Le 3 mai 1968, un brigadier de police-secours part vers la rue d’Assas sans consigne et sans grille sur son pare-brise ; il en reviendra paralysé. Derrière les images de barricades, les rapports de la préfecture racontent un autre printemps : celui de fonctionnaires envoyés au contact sans plan et sans matériel. Et d’une institution qui sortira de la crise avec deux fois plus d’argent.
Vendredi 3 mai 1968, 17 heures. Le brigadier Brunet conduit un car de police-secours vers la rue d’Assas : un officier de paix vient d’être blessé, il faut aller le chercher. Personne, à l’état-major, ne lui a dit ce qui se passait dans le quartier. Pas de consigne. Pas de grille de protection sur le pare-brise. Entre le boulevard Saint-Germain et la rue des Écoles, les pavés commencent à partir. Il se retourne vers l’arrière du car pour rassurer ses hommes — ne vous inquiétez pas, on va s’en sortir — et prend le projectile en plein côté droit. Il a trente-cinq ans. Il restera paralysé de tout le côté gauche.
Pendant sa convalescence, le bruit de sa mort circule dans les rangs. Le préfet de police descend chaque matin dans les quartiers de la cour de la Cité pour répéter aux fonctionnaires que non, Brunet est vivant. Le détail dit l’état des services au printemps 1968 : on ignore ce qui se passe à trois cents mètres, et on ne sait même pas qui est mort.
Cette face-là de Mai 68 est la moins racontée, et elle est pourtant documentée : une dérogation exceptionnelle a ouvert à des documentaristes les archives de la préfecture — rapports quotidiens, notes confidentielles des Renseignements généraux, plans de situation. Ce qu’on y lit ne renverse pas l’histoire du mouvement étudiant. Cela ajoute une colonne au bilan.
Douze mille hommes sur le papier, quelques milliers sur le pavé
Commençons par l’arithmétique, parce qu’elle explique presque tout le reste. Sur le papier, l’État aligne environ 6 000 CRS et environ 6 000 policiers de la préfecture. En pleine crise, une fois retirés les malades, les repos, les services fixes et les commissariats à tenir, il ne reste que trois à cinq mille hommes réellement disponibles face aux manifestants. Le 10 mai, le Quartier latin est pris d’assaut par 100 000 jeunes. Le 13, jusqu’à un million de personnes défilent de la gare de l’Est à Denfert-Rochereau. Le 21, la France compte huit à dix millions de grévistes.
Un policier raconte s’être retrouvé à quatre-vingts fonctionnaires en barrage, face à une foule qu’il découvrira le lendemain au journal de treize heures. Il y a là un fait attesté et rarement dit : il n’existait aucun plan prévu pour le cas où Paris, ou une partie de Paris, se soulèverait. Aucun. Les forces engagées n’avaient d’ailleurs pas l’habitude de travailler ensemble — escadrons de gendarmerie mobile, compagnies républicaines de sécurité, forces de la préfecture, garde républicaine, quatre cultures professionnelles, quatre chaînes de commandement.
Le matériel datait des années 1950 : blouson, chemise, cravate, casque peu protecteur, lunettes de motard, boucliers ronds, lourds et opaques — on ne voyait pas au travers. Contre les gaz, les fonctionnaires se nouaient un mouchoir sur la bouche, comme les manifestants d’en face. Le lacrymogène était employé en quantités démesurées et mal maîtrisées : il finissait par pénétrer dans les casernes et jusque dans les armoires des personnels.
Reste une donnée que les plans racontent mieux que les récits : le tracé haussmannien. Dans les avenues élargies du XIXe siècle, la barricade est impraticable — trop de largeur, pas assez de matière. Dans les rues étroites et pentues du Quartier latin et de la montagne Sainte-Geneviève, elle redevient possible. La nuit du 10 au 11 mai, le mobilier urbain est démonté et des arbres sont abattus à la tronçonneuse devant les policiers. Au petit matin, on compte 1 500 blessés, dont un tiers dans les forces de l’ordre — étant entendu que les sources ne s’accordent sur aucun chiffre exact pour cette nuit-là.
« CRS = SS » : ce que le slogan doit à 1947
Le slogan est resté, devenu le résumé sonore de Mai 68 pour des générations qui n’y étaient pas. Or ce n’est pas une invention de 1968 : la formule est un mot d’ordre repris d’une tradition militante des grandes grèves de 1947-1948, quand les compagnies républicaines de sécurité, créées deux ans plus tôt, étaient déjà envoyées contre les mineurs. En 1968, elle ressort du stock.
Ce que les fonctionnaires en ont pensé, leurs témoignages le disent. Un CRS explique que son oncle a été fusillé par les Allemands avec quatre camarades, à deux cents mètres de son domicile ; il refuse net l’assimilation. Un autre rapporte le mot de son grand-père, plus froid : si ç’avait vraiment été des SS, Mai 68 aurait duré un quart d’heure. La remarque est cruelle, mais elle pointe une réalité vérifiable — le bilan humain s’établit à au moins cinq morts directement liés aux événements, dont un policier, et ce chiffre reste lui-même difficile à établir. Rapporté à un mois d’affrontements dans une capitale, il ne ressemble à rien de ce que le slogan suggère.
Il y a d’ailleurs, dans les mêmes rues, un contre-exemple saisissant. Les pompiers sont mobilisés en renfort — près de 300 voitures brûleront au fil des semaines — et parfois pour disperser à la lance. L’un d’eux raconte avoir vu son véhicule de premier secours, décapotable, entièrement recouvert de manifestants : on ne distinguait plus la carrosserie. La foule criait les pompiers avec nous. Là où l’on injuriait les policiers, on leur apportait du café. Deux uniformes de l’État, la même nuit, deux traitements opposés.
Mai 68 vu par la police : ce que montrent les rapports de la préfecture
Au sommet de cette machine se tient Maurice Grimaud, préfet de police depuis un an seulement. Il a succédé à Maurice Papon — et l’on peut penser, sans le démontrer, que la crise aurait pris un tout autre tour sans ce changement. Grimaud est un fidèle du général de Gaulle, mais un homme pondéré, dont l’obsession déclarée est d’éviter le bain de sang. Il bloque les demandes d’envoi de l’armée qui remontent de l’Élysée et de Matignon, comme les appels de députés réclamant des mesures de force. Il se fait attribuer une voiture ordinaire, non une voiture de fonction, pour circuler dans Paris sans être repéré.
Le 15 mai, quand les étudiants occupent l’Odéon, les CRS encerclent le théâtre plusieurs jours. Grimaud refuse d’intervenir. Son raisonnement est d’une sécheresse tactique assumée : des occupants enfermés dans un lieu clos sont plus maîtrisables que dans la rue, et tant qu’ils sont au théâtre, ils ne bâtissent pas de barricades ni ne montent à l’assaut du Sénat voisin. Le pari, c’est l’essoufflement.
Pendant ce temps, le renseignement tourne à plein régime, et se fait parfois prendre à son propre jeu. Une note de l’« opération Gamma » demande de ne plus transmettre en clair les informations concernant Daniel Cohn-Bendit : la police a compris que ses messages radio sont écoutés par les étudiants. Le service d’ordre du PSU compte dans ses rangs un homme des Renseignements généraux. Un historien raconte avoir tenu un livre de poche imprimé début 1968, semblable à ceux des étudiants, mais entièrement creusé et garni d’un dispositif d’écoute : un policier en civil pouvait s’asseoir à une terrasse, l’ouvrir et capter ce qui se disait autour de lui.
Les mêmes cartons contiennent un rapport confidentiel du syndicat de la police dénonçant la désinformation des tracts et d’une partie des médias, et des états de service où s’empilent les heures supplémentaires. Les reportages en direct, eux, sont interdits : ils renseignent les manifestants sur la position des forces de l’ordre. La censure de mai n’est pas un fantasme rétrospectif, elle est écrite.
La rumeur du gaz mortel, et un mort dont l’autopsie est restée secrète
Le 14 mai, un débat parlementaire répercute une rumeur : la police emploierait des grenades à gaz mortel. Elle naît d’une confusion — lacrymogène, napalm largué sur le nord du Vietnam depuis février 1965, gaz de la Grande Guerre, gaz des camps : quatre réalités sans rapport, fondues en une seule peur. C’est une légende au sens strict, mais elle dit ce qu’une génération avait dans la tête en 1968 : le Vietnam à la télévision, et des parents qui avaient connu l’Occupation.
À l’inverse, un fait longtemps recouvert par la version officielle. Au petit matin du 24 mai, un jeune homme est retrouvé mort sur une barricade. Les autorités parlent alors d’un règlement de comptes à l’arme blanche, étranger aux événements. L’autopsie, restée secrète, révélera bien plus tard qu’il a succombé à des éclats de grenade. La nuit du 24 mai est de toute façon l’une des plus violentes du mois : la Bourse brûle à Paris ; à Lyon, le commissaire René Lacroix, 51 ans, meurt écrasé par un camion lancé contre un barrage de police.
C’est aussi la date d’un basculement qu’on ne voit qu’en feuilletant les journaux dans l’ordre. Avant le 24 mai, les photographies de presse montrent surtout la violence policière contre les étudiants. Après, celle des étudiants contre la police et contre Paris. L’Agence France-Presse produisait alors six éditions photo par jour. L’opinion, elle, ne bascule pas au même rythme : un sondage de plein mois de mai donne deux tiers des habitants de la région parisienne favorables au mouvement.
Le vrai bilan : 1 368 blessés d’un côté, un budget doublé de l’autre
Le chiffre le plus parlant est enfoui dans un rapport confidentiel de la préfecture couvrant la période du 3 mai au 12 juin : 1 368 blessés dans la police et 86 hospitalisations. Derrière la statistique, des trajectoires. Le brigadier Brunet, paralysé à trente-cinq ans. Le commandant Journac, CRS de Toulouse, gravement touché à la tête, mort un an plus tard de ses blessures. Des fonctionnaires ayant perdu un œil ou des doigts à cause de cocktails Molotov et de grenades relancées. Un pavé traversant le pare-brise d’un car.
Contre l’image de la charge permanente, plusieurs témoins décrivent surtout l’attente : des unités en barrage deux, trois, quatre heures sans le moindre ordre, des anciens d’Indochine et d’Algérie demandant ce qu’on attend, et un policier estimant que des collègues projetés dans des vitrines auraient pu, ailleurs, sortir leur arme.
Et puis il y a cette scène, devant la Sorbonne, qui ne figure sur aucune affiche. Beaucoup de policiers n’osaient plus rentrer chez eux en uniforme, de peur d’être pris à partie dans leur propre quartier — et pas seulement au Quartier latin, précise le témoin, dans tous les quartiers de Paris. C’est là qu’un homme croise un officier de police en position devant la faculté, casque et bâton de défense, les larmes coulant sur le visage. L’officier dit une seule phrase : Mon fils est de l’autre côté.
Le dénouement, on le connaît. Le 29 mai, de Gaulle quitte la France et disparaît vingt-quatre heures — Baden-Baden, le général Massu, puis Colombey-les-Deux-Églises — sans prévenir Pompidou. Dans les casernes, l’effet est immédiat : des gendarmes mobiles, très majoritairement gaullistes, apprennent que le chef de l’État s’est volatilisé. L’un d’eux parle d’un sentiment de vide resté indélébile. Un autre résume la manœuvre, admiratif : quand on affronte quelqu’un et qu’on n’a soudain plus d’adversaire, on a l’air malin. Ce n’est pas une charge de police qui a éteint Mai 68, c’est une absence. Puis la dissolution, et le 30 juin une majorité absolue pour les gaullistes — alors qu’en 1967 ils n’avaient gardé le pouvoir qu’à un siège près.
Ce que la crise a rapporté à ceux qui l’ont prise de plein fouet
Voilà le paradoxe, et c’est l’aspect que les récits de Mai 68 évoquent le moins. L’institution la plus malmenée du printemps en est ressortie enrichie. Le budget de la préfecture et celui du ministère de l’Intérieur vont plus que doubler. Les crédits attendus depuis des années tombent : tenues et parc automobile renouvelés, casques à plexiglas, boucliers rectangulaires et transparents à la place des rondelles opaques, canons à eau savonneuse pour faire glisser les manifestants au lieu de les charger.
Chaque achat répond à une faiblesse de mai. Le bouclier transparent, parce qu’on ne voyait pas. Le plexiglas, parce que le pavé arrivait de face. L’eau savonneuse, parce qu’il fallait disperser sans frapper. Mai 68 aura été, pour le maintien de l’ordre à la française, un accélérateur de modernisation et le point de départ d’une doctrine de la mise à distance jamais vraiment abandonnée depuis.
Faut-il en conclure que les policiers ont été les vrais gagnants de mai ? Ce serait confondre une institution avec les hommes qui la composaient. L’institution a gagné du matériel et de l’argent. Les hommes ont encaissé 1 368 blessures, un slogan qui les comparait à des bourreaux, et pour certains une invalidité définitive. Les deux propositions sont vraies en même temps.
Reste une question que ces archives ne tranchent pas. Faut-il attribuer à Grimaud d’avoir évité le pire, ou au rapport de forces lui-même — une police trop peu nombreuse pour se permettre l’escalade ? Les historiens ne s’accordent pas. Ce qu’on peut dire, c’est qu’une crise politique majeure s’est jouée sur des choses très matérielles : le nombre d’hommes disponibles un mardi soir, la largeur d’une rue, la transparence d’un bouclier. Les grands récits de mai parlent de désir et de liberté. Les rapports de la préfecture parlent de mouchoirs sur la bouche et de véhicules sans grille. Les deux racontent le même mois.