Il a passé ses quinze premières années dans une maison sans eau courante, puis a refusé pendant des années d’adhérer au Parti communiste français. Il en est pourtant devenu le patron, et l’est resté vingt-deux ans. De cette trajectoire, la mémoire collective n’a gardé que quelques secondes de télévision tournées à Moscou.
Un puits dans la cour, remplacé plus tard par une pompe. L’électricité qui n’arrive qu’après le départ de la famille. À La Hoguette, dans le Calvados, la maison où Georges Marchais passe ses quinze premières années n’a ni eau courante ni courant électrique. Sa mère la loue, puis finit par l’acheter. Lui y tiendra toute sa vie : il voudra la transmettre à ses enfants.
De cet enfant-là — baptisé, première communion, enfant de chœur dans l’église du village, mère catholique pratiquante — rien n’annonce le secrétaire général du Parti communiste français. Sa trajectoire ne suit aucune des lignes droites que l’on raconte d’habitude à propos des dirigeants communistes : ni la famille militante, ni la vocation précoce, ni la Résistance fondatrice.
Le certificat, le brevet, et deux métiers refusés
Il obtient son certificat d’études, puis son brevet. L’instituteur du village insiste : ce garçon-là doit continuer, il ferait un bon enseignant. Marchais refuse. Il refuse aussi la terre, l’autre horizon disponible. Deux portes fermées coup sur coup, sans qu’aucune troisième ne soit ouverte : à quinze ou seize ans, il monte à Paris et s’installe chez sa sœur aînée.
Le modèle familial n’est pas celui qu’on imagine. Il perd son père à dix ans. L’homme qu’il regarde n’est pas son frère aîné Marcel — cheminot, membre du parti, mort en 1945 dans un accident du travail — mais son beau-frère Émile, ouvrier métallo dans l’aéronautique, le mari de cette sœur qui l’héberge. On répète volontiers que le grand frère communiste aurait converti le cadet. Les témoignages familiaux disent l’inverse : l’influence décisive vient de l’atelier, pas de la cellule.
Les débuts parisiens sont ceux de n’importe quel gamin de province sans relations. Six jours par semaine, neuf heures par jour, parfois le dimanche matin en plus. Sept mois comme coursier aux établissements Hirsch-Lilienthal, au 44 avenue des Champs-Élysées. Puis un commissionnaire, puis un assureur-conseil rue de Rome. Il faudra plus de deux ans avant qu’il entre, à dix-huit ans, dans une société de construction aéronautique, à l’atelier de montage des moteurs. C’est là qu’il devient ce qu’il restera dans son propre récit : un métallo.
1942 : l’Allemagne, et le dossier qui le poursuivra quarante ans
Voici le point le plus disputé de sa biographie, et il faut le traiter en séparant ce qui est établi de ce qui ne l’est pas.
Ce qui est attesté : après la débâcle de 1940, Marchais retrouve du travail dans un atelier aéronautique placé sous autorité allemande. Fin 1942, il part travailler en Allemagne, dans l’industrie aéronautique du Reich. Il en revient quelques mois plus tard. Ce qui est attesté aussi, c’est le moment où l’affaire ressort : au tout début des années 1970, alors que la direction du parti est en train de le hisser au sommet, deux anciens dirigeants communistes écartés, Charles Tillon, ex-chef des FTP, et Auguste Lecœur, l’attaquent publiquement sur ce séjour. La polémique naît donc à l’intérieur du parti, et à un moment très précis de son ascension.
Ce qui reste discuté : le caractère volontaire ou contraint du départ. La version défendue par Marchais et ses proches est celle de la réquisition — l’entreprise était stratégique, les ouvriers ont été mutés avec elle, et lui, issu d’une famille sans engagement politique, n’avait alors aucune grille de lecture pour refuser. Ses adversaires ont soutenu qu’il s’était porté volontaire. Aucun document n’a refermé le débat, et les historiens ne s’accordent pas sur l’interprétation des pièces disponibles. C’est moins confortable que de trancher, mais c’est l’état réel du dossier.
Reste un épisode que raconte son propre fils, né en 1941. Depuis Paris, sa femme et sa belle-sœur lui écrivent qu’une petite Ginette est morte : c’est sa nièce. Marchais laisse l’administration allemande croire que l’enfant décédé est le sien. La permission de deuil lui est accordée. Il rentre à Paris — et ne repartira pas. Un homme sort du travail forcé en empruntant le deuil d’une petite fille, et son fils, cinquante ans plus tard, explique face à une caméra qu’il a servi de mort fictif.
Pourquoi Georges Marchais a longtemps dit non au Parti
Après 1945, marié, père de famille, il travaille comme ajusteur, tourneur, mécanicien. La CGT le repère vite : il parle bien, il n’a pas peur d’un contremaître. Son chef d’équipe, communiste, le pousse à adhérer. Il dit non. Pendant des années. Sa réponse, telle que ses proches la rapportent, tient en une phrase : le syndicat lui va, il a sa famille, cela lui suffit. Il vote communiste, mais il ne veut pas de l’engagement partisan — et ce qu’il redoute, précisément, c’est la mécanique de promotion qui va avec.
Ce refus n’est pas anecdotique : il éclaire tout le reste. Le parti a mis en place un dispositif entier pour fabriquer des cadres ouvriers — écoles de formation, culture générale, conduite de réunion, prise de parole, et même sport. L’objectif est explicite : casser le sentiment d’illégitimité qui empêche un ouvrier de se lever devant une salle. Marchais passe par là, accompagné par des figures respectées, Madeleine Vincent et Guy Ducoloné, issues de la Résistance. L’appareil ne l’a pas trouvé tout fait : il l’a construit.
Et il lui a fait payer le prix d’usage. En 1961, Maurice Thorez le charge de mener la charge contre Marcel Servin et Laurent Casanova, deux dirigeants à éliminer. Il s’exécute. À la fin de sa vie, il en éprouvera des remords et en voudra à Thorez de lui avoir confié ce travail-là. Il devient secrétaire à l’organisation : le poste qui tient les fédérations, les nominations, les carrières. Le cœur de la machine.
La famille vit alors à Malakoff : cinq personnes, une chambre pour les trois filles, un appartement qui a enfin une salle de bains. Marchais n’a pas de bureau, il travaille dans la salle à manger, cafetière et cigarettes à portée de main, parfois toute la nuit, pendant que ses filles lui chipent ses stylos. On est en 1962, l’année de l’OAS : son garde du corps dort chaque nuit sur un lit de camp, dehors, sur le palier entre le sixième et le septième étage. Faute de place à l’intérieur.
Les années 1970 : l’apogée que la mémoire a effacée
Maurice Thorez meurt en 1964. Waldeck Rochet prend la tête du parti et s’appuie sur Marchais pour le faire bouger. La santé de Rochet décline vite ; Marchais lui succède. Il entrera à l’Assemblée nationale et représentera le Val-de-Marne pendant plus de vingt-quatre ans.
La séquence qui suit contredit frontalement l’image du simple relais de Moscou. Marchais met fin à un rituel : le délégué soviétique qui vient s’adresser en russe au congrès du PCF. Il exige des Soviétiques qu’ils reconnaissent une divergence de fond sur la démocratie, et annonce qu’il ne les rencontrera plus tant que ce ne sera pas admis. La réponse arrive par un canal qui en dit long : le Comité central du PCUS écrit au Comité central du PCF pour inciter ses membres à se révolter contre leur propre direction. On peut trouver Marchais bien des choses ; on ne peut pas soutenir qu’il n’a jamais tenu tête à Moscou.
Le parti est alors en expansion. Socialisme aux couleurs de la France, eurocommunisme, abandon de la dictature du prolétariat en 1976, signature du programme commun avec un Parti socialiste qui sort d’une présidentielle catastrophique, autour de 5 %. Le PCF revendique quelque 700 000 adhérents — chiffre déclaratif, comme toujours, mais l’ordre de grandeur dit la puissance. Au congrès de 1978, la moyenne d’âge des délégués est de 28 ans. Le parti quitte la rue Le Pelletier pour la place du Colonel-Fabien, dans un bâtiment d’Oscar Niemeyer aujourd’hui inscrit aux monuments historiques. La Fête de l’Humanité, née en septembre 1930 au parc Sacco-et-Vanzetti de Bezons, devient un rendez-vous national : 50 000 à 60 000 personnes au meeting du dimanche, près de 100 000 le soir où Johnny Hallyday monte sur scène.
Marchais, lui, comprend la télévision avant les autres. Il prépare ses passages minutieusement, sait qu’un plateau se joue en quelques secondes. Face à Jean-Pierre Fourcade, il lui oppose qu’il ne sort pas de l’ENA, qu’il est ouvrier — et les militants vivent la séquence comme une victoire. Il deviendra l’un des hommes politiques les plus imités de la Ve République : une consécration, et un piège. Quand Fidel Castro vient en France, il exige de dîner non pas dans un salon officiel mais dans le pavillon de Champigny-sur-Marne, pour voir de ses yeux comment vit cet homme-là. Les services de sécurité d’un chef d’État cubain déployés autour d’une maison de lotissement du Val-de-Marne : l’image résume une époque.
Aux législatives de 1978, socialistes et communistes sont encore à peu près à égalité, autour de 20 % chacun. C’est le dernier moment où la direction de la gauche reste une question ouverte.
Moscou, et la fin d’une hégémonie
Le programme commun avait été signé en position de force. Le PS s’en sert pour se réancrer à gauche, puis capte tout ce que les années 1970 produisent de neuf : autogestion, féminisme, écologie naissante. Le PCF, lui, revient vers ses fondamentaux — et vers l’URSS. C’est la période du soutien appuyé et du fameux bilan globalement positif des pays socialistes.
Puis viennent les quelques secondes que tout le monde a retenues. Depuis Moscou, en janvier 1980, Marchais soutient en direct l’invasion soviétique de l’Afghanistan : ce n’est pas une agression, explique-t-il, mais le respect d’un traité de défense mutuelle. Pressé de questions, il menace de quitter le plateau — il se lèvera, dit-il, et ira se promener dans les rues de Moscou. Selon un proche, il a écrit lui-même, plus tard, qu’il avait commis là une erreur qui avait fait beaucoup de mal au parti.
La suite est une descente. Pour la première fois de son histoire, le PCF présente son secrétaire général à la présidentielle : 1981. Il tient 20 % dans les sondages pendant toute la campagne, remplit des stades — environ 40 000 personnes autour de la tribune — et voit le chiffre s’effriter dans la dernière semaine : 19, 18, 17, puis 15 % le samedi précédant le vote. Mitterrand est à 25 %. Dix points d’écart entre deux forces qui, trois ans plus tôt, étaient équivalentes. Le témoin de cette campagne le résume à sa manière : aucune faute n’a été commise, aucun incident ; c’est le vote utile qui a tout emporté.
Le parti entre au gouvernement de Pierre Mauroy. Marchais refuse d’être ministre, pour garder sa liberté de parole — décision lourde de conséquences : ses ministres gèrent, lui commente. Arrivent le tournant de la rigueur, le départ des ministres communistes en 1984, un score exécrable aux européennes de la même année, puis un parti autour de 10 % au milieu de la décennie. S’y ajoute une polémique durable : après la destruction d’un foyer de travailleurs immigrés à Vitry-sur-Seine, fin 1980, Marchais écrit au recteur de la mosquée de Paris pour demander l’arrêt de l’immigration légale et illégale. Le sens de ce texte est encore débattu : ses défenseurs y lisent la dénonciation d’une répartition inéquitable, organisée par le patronat, qui concentrait les travailleurs immigrés dans les communes populaires ; ses critiques, une capitulation devant l’air du temps. Les deux lectures coexistent chez les historiens.
La passation, les larmes, la tombe de Champigny
Les années 1980 sont, à l’intérieur, une décennie de crises : opposants mis à l’écart, fédérations reprises en main, dirigeants nationaux écartés. Un jeune responsable de vingt-deux ans dit publiquement que Marchais est devenu un problème ; il est progressivement placardisé. Marchais envisage lui-même de partir vers 1985, puis renonce après l’affaiblissement consécutif aux européennes. Il attendra la génération élue au Comité central en 1987 pour préparer sa succession.
Il s’y prend d’une façon inattendue pour un homme d’appareil : il reçoit un à un chaque membre du Bureau national et pose la même question — qui peut me succéder ? Un nom revient : Robert Hue, maire et élu de terrain, que Marchais connaît à peine. Il le convoque, le lui annonce, et Hue tombe des nues. Le jour de la passation, en janvier 1994, Marchais l’embrasse et pleure devant tout le monde. L’homme du c’est un scandale télévisé, en larmes en public.
Il meurt le 16 novembre 1997. Ses obsèques à Champigny sont un événement national. Il a choisi d’être enterré là, dans sa commune, et non dans le carré du Père-Lachaise où reposent les dirigeants du PCF ; une amicale y a fait poser une plaque pour signaler aux visiteurs où il se trouve vraiment. C’est un dernier refus, discret, dans la lignée de tous les autres.
Que reste-t-il de tout cela ? Un chiffre dit le vertige mieux qu’un raisonnement : une réunion d’enseignants communistes à Rueil-Malmaison rassemblait 125 personnes ; le même bureau de section en comptait six dans les années 2000. La mémoire collective, elle, a fait un tri brutal : elle a gardé l’accent, les imitations, la phrase de Moscou, et effacé les quinze années où ce parti comptait des centaines de milliers d’adhérents et des délégués de vingt-huit ans de moyenne d’âge. C’est le sort ordinaire des figures très télévisées : la caricature survit au dossier.
Il y a peut-être plus dérangeant. Un homme sans diplôme, entré en usine à dix-huit ans, a dirigé deux décennies durant l’une des grandes forces politiques du pays, face à des adversaires sortis des meilleures écoles. On peut juger sévèrement ce qu’il a fait de cette position. Mais la question de savoir si une telle trajectoire serait encore possible aujourd’hui n’a rien perdu de son tranchant.