds secrets par Reynaud. C’était à peu près tout son État. Le 2 août, un tribunal militaire de Clermont-Ferrand le condamne à mort par contumace pour trahison. La sentence est réelle, elle figure dans les archives de la justice de Vichy.
L’appel du 18 juin n’a pas soulevé la France
C’est la légende la plus tenace, et la plus intéressante à défaire. Très peu de Français ont entendu l’appel. Écouter la radio de Londres n’était pas encore une habitude, la France était en pleine débâcle, des millions de personnes sur les routes, et l’émission passait à une heure tardive sur une station étrangère. Le texte a circulé davantage par voie de presse — quelques journaux du Sud le reprennent le 19 juin — que par les ondes.
Le résultat concret se compte : quelques centaines de ralliés les premières semaines, quelques milliers à la fin de l’été, et encore, pour l’essentiel des soldats du corps expéditionnaire de Norvège déjà présents en Angleterre, qu’il n’a pas eu à convaincre de traverser la Manche. Les premiers mois londoniens se passent dans un quasi-dénuement administratif, avec des bureaux prêtés et un personnel improvisé.
Reste la question que l’on pose rarement : pourquoi cette légende ? Parce qu’elle était nécessaire. Un pays qui a capitulé en six semaines et dont le gouvernement légal a choisi l’armistice avait besoin, après 1944, d’un récit d’origine qui le réconcilie avec lui-même. Dater la Résistance du 18 juin, c’est faire commencer la France combattante le jour même de la reddition. La légende n’est pas un mensonge gratuit ; c’est une réparation. Elle dit quelque chose de vrai sur le besoin d’un pays, pas sur l’audience réelle d’une émission de radio.
Il faut ajouter un détail que les hagiographies évitent : beaucoup de Français hostiles à l’armistice ont jugé le geste présomptueux. De quel droit un général de brigade temporaire, nommé trois semaines plus tôt, s’arrogeait-il la représentation de la France ? La question était légitime. Elle le restera longtemps.
Churchill, l’Empire et les vraies raisons du pari
Le 28 juin 1940, le gouvernement britannique reconnaît de Gaulle comme chef des Français libres. La formule mérite qu’on s’y arrête. Ce n’est pas la reconnaissance d’un gouvernement en exil, comme Londres en abrite alors pour la Pologne, la Norvège, les Pays-Bas ou la Belgique. C’est la reconnaissance d’un homme. Juridiquement, c’est très peu. Politiquement, c’est une porte entrouverte.
Pourquoi Churchill parie-t-il sur lui ? Par sympathie, sans doute, et il l’a écrit. Mais aussi et surtout parce que la France possédait un empire, et que cet empire pouvait basculer. Le calcul se vérifie vite : en août 1940, le gouverneur du Tchad Félix Éboué rallie son territoire, suivi du Cameroun, du Congo et de l’Oubangui-Chari. L’Afrique équatoriale donne à la France libre ce qui lui manquait le plus : un territoire, donc une base légale, donc des hommes et des bases aériennes vers le Moyen-Orient. À l’inverse, l’expédition franco-britannique sur Dakar, en septembre 1940, échoue piteusement devant la résistance des troupes fidèles à Vichy — et coûte à de Gaulle une bonne part du crédit qu’il venait de gagner.
Le crédit se reconstruit sur un champ de bataille. À Bir Hakeim, en Libye, du 26 mai au 11 juin 1942, environ 3 700 hommes de la 1re brigade française libre tiennent une quinzaine de jours face aux forces de Rommel avant de décrocher en bon ordre. Militairement, c’est une action de retardement. Symboliquement, c’est la preuve qu’il existe une armée française qui se bat encore. Les deux comptent, mais dans les négociations qui suivent, c’est la seconde qui pèse.
La légitimité se fabrique en France, pas à Londres
C’est le point que le mythe du verbe fondateur masque le mieux. Un chef sans pays n’est qu’un exilé bavard. Pour cesser d’en être un, il fallait que la France occupée le désigne. Ce travail-là n’a pas été fait au micro : il a été fait sur le terrain par Jean Moulin, ancien préfet révoqué par Vichy, parachuté en Provence dans la nuit du 1er au 2 janvier 1942 avec pour mission d’unifier des mouvements clandestins qui se détestaient cordialement.
La difficulté était réelle. La Résistance n’était pas une organisation mais une nébuleuse : mouvements de zone sud rivaux, réseaux de renseignement travaillant pour les Britanniques, communistes entrés en lutte armée avec leur propre appareil et leur propre stratégie, syndicats, partis de l’ancienne République. Les faire siéger ensemble supposait de leur promettre quelque chose : une place dans la France d’après. Le Conseil national de la Résistance tient sa première réunion le 27 mai 1943 à Paris, rue du Four, avec seize membres représentant mouvements, partis et syndicats. Quelques semaines plus tard, le 21 juin, Moulin est arrêté à Caluire, près de Lyon. Il mourra des suites de sa détention.
L’essentiel n’est pas le symbole, il est arithmétique. À partir de mai 1943, de Gaulle peut dire aux Alliés que les communistes, les socialistes, les démocrates-chrétiens, les syndicats et les mouvements armés le reconnaissent comme chef. Un homme seul se discute, se remplace, se contourne. Un homme désigné par l’ensemble du spectre politique d’un pays occupé, beaucoup moins. C’est avec ce mandat en poche qu’il élimine, à Alger, la concurrence du général Giraud, soutenu par Washington, et prend seul la tête du Comité français de libération nationale à l’automne 1943.
Roosevelt, la fausse monnaie et l’exclusion de Yalta
Il faut dire clairement que les Américains n’en voulaient pas. Roosevelt a maintenu des relations diplomatiques avec Vichy jusqu’en novembre 1942, traité avec l’amiral Darlan lors du débarquement en Afrique du Nord, puis misé sur Giraud. Sa méfiance envers de Gaulle était personnelle autant que politique : il voyait en lui un apprenti autoritaire sans mandat électoral, ce qui, formellement, n’était pas faux.
Les conséquences sont concrètes. La France libre est absente de Téhéran en novembre 1943 et de Yalta en février 1945. Les services américains font imprimer des francs destinés à circuler en France libérée, sous une administration militaire alliée du type de celle mise en place en Italie ; de Gaulle dénonce publiquement une fausse monnaie et refuse le principe même d’un pays administré par ses libérateurs. Quant au débarquement de Normandie, il n’en est informé qu’in extremis, par Churchill, le 4 juin 1944 — deux jours avant. L’entrevue est orageuse. Il parle malgré tout à la BBC le 6 juin, mais dans ses propres termes, et refuse de s’aligner sur le texte allié.
Les historiens ne s’accordent pas sur le poids respectif des facteurs. Certains insistent sur l’hostilité personnelle de Roosevelt ; d’autres rappellent que la France de 1944 n’avait tout simplement plus les moyens militaires de s’asseoir à la table des Trois Grands, et que l’exclusion relevait moins d’une vexation que d’un rapport de forces. Les deux lectures se défendent, et l’on peut les tenir ensemble.
« Libéré par lui-même » : la phrase qui valait un siège au Conseil de sécurité
Le 25 août 1944, à l’Hôtel de Ville de Paris, de Gaulle prononce une phrase restée célèbre : Paris « libéré par lui-même », libéré par son peuple avec le concours des armées de la France. Les Alliés n’y sont pas mentionnés. C’est factuellement discutable : la 2e division blindée du général Leclerc, entrée dans Paris le 24 août, était équipée par les Américains et intégrée au dispositif allié, et l’insurrection parisienne n’aurait pas tenu sans l’avance générale du front.
Mais la phrase n’est pas un compte rendu militaire. C’est un acte juridique déguisé en lyrisme. Elle dit : ce pays n’est pas un territoire conquis, il n’a pas besoin d’être administré, il a un gouvernement. Le lendemain, 26 août, il descend les Champs-Élysées à pied devant une foule immense — image qui vaut, elle aussi, argument diplomatique. L’administration militaire alliée ne verra jamais le jour en France. Le gouvernement provisoire est reconnu par Washington, Londres et Moscou le 23 octobre 1944.
Le reste suit. Une zone d’occupation en Allemagne, obtenue à Yalta pour l’essentiel grâce à l’insistance britannique et prélevée sur les parts américaine et britannique. Un général français, de Lattre de Tassigny, présent à Berlin le 8 mai 1945 pour la capitulation allemande. Un siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies. En quatre ans et onze mois, un homme parti seul avec cent mille francs a fait admettre son pays dans le club des vainqueurs. Il faut ajouter, pour être honnête, que la guerre froide naissante y a aidé : Londres tenait à un contrepoids continental face à l’URSS et à une Allemagne à reconstruire.
Ce que cet épisode éclaire dépasse la biographie d’un homme. La légitimité politique n’est pas une substance que l’on possède ou non ; elle se construit, elle s’accumule, elle se prouve par des ralliements successifs et des faits vérifiables. De Gaulle n’a jamais eu, entre 1940 et 1944, le droit formel de représenter la France. Il a passé quatre ans à rendre son absence de droit indiscutable, en obtenant chaque fois un peu plus de ce qu’on refusait de lui donner. C’est une méthode. Elle a des limites, et il les rencontrera plus tard, quand la même conviction d’incarner le pays se heurtera aux urnes.