Vingt-quatre ans après le bûcher de Rouen, l’Église rouvre le dossier de Jeanne d’Arc et interroge une centaine de témoins qui l’ont connue. L’enquête est d’une minutie inouïe pour le XVe siècle. Mais elle ne pouvait pas se permettre de conclure autrement, et c’est peut-être le plus intéressant.
En novembre 1455, une femme d’une soixantaine d’années franchit le portail de Notre-Dame de Paris, soutenue par ses proches, au milieu d’une foule venue de loin. Elle s’appelle Isabelle Romée. Elle a fait la route depuis la Lorraine — au moins quatre jours de chemin entre Domrémy et Paris — pour réclamer sa fille, brûlée vingt-quatre ans plus tôt sur la place du Vieux-Marché à Rouen. La procédure canonique l’exige : un procès de foi ne se rouvre pas tout seul, il faut une partie lésée, et la partie lésée, ce sont les parents. Alors la mère parle. Elle dit avoir eu une fille née en légitime mariage, élevée dans la crainte de Dieu, et que des ennemis l’ont traînée dans un procès perfide, violent et inique, sans l’ombre de droit. Puis elle se tourne vers les hommes d’Église qui l’écoutent et leur demande de lui rendre son enfant.
La plus grande procédure de révision du Moyen Âge commence par cette phrase-là. Une paysanne réclamant sa fille. C’est un très beau début, et c’est aussi un décor. Car derrière Isabelle Romée, il y a un roi qui a un problème.
Le problème que Charles VII ne pouvait pas laisser en l’état
Reprenons la situation. En 1431, quand Jeanne meurt, la guerre dure depuis près d’un siècle. Les Anglais et leur allié le duc de Bourgogne tiennent le nord du royaume et l’Aquitaine ; Charles VII ne règne plus que sur la moitié sud. Ce roi-là a été sacré à Reims en juillet 1429, et il l’a été parce qu’une fille de dix-sept ans a exigé ce sacre contre l’avis de ses propres conseillers, qui n’en faisaient pas une priorité.
Or cette fille a été condamnée pour hérésie par un tribunal d’Église. Le fait est attesté, écrit, archivé, et il est catastrophique. Un roi de France qui doit sa couronne à une hérétique relapse n’est pas tout à fait un roi de France. Les Anglais l’avaient parfaitement compris : le choix d’un procès ecclésiastique plutôt que d’une exécution militaire visait d’abord Charles VII. Salir la messagère, c’était salir le sacre.
Vingt-quatre ans plus tard, la guerre tourne, Rouen est reprise, et le dossier redevient urgent. L’inquisiteur de France, Jean Bréhal, prend la conduite de l’enquête. Une centaine d’hommes et de femmes qui ont connu Jeanne sont interrogés : des voisins de Domrémy, des soldats, des juges du procès de Rouen, des serviteurs, des théologiens. Le résultat est un document extraordinaire, sans équivalent pour le XVe siècle. C’est aussi une enquête dont on connaissait la conclusion avant de l’ouvrir.
Ce que la réhabilitation de Jeanne d’Arc a mis au jour
Le plus solide de ce que nous savons sur le procès de Rouen vient de là. Et ce que les témoins décrivent, c’est une machine judiciaire truquée.
Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, préside. Ce n’est pas un juge neutre : en 1420, il avait été l’un des artisans du traité de Troyes, celui qui donnait la France au roi d’Angleterre. Il revendique le droit de juger Jeanne au motif qu’elle a été capturée dans son diocèse, devant Compiègne, le 23 mai. Le procès est financé par les Anglais. Soixante théologiens y participent, tous hommes et tous français. Cinq mois de procédure, soixante-dix articles d’accusation lus en deux séances, des interrogatoires de deux à trois heures menés contre une accusée de dix-neuf ans qui n’a jamais eu d’avocat.
Le détail qui fait basculer le regard est procédural, et l’enquête de 1455 y insiste lourdement : Jeanne n’a jamais été détenue dans une prison d’Église gardée par des femmes, comme le droit canon l’imposait pour une accusée d’hérésie. Elle était au château de Bouvreuil, prison laïque anglaise, gardée par des hommes. Tout le reste découle de là.
Autre trouvaille : l’enquêteur envoyé par Cauchon à Domrémy pour ramener de quoi accabler Jeanne n’est revenu qu’avec des témoignages favorables. Cauchon a refusé de le payer et l’a traité de traître. Les accusations de sorcellerie — l’arbre aux fées, la mandragore — n’ont rien donné. Les villageois décrivaient une coutume banale, où les jeunes allaient manger et danser pendant le carême, et Jeanne elle-même disait y avoir plus chanté que dansé. Alors le tribunal s’est rabattu sur ce qui restait : l’habit d’homme.
Reste la pièce la plus lourde. Le 24 mai, sur une tribune publique, le bourreau attendant à côté, Jeanne cède et signe un acte d’abjuration. Le texte que l’on produit ensuite lui fait avouer qu’elle a menti sur ses révélations. Vingt-quatre ans plus tard, l’huissier Jean Massieu, qui lui avait lu l’acte à voix haute ce jour-là, examine le document et affirme que ce n’est pas le même : celui que Jeanne a signé l’engageait seulement à ne plus porter d’armes, ni d’habit d’homme, ni les cheveux rasés. Elle n’y reniait pas ses voix. Si Massieu dit vrai — et rien dans le dossier ne le contredit —, le seul aveu jamais obtenu de Jeanne d’Arc était un faux.
Ce que l’enquête n’a pas cherché
Voilà pour ce que la réhabilitation établit. Regardons maintenant ce qu’elle contourne.
Après la capture de Compiègne, Jeanne passe de Beaulieu-les-Fontaines au château de Beaurevoir, d’où elle saute d’une tour et se blesse. En décembre, elle est livrée aux Anglais contre dix mille écus d’or et arrive à Rouen le 23. Entre mai et décembre, il y a sept mois. Sept mois pendant lesquels un roi disposant d’un trésor, d’ambassadeurs et de prisonniers anglais à échanger aurait pu tenter quelque chose. L’enquête ne trouve aucune trace d’une intervention de Charles VII : ni rançon, ni proposition d’échange, ni même un message de ses anciens compagnons d’armes. Elle constate le vide, et passe.
Elle passe aussi très vite sur ce qui s’est joué après le sacre. Charles VII avait été impliqué, dix ans plus tôt, dans l’assassinat du duc de Bourgogne Jean sans Peur ; c’est pour cette raison que son fils Philippe le Bon était devenu le meilleur allié des Anglais. Le roi conclut secrètement une trêve avec ce duc, sans en informer Jeanne, qui continue de croire à la guerre. L’échec devant Paris, le 8 septembre 1429 — sa première défaite —, tombe dans cet entre-deux. Jeanne reconnaîtra d’ailleurs au procès avoir décidé cette attaque sans le conseil de ses voix.
Le roi l’anoblit, elle et toute sa famille, avec transmission de la noblesse par les femmes, ce qui est rarissime. Elle n’avait rien demandé pour elle : seulement l’exemption d’impôts pour son village. On peut lire l’anoblissement comme une gratitude. On peut aussi le lire comme un solde de tout compte.
Une héroïne moins miraculeuse, mais plus intéressante
Les témoignages de 1455 démolissent au passage plusieurs images d’Épinal, souvent au profit de quelque chose de plus solide.
La pauvre bergère, d’abord. Jacques d’Arc et Isabelle Romée sont des laboureurs, c’est-à-dire de petits notables : ils possèdent des terres, une charrue, des chevaux. Jeanne file, tient la maison, garde parfois les bêtes du village, et a reçu une instruction religieuse — elle sait signer son nom. Leur village, resté fidèle au roi de France en zone frontalière, a été pillé par un capitaine bourguignon, au point que les habitants labouraient de nuit pour cacher les chevaux qui leur restaient. Ce n’est pas une innocente sortie de nulle part : c’est une adolescente de la frontière, qui a vu la guerre de près.
La reconnaissance miraculeuse du roi déguisé à Chinon, ensuite. Ici, l’enquête elle-même émet une réserve — et c’est probablement la remarque la plus fine du dossier. Jeanne est arrivée le 23 et a longuement patienté à l’auberge : largement de quoi organiser une rencontre discrète avant la scène publique. La reconstitution la plus vraisemblable est celle d’une mise en scène de cour, destinée à ce qu’aux yeux des courtisans ce soit la Pucelle qui désigne le roi, et non l’inverse. Ajoutons que sa venue à Chinon a été ordonnée par Charles VII — un messager royal, Colet de Vienne, faisait partie de son escorte depuis Vaucouleurs — et que la lettre de sommation dictée au roi d’Angleterre, à Bedford, Suffolk, Talbot et Scales n’a pas pu partir sans l’aval de la cour. Jeanne croit à sa mission. Elle joue aussi, au moins en partie, une partition écrite pour elle.
La guerrière qui taille dans le tas, enfin. Les témoins racontent l’inverse : elle apparaît avec son étendard, elle dit s’être servie d’un bâton plutôt que de son épée, elle prend les mourants dans ses bras, et à Patay, le 18 juin 1429 — près de deux mille morts du côté anglo-bourguignon —, elle se trouvait à l’arrière-garde. Ce que Jean d’Orléans, le bâtard devenu comte de Dunois, décrit sous serment, c’est autre chose qu’une bretteuse : une force morale. Il raconte leur première rencontre sur la Loire, les barques immobiles faute de vent, Jeanne furieuse qu’on l’ait fait passer par la mauvaise rive, et le vent qui se lève pendant l’échange. Le 7 mai, devant le fort des Tourelles, une flèche l’atteint ; on l’écarte dans une vigne, Jean d’Aulon arrache le trait, lave la plaie à l’huile, y pose une tranche de lard. Elle pleure, prie à l’écart, reprend son étendard et retourne aux échelles. Les Anglais la croyaient morte. Le siège est levé neuf jours après son arrivée.
Ce qui relève de la légende, et pourquoi elle a été fabriquée
Un dernier bloc du récit mérite d’être rangé à part. Plusieurs témoins racontent que les juges de Rouen ont mal fini : le promoteur Jean d’Estivet, celui qui traitait Jeanne de paillarde et d’ordure, retrouvé mort dans un égout ; Nicolas Midi frappé de lèpre ; Cauchon mort subitement pendant qu’on le rasait. Ces récits circulent, on les rapporte volontiers, et ils sont invérifiables dans le détail.
Ils remplissent une fonction évidente. Un tribunal d’Église ne peut pas dire que l’Église s’est trompée : il dit que des hommes ont fraudé, et le châtiment divin vient signer la fraude. La sentence de juillet 1456 déclare d’ailleurs le procès et les sentences entachés de fraude, de calomnies, d’iniquité et de contradictions, nuls et sans effet. Le mot important est nuls : on n’annule pas une erreur de l’institution, on annule un dévoiement d’individus. Cauchon paie pour tout le monde, y compris pour les soixante théologiens qui ont voté avec lui.
Et il faut ajouter que cette réhabilitation ne rend pas Jeanne sainte : la canonisation attendra 1920, près de cinq siècles. Ce que 1456 lave, c’est un dossier judiciaire. Et à travers lui, un blason.
Ce qu’il reste quand on a fait la part du calcul
On peut trouver l’affaire cynique. Je la trouve surtout instructive sur la manière dont naissent les vérités officielles. La réhabilitation de Jeanne d’Arc est, en même temps et sans contradiction, une opération politique et la meilleure enquête historique du XVe siècle. Charles VII avait besoin qu’elle réussisse ; il a donc laissé travailler des juristes sérieux, qui ont interrogé une centaine de personnes sous serment et consigné leurs réponses. C’est grâce à un roi soucieux de son image que nous savons à quoi ressemblait un jardin de Domrémy, comment on soignait une blessure de flèche en 1429, et qu’un huissier normand a osé dire qu’un acte d’abjuration avait été substitué.
Ce que l’épisode éclaire de notre époque n’a rien de très flatteur, et rien de très daté : une institution ne rouvre presque jamais un dossier pour la victime seule. Elle le rouvre quand le maintien de l’erreur coûte plus cher que son aveu. Ce qui n’empêche pas la vérité de sortir au passage — parfois beaucoup plus que ce qui était commandé. Isabelle Romée, elle, n’a pas obtenu sa fille. Elle a obtenu que cent personnes soient obligées de dire, par écrit, qui elle avait été.