Sur la plupart des planisphères, le Groenland paraît aussi vaste que l’Afrique. Il en faudrait quatorze pour la remplir. Derrière cette erreur d’échelle née en 1569, il y a un théorème de géométrie, une querelle de cartographes vieille de cinquante ans, et une décision prise par l’Union africaine en août 2025.
Une salle de classe, n’importe où. Au mur, un planisphère punaisé depuis des années. Le Groenland y occupe à peu près la même place que l’Afrique : deux taches de surface voisine, l’une tout en haut, l’autre au milieu. L’élève qui laisse traîner son regard pendant le cours enregistre ce rapport sans y réfléchir une seconde. Il est faux dans des proportions difficiles à croire. Le Groenland couvre 2 166 086 km². L’Afrique, 30 415 873. Il en faudrait quatorze pour la remplir.
Cette déformation n’est ni un défaut d’impression ni une manipulation récente. Elle date de 1569, elle a une explication précise, et cette explication ne mène pas du tout où l’on croit.
Un dessin fait pour les marins, pas pour les écoliers
En 1569, à Duisbourg, le cartographe flamand Gérard Mercator publie une carte du monde dont le titre latin annonce la fonction : Nova et aucta orbis terrae descriptio ad usum navigantium emendate accommodata, « nouvelle et augmentée description de la Terre, corrigée pour l’usage des navigateurs ». À l’usage des navigateurs. Tout est là.
Le problème que Mercator résout est celui d’un pilote au milieu de l’Atlantique. Cet homme dispose d’un compas. Il veut tenir un cap constant, disons plein sud-ouest, et savoir où ce cap le mènera. Sur un globe, une route à cap constant — une loxodromie — décrit une spirale. Sur la carte de Mercator, c’est une ligne droite. Le pilote pose sa règle entre deux ports, lit l’angle, tient la barre. Aucune autre projection ne faisait cela, et c’est pour cette raison qu’elle s’est imposée dans toutes les marines d’Europe.
Le prix à payer est mécanique. Pour que les angles restent justes, il faut étirer les latitudes exactement autant que les méridiens s’écartent en s’éloignant de l’équateur. Plus on monte vers les pôles, plus l’étirement s’emballe. Vers 60° de latitude, les surfaces doublent déjà ; au-delà, elles explosent. Le Groenland s’étale entre 60° et 83° nord. L’Afrique, elle, est à cheval sur l’équateur, là où la projection ne déforme presque rien. D’un côté un continent gonflé, de l’autre un continent laissé à sa taille exacte. Et l’œil compare les deux.
On croit parfois cette carte reléguée aux vieux atlas. Elle n’a jamais été aussi présente. Les tuiles de Google Maps, d’OpenStreetMap et de la quasi-totalité des services de cartographie en ligne reposent depuis 2005 sur une variante appelée Web Mercator, retenue précisément parce qu’elle conserve les angles et rend le zoom agréable. Chaque téléphone en poche rejoue donc, à son échelle, la déformation de 1569.
La taille réelle de l’Afrique tient en quelques comparaisons
30 415 873 km² : le chiffre ne dit rien tout seul, il faut le poser à côté d’autre chose. L’Afrique représente 6 % de la surface totale du globe et 20 % des terres émergées — une terre sur cinq. Le Sahara à lui seul couvre environ 9,2 millions de km², contre 9,8 millions pour les États-Unis : le désert et la première puissance mondiale jouent dans la même catégorie. L’Algérie, 2,382 millions de km², dépasse à elle seule le Groenland tout entier. Le Tchad, 1 284 000 km², plus grand pays africain sans accès à la mer, est plus vaste que la France, l’Allemagne et l’Italie réunies. Le lac Victoria, 69 500 km², approche la superficie de la République d’Irlande.
En 2010, un graphiste allemand, Kai Krause, a mis cette arithmétique en image. Sa planche The True Size of Africa emboîte dans le contour du continent les États-Unis, la Chine, l’Inde, le Japon et une large part de l’Europe occidentale et orientale — et il reste du vide. Krause a forgé pour l’occasion un mot, immappancy, l’analphabétisme cartographique, calqué sur innumeracy. Honnêteté oblige : sa carte est un argument graphique, pas un travail de géodésie. Les silhouettes des pays y sont reprises à des projections hétérogènes, ce qui introduit ses propres approximations, et plusieurs cartographes le lui ont reproché. L’ordre de grandeur, lui, tient.
Toutes les cartes mentent, la question est de savoir où
C’est le point le plus mal compris du dossier, et celui qui empêche de transformer l’affaire en procès. On ne peut pas aplatir une sphère. Ce n’est pas une limite technique qu’un logiciel finira par lever : c’est un théorème. En 1827, Gauss démontre ce qu’il nomme lui-même son theorema egregium — une surface courbe ne peut être déroulée sur un plan sans être déformée quelque part. Toute carte du monde sacrifie donc quelque chose : les surfaces, les formes, les angles ou les distances. Aucune ne conserve tout. Le globe de bureau est le seul objet honnête, et il tient mal dans un manuel.
Mercator a sacrifié les surfaces pour sauver les angles, parce qu’il fabriquait un instrument de navigation. Le reproche sérieux ne porte donc pas sur son choix de 1569. Il porte sur ce qui a suivi : une projection conçue pour la haute mer est restée quatre siècles accrochée au mur des salles de classe, où personne n’a jamais eu à tenir un cap.
Séparons les registres, parce qu’ils sont ici constamment mélangés. Que la projection déforme les surfaces : attesté, démontrable au compas, personne ne le conteste. Que son maintien dans l’enseignement ait entretenu une représentation rapetissée de l’Afrique : probable, largement admis, mais il s’agit d’une hypothèse sur des effets cognitifs, pas d’un fait mesuré. Que Mercator ait dessiné sa carte pour minorer l’Afrique : légende. Il meurt en 1594, trois siècles avant le partage colonial, et tout ce qu’on sait de son travail pointe vers les routes maritimes. Cette lecture-là est née dans les années 1970, quand la controverse cartographique s’est branchée sur le débat tiers-mondiste. Elle a prospéré parce qu’elle offrait un coupable nommé là où il n’y a qu’une géométrie et une inertie scolaire. Un coupable est toujours plus mobilisateur qu’une équation.
Peters, Boston, Equal Earth : cinquante ans de bagarre
1973, Bonn. Un historien allemand, Arno Peters, convoque la presse et présente ce qu’il annonce comme le plus grand progrès de la cartographie depuis quatre cents ans : une carte à surfaces exactes, où l’Afrique et l’Amérique du Sud retrouvent leur poids réel. L’effet médiatique est immense. Les organisations de développement l’adoptent, des agences des Nations unies la diffusent.
La riposte des cartographes est rude, et sur deux fronts. L’antériorité d’abord : la construction présentée par Peters est celle qu’un pasteur écossais, James Gall, avait exposée devant la British Association en 1855. D’où le nom composé, Gall-Peters, employé par l’Américain Arthur Robinson en 1985 en réponse au livre de Peters. L’apparence ensuite : à surfaces justes, les formes deviennent difficiles à regarder, les continents équatoriaux s’étirent en longueur. En 1989, l’American Cartographic Association vote une résolution demandant aux éditeurs de renoncer aux planisphères rectangulaires pour un usage général — visant Mercator et Peters du même geste.
Mars 2017 : les écoles publiques de Boston basculent sur la Gall-Peters pour plusieurs niveaux, dans le cadre d’un programme de trois ans, et se présentent comme le premier district scolaire américain à le faire. La décision relance tout. Un cartographe du National Park Service, Tom Patterson, juge l’intention bonne et l’objet raté. Il appelle deux collègues, Bernhard Jenny et Bojan Šavrič. En 2018, ils publient l’Equal Earth : surfaces exactes, continents redevenus regardables. La NASA l’adopte pour ses cartes climatiques.
Le 14 août 2025, l’Union africaine se rallie à la campagne Correct The Map, portée par les organisations Africa No Filter et Speak Up Africa, et appelle à faire de l’Equal Earth la référence des manuels scolaires et des documents officiels. C’est de loin la plus grosse institution à signer. Une carte gravée en 1569 vient de produire une décision diplomatique en 2025 : les images ont la vie plus longue que les empires.
L’autre déformation : les traits droits de 1885
Il y a sur la carte d’Afrique une seconde anomalie, beaucoup moins commentée que l’échelle et bien plus lourde de conséquences. Regardez les frontières. Le Sahel, l’Afrique australe, le nord-est du continent : des segments rectilignes, des angles droits, des tracés qui ne suivent ni fleuve, ni crête, ni ligne de peuplement. Une frontière issue du terrain serpente. Celles-là ont été tirées à la règle.
Elles proviennent pour l’essentiel du partage engagé à la conférence de Berlin, close en 1885, où les représentants de quatorze gouvernements se répartissent des zones d’influence sur un continent dont l’intérieur reste, pour la plupart d’entre eux, mal connu. Le résultat se lit encore sur n’importe quelle carte politique. La Gambie n’a que 50 km de façade atlantique et s’enfonce comme une lame dans le Sénégal. Bir Tawil, entre l’Égypte et le Soudan, n’est revendiqué par personne : chacun des deux États s’en abstient parce que le réclamer reviendrait à valider le tracé qui lui ferait perdre le triangle de Halayeb, bien plus vaste. Le Maroc apparaît coupé d’un trait discontinu, faute d’accord sur le Sahara occidental, que Rabat revendique et que conteste le Front Polisario. Cinquante-quatre États souverains, plus de 2 000 langues parlées, et des frontières dont beaucoup ont été fixées par des hommes qui n’avaient jamais mis les pieds sur le terrain qu’ils découpaient.
Ce qu’une carte fausse fait à ceux qui la regardent
Prudence sur la conclusion. Personne n’a démontré qu’un planisphère mal proportionné produit mécaniquement une diplomatie distraite ou un investisseur frileux. La causalité serait commode, elle reste invérifiable, et les cartographes qui travaillent sur la perception des cartes sont les premiers à le rappeler.
Ce qu’on peut dire est plus modeste, et peut-être plus dérangeant. Une image répétée pendant douze ans de scolarité ne s’installe pas comme un argument : elle s’installe comme un décor. Un argument se discute, un décor se subit. L’Afrique compte aujourd’hui 1,5 milliard d’habitants, contre 300 millions dans les années 1950 ; l’âge médian y est de 18,84 ans et les projections démographiques tournent autour de 2,5 milliards en 2050. À cette date, un habitant de la planète sur quatre y vivra — sur ce continent que le mur de la salle de classe présente encore comme un appendice du Groenland.
Reste une question qu’il vaut mieux laisser ouverte, faute de réponse tranchée : changer la carte change-t-il quelque chose ? Beaucoup de cartographes en doutent, les militants en sont convaincus, et les deux camps ont des arguments. On saura peut-être dans une génération, quand les élèves passés à l’Equal Earth auront l’âge de décider.