Le mot « homosexualité » n’a pas été inventé par un médecin ni par un juge, mais par un journaliste hongrois, en 1869, dans deux brochures anonymes destinées à empêcher le vote d’une loi. Avant lui, les États punissaient des actes. Après lui, ils ont commencé à traquer des personnes — et ces mêmes personnes ont eu, pour la première fois, un nom commun sous lequel se défendre.
Le 29 août 1867, dans une salle de Munich, un juriste hanovrien qui vient d’avoir quarante-deux ans demande la parole devant le congrès des juristes allemands. Karl Heinrich Ulrichs veut obtenir l’abrogation des lois qui punissent les rapports entre hommes, et il annonce qu’il parle en connaissance de cause. Il n’ira pas au bout. Les cris couvrent sa voix, on lui demande de descendre de la tribune. Les historiens y voient le premier coming out politique connu ; il lui en coûtera sa tranquillité, puis son pays — Ulrichs finira ses jours en exil en Italie, où il meurt en 1895.
Ce jour-là, il lui manque des alliés et un rapport de force. Il lui manque surtout un mot. Celui qu’il emploie, « uranien », forgé trois ans plus tôt à partir du Banquet de Platon, ne s’imposera jamais. Celui qui s’imposera n’existe pas encore. Il sera écrit deux ans plus tard, par un homme qui n’était ni juriste ni médecin.
Avant 1869, la loi punissait des actes, pas des personnes
C’est la difficulté principale de cette histoire, et il faut la poser tout de suite : pendant des siècles, les tribunaux d’Europe n’ont pas jugé des homosexuels, parce que la catégorie n’existait pas. Ils jugeaient la sodomie, c’est-à-dire un acte — un acte qui pouvait d’ailleurs concerner un homme et une femme, et que les canonistes rangeaient dans la même famille que d’autres usages « contre nature » du corps.
Rome raisonnait déjà autrement que nous : ce n’était pas le sexe du partenaire qui déshonorait un citoyen, mais la position. Un homme libre pouvait aimer un homme tant qu’il restait le dominant ; les rumeurs qui poursuivaient César ne portaient pas sur son goût des hommes mais sur sa supposée passivité auprès du roi de Bithynie, jugée indigne d’un chef de guerre. En Grèce non plus, contrairement à une légende tenace, il n’existait pas de « paradis de l’amour libre » : la seule relation socialement encadrée unissait un adulte et un adolescent, dans un cadre à la fois éducatif et politique, et deux citoyens adultes vivant ensemble auraient prêté à rire.
Le régime des peines, lui, a varié brutalement. Le royaume wisigoth de Tolède impose la castration en 693 ; Florence se dote au XIVe siècle d’une magistrature de nuit spécialisée qui poursuivra plus de dix-sept mille hommes en soixante-dix ans ; un code impérial de 1532 recommande le feu. Puis cela s’effrite. Le 6 juillet 1750, place de Grève, Jean Diot et Bruno Lenoir, deux hommes du peuple surpris de nuit dans une ruelle parisienne, sont étranglés puis brûlés : ce sont les derniers Français exécutés pour ce seul motif. Quatorze ans plus tard, un juriste milanais, Cesare Beccaria, publie un traité qui plaide contre la peine de mort pour les crimes sans victime. En 1791, le code pénal révolutionnaire ne mentionne tout simplement plus la sodomie. La France devient le premier pays à dépénaliser — et il faut résister à la tentation d’y lire un geste de soutien : c’est l’application froide d’un principe juridique, on ne punit pas ce qui ne fait de tort à personne.
1869 : deux brochures anonymes pour empêcher une loi
L’histoire du mot commence par une menace très concrète. La Prusse a annexé le royaume de Hanovre en 1866 ; l’Allemagne du Nord se dote d’un code pénal commun, et l’article prussien qui punit la « débauche contre nature » risque de s’étendre à des régions où elle n’était plus poursuivie. C’est contre ce projet qu’un journaliste et traducteur hongrois né à Vienne, Karl Maria Kertbeny, rédige en 1869 deux mémoires adressés au ministre prussien de la Justice. Ils paraissent sans nom d’auteur.
Dans ces pages figure, pour la première fois, le terme Homosexualität. Kertbeny forge dans le même mouvement son symétrique, l’hétérosexualité — détail qu’on oublie toujours, et qui dit l’essentiel : les deux catégories sont nées ensemble, le même jour, sous la même plume. Le mot est un hybride bancal, le grec homos (semblable) collé au latin sexualis, ce que les puristes lui reprocheront longtemps.
Son argument n’est pas moral, il est libéral : l’État n’a pas à connaître ce que deux adultes font sans faire de victime, et une loi pareille n’a qu’un effet réel, ouvrir un boulevard au chantage. Kertbeny a raconté avoir vu un ami se suicider après avoir été rançonné. C’est vraisemblable, cela cadre avec toute la documentation de l’époque sur le chantage — mais cela reste son propre récit, invérifiable, et les historiens le traitent comme tel. Sur ses motivations personnelles, ils ne s’accordent d’ailleurs pas : certains le tiennent pour un hétérosexuel scandalisé, d’autres pensent qu’il défendait aussi sa propre situation. Le mémoire n’a pas empêché la loi. Le paragraphe deviendra en 1871 le fameux paragraphe 175 du code du Reich.
Le mot « homosexualité » est entré dans la médecine avant la politique
Pendant vingt ans, le néologisme dort. Il ne perce pas par les tribunes militantes mais par les traités de médecine, à partir des années 1890, et c’est là que tout se joue.
Le terrain avait été préparé. En 1857, un médecin légiste français, Ambroise Tardieu, publie une étude où il prétend reconnaître les « pédérastes » à des signes physiques — la forme de l’anus, celle du sexe. C’est faux, et cela sera démonté ; cela servira pourtant d’outil d’expertise judiciaire pendant des décennies. En 1870, le psychiatre berlinois Carl Westphal décrit un « sentiment sexuel contraire » qu’il tient pour congénital, donc non coupable : à soigner, non à punir.
Le glissement paraît humain, et beaucoup de médecins l’ont sincèrement voulu comme tel. Il change pourtant la nature du problème. Le péché concernait un acte, réparable par la pénitence ; le crime concernait un acte, expiable par la peine. La maladie, elle, concerne un être tout entier, en permanence, y compris quand il ne fait rien. On ne juge plus ce qu’un homme a fait une nuit dans une ruelle : on juge ce qu’il est.
Nommer, c’est aussi ficher
Un État ne peut poursuivre systématiquement que ce qu’il sait nommer et classer. Le XXe siècle en fournit la démonstration la plus noire.
En 1935, les nazis durcissent le paragraphe 175 : il ne punit plus seulement des actes précis, mais tout comportement jugé homosexuel — un regard, une réputation, une fréquentation suffisent. Les condamnations dépassent huit mille par an entre 1936 et 1939. Entre cinquante mille et cent mille hommes sont arrêtés sous le IIIe Reich ; dix à quinze mille sont déportés, marqués du triangle rose, isolés des autres détenus, soumis dans certains camps à des implants hormonaux censés les « guérir ». Après 1945, rien : le sujet n’est pas évoqué au procès de Nuremberg, les survivants ne sont pas reconnus comme victimes, quelques-uns retournent en prison. Allégé en 1969, le paragraphe 175 ne disparaît du droit allemand qu’en 1994, et la réhabilitation officielle des condamnés attend 2002.
Ce n’est pas une exception allemande. La Russie bolchevique avait dépénalisé dès décembre 1917 ; Staline recriminalise en 1933, avec jusqu’à cinq ans de camp au titre de l’article 121. L’Italie fasciste, elle, ne criminalise pas explicitement mais relègue les suspects sur l’île de San Domino en 1938. Et aux États-Unis, le maccarthysme se double d’une « peur violette » : en 1953, l’embauche d’homosexuels dans la fonction publique fédérale est interdite, et des milliers d’agents sont renvoyés sur simple soupçon. Aucun de ces dispositifs n’aurait fonctionné sans une catégorie administrative claire, une case à cocher dans un dossier.
Le même mot a servi à se défendre
Le paradoxe est là, et il est entier : le nom qui permet de ficher permet aussi de s’assembler. Tant qu’il n’y a que des actes, il n’y a que des accusés isolés. Dès qu’il y a une catégorie, il peut y avoir un « nous », donc une organisation, une presse, une revendication.
Elle arrive vite. En 1897, à Berlin, naît la première association de défense des droits homosexuels de l’histoire, autour d’une devise qui résume la stratégie de l’époque :
Par la science vers la justice.
Sa pétition pour l’abrogation du paragraphe 175, soutenue par des écrivains et des savants de premier plan, est rejetée dès 1898. Le mouvement continue : un institut de sexologie ouvre à Berlin en 1919 et délivre des permis de travestissement sur certificat médical, jusqu’à ce que les nazis en brûlent la bibliothèque en 1933. Il faudra tout recommencer. La nuit du 27 au 28 juin 1969, les clients d’un bar new-yorkais tenu par la mafia refusent une descente de police de trop ; les premières marches ont lieu un an jour pour jour après les émeutes, le Front homosexuel d’action révolutionnaire naît en France en 1971, le drapeau arc-en-ciel est dessiné en 1978. L’Organisation mondiale de la santé retire enfin l’homosexualité de sa liste des maladies mentales en 1990 : cent vingt ans, presque exactement, après l’article de Westphal.
Le Danemark ouvre la première union civile en 1989, les Pays-Bas le premier mariage en avril 2001, l’Afrique du Sud en 2006 — elle reste le seul pays africain concerné —, la Thaïlande en janvier 2025. Une quarantaine d’États reconnaissent aujourd’hui le mariage entre personnes de même sexe. Dans le même temps, une soixantaine continuent de le punir comme un délit, et une poignée prévoient officiellement la peine de mort.
Ce que 1869 n’explique pas
Il serait commode de faire de cette date l’origine de tout. C’est la thèse popularisée par Michel Foucault en 1976 : le sodomite était un relaps, l’homosexuel devient une espèce. Elle a été discutée, et sérieusement. D’autres historiens objectent que des milieux existaient bien avant le mot — les molly houses de Londres, au début du XVIIIe siècle, avaient leurs lieux, leur argot, leurs rituels, et donc une forme d’appartenance. Le débat n’est pas tranché. Disons prudemment ceci : le mot n’a pas créé les vies, il a créé la catégorie administrative, médicale et politique dans laquelle ces vies allaient être rangées, pour le pire d’abord, pour le meilleur ensuite.
Il reste une mise en garde, valable pour tout ce qui précède 1869. Deux hommes enterrés ensemble à Saqqarah, figurés main dans la main et nez contre nez dans une posture ailleurs réservée aux couples, ne nous disent pas ce qu’ils étaient l’un pour l’autre : aucune inscription ne le précise, et les égyptologues en discutent encore — frères, jumeaux, amants. Un rituel byzantin unissait deux hommes adultes devant Dieu, sans qu’on sache avec certitude ce qu’il signifiait pour ceux qui le célébraient. Plaquer nos catégories sur ces silences, c’est se raconter une histoire.
Ce que l’épisode de 1869 éclaire, en revanche, est très actuel. Nommer un groupe, c’est lui donner les moyens de se défendre et donner à d’autres les moyens de le compter. Les deux effets viennent ensemble, dans cet ordre ou dans l’autre, et aucune loi ne garantit lequel l’emportera. Kertbeny voulait empêcher une loi ; il a échoué, et il a fabriqué au passage un outil dont personne n’a maîtrisé l’usage — pas même lui, mort sans savoir que son mot lui survivrait.