Créé en 1959 pour garder André Malraux auprès du général de Gaulle, le ministère de la Culture a réclamé pendant plus de quarante ans 1 % du budget de l’État. Il l’a obtenu en 2001, dans l’indifférence générale. Entre les deux, ses réalisations les plus célèbres sont presque toutes venues d’ailleurs.
Un matin de brume au jardin des Tuileries, un ministre en exercice se tient au milieu des plates-bandes et dirige lui-même les opérations. L’État vient de recevoir un don de statues d’Aristide Maillol. André Malraux décide personnellement de chaque emplacement : on redessine les massifs, on supprime les arbustes jugés « de peu d’intérêt », on retire les sculptures que le ministre trouve contestables pour les remplacer. Les actualités filmées de l’époque parlent d’un branle-bas de combat.
La scène a tout du mythe fondateur. Elle raconte pourtant autre chose. Déplacer des statues ne demande ni commission interministérielle, ni décret, ni un centime de crédits supplémentaires. C’est une action visible, immédiate, gratuite. Et la gratuité, pour ce ministère-là, n’a jamais été un détail.
Un ministère taillé pour un homme, pas pour un projet
Le 4 septembre 1958, place de la République à Paris, de Gaulle présente aux Français le projet de Constitution de ce qui deviendra la Ve République. La date n’est pas choisie au hasard : c’est l’anniversaire de la proclamation de la IIIe République, en 1870. Le régime naissant se cherche des ancêtres.
Quelques mois plus tard, en février 1959, un décret crée un ministère d’État chargé des Affaires culturelles et le confie à André Malraux, prix Goncourt 1933 pour La Condition humaine, compagnon de route du général depuis la Libération. L’ordre chronologique compte : l’homme précède le portefeuille. De Gaulle veut garder Malraux au gouvernement ; il faut lui trouver quelque chose. Selon un témoin interrogé dans un documentaire consacré à l’histoire du ministère, l’idée de la culture viendrait de Georges Pompidou, alors directeur de cabinet du général. Cette attribution relève du témoignage oral, pas de l’archive : elle est plausible, elle n’est pas démontrée. Ce qui est attesté, en revanche, c’est qu’aucun programme culturel n’avait été écrit avant la nomination.
Malraux ne reste pas inactif. En 1962, une loi qu’il porte protège les centres-villes historiques de la démolition ; un demi-siècle plus tard, elle était toujours en vigueur. Il lance le ravalement des façades parisiennes : huit mille ravaleurs, plus de cent kilomètres de murs nettoyés, un Paris qui change de couleur en quelques années. Il fait peindre par Chagall le plafond de l’Opéra. Il emmène La Joconde à Washington pour la présenter aux Kennedy. Des gestes spectaculaires, peu coûteux, très photogéniques.
Trois minutes à la tribune, et le budget est clos
Vient le jour du débat budgétaire à l’Assemblée nationale. La salle est pleine, l’administration a préparé des fiches. Selon un collaborateur témoin de la scène, Malraux monte à la tribune et commence à ânonner les chiffres « comme un curé qui récite son bréviaire ». Trois minutes. Puis il relève la tête : ceux que les chiffres intéressent les liront demain au Journal officiel ; parlons d’autre chose.
Le résultat est mesurable. En dix ans, le budget des Affaires culturelles ne dépassera jamais 0,5 % de celui de l’État. Le même témoin raconte un ministre mal à l’aise devant le ministre du Budget de l’époque, Valéry Giscard d’Estaing, et affirme qu’il passait « peut-être une heure par jour » rue de Valois. La formule qui circule est cruelle : un totem, et derrière le totem, rien.
Il faut la prendre pour ce qu’elle est — un jugement de contemporain, souvent rancunier, pas un relevé d’agenda. Mais elle éclaire un mécanisme durable : un ministère qui tire son autorité du prestige de son titulaire n’a pas besoin d’argent pour exister, donc il n’en obtient pas.
Les maisons de la culture, un plan sans moyens
Dès 1959, Malraux annonce une maison de la culture par département. L’ambition est réelle, le montage financier beaucoup moins : les collectivités locales doivent financer la moitié de la construction. Faute de bâtiments neufs, on récupère ce qui existe — un palais des congrès à Bourges, un cinéma à Paris. Amiens obtient tout de même un théâtre de plus de mille places.
Reste à trouver qui les fera vivre. Il n’existe alors aucune filière d’animateurs culturels. Le ministère recrute donc les directeurs de centres dramatiques issus de la décentralisation théâtrale lancée sous la IVe République par la haute fonctionnaire Jeanne Laurent — des hommes de théâtre souvent proches du Parti communiste. Un ministère gaulliste installe ainsi, dans les villes de province, des équipes idéologiquement à l’opposé du pouvoir qui les paie.
La facture arrive en mai 1968. Les maisons de la culture d’Amiens, de Caen et de Bourges ouvrent leurs portes à la contestation, en particulier dans des villes dépourvues d’université, où elles sont le seul lieu de rassemblement disponible. Des notables locaux s’entendent alors reprocher par leurs propres électeurs d’avoir fait venir ces directeurs. Malraux, lui, ne soutient pas son ami Jean-Louis Barrault pendant l’occupation de l’Odéon. L’année suivante, le budget régresse. Après l’échec du référendum du 27 avril 1969 et le départ du général, il quitte la rue de Valois.
Février 1968 : la rue fait plier le ministre
Trois mois avant Mai, une autre affaire avait déjà montré les limites du pouvoir ministériel. Henri Langlois avait fondé en 1936, avec Georges Franju, ce qui allait devenir la Cinémathèque française, à une époque où le cinéma ne bénéficiait ni de dépôt légal ni d’aucune protection : les vieilles bobines finissaient dans des bains chimiques, refondues en cirage et en vernis à ongles. En trente ans, il avait sauvé près de cinquante mille films. Il tenait aussi sa comptabilité à vue, comptant la recette après les séances, et refusait depuis 1965 d’ouvrir ses livres à l’Inspection des finances qui pointait les dysfonctionnements de la maison.
Le 8 février 1968, il est démissionné et remplacé par Pierre Barbin, directeur du Festival de Tours. La presse ouvre ses colonnes aux cinéastes. Le 15 février, trois mille manifestants occupent la Cinémathèque, les forces de l’ordre chargent, Jean-Luc Godard est blessé. Le 22 avril, à un mois des élections législatives, le Premier ministre Georges Pompidou ordonne à Malraux de réintégrer Langlois. Le ministre s’incline. Langlois dirigera la Cinémathèque jusqu’à sa mort.
Le paradoxe mérite d’être noté : c’est ce même ministre qui, en 1960, avait créé la commission d’avance sur recettes, décisive pour l’éclosion de la Nouvelle Vague. Deux ans avant l’affaire Langlois, La Religieuse de Jacques Rivette avait pourtant été censurée. Et lorsqu’il fallut arbitrer, dans la musique, entre Pierre Boulez, avant-gardiste reconnu dans le monde entier, et Marcel Landowski, Malraux choisit Landowski — à la surprise générale. Landowski restera à la tête de la direction de la musique jusqu’en 1974 et multipliera son budget par sept en huit ans. L’écrivain que l’on croyait acquis à toutes les modernités était déjà, disent plusieurs témoins, un personnage de l’histoire.
Beaubourg : le chef-d’œuvre que le ministère n’avait pas voulu
On présente souvent le Centre Pompidou comme l’aboutissement du rêve de Malraux. C’est l’inverse. Le projet du plateau Beaubourg avait été refusé quelques années plus tôt par Malraux et par de Gaulle. Il est imposé par Pompidou seul, contre son propre camp. Six cent quatre-vingts projets arrivent du monde entier ; le jury international, où siègent Jean Prouvé et Gaëtan Picon, retient celui de deux architectes alors inconnus, Renzo Piano et Richard Rogers.
Après la mort de Pompidou, en 1974, le chantier manque d’être abandonné. La direction du Budget, sous l’autorité du ministre des Finances Valéry Giscard d’Estaing, fait chiffrer plusieurs hypothèses : supprimer un étage, deux, trois, tout. Le responsable de la réalisation, injoignable dans ses montagnes, est prévenu par un gendarme monté à pied. Sa réponse, rapportée par les témoins, tient de la pâtisserie : les poutres sont déjà usinées, on ne découpe pas un cake dans ce sens-là. Il peut en revanche raccourcir le bâtiment de cent cinquante mètres à cent, ou à cinquante. Et il avertit que si l’on ne construit rien, le parking de mille places déjà creusé deviendra le plus cher du monde. Jacques Chirac met sa démission dans la balance. Le Centre est sauvé, et Giscard d’Estaing l’inaugure devant cinq mille invités.
La légende d’un Beaubourg porté par les intellectuels ne résiste pas non plus. Droite et gauche y furent hostiles, les meilleures plumes dénoncèrent la marchandisation de l’art et le supermarché de la culture. Beaucoup ont reconnu ensuite s’être trompés. Pendant ce temps, sous Giscard, le ministère redevenait un simple secrétariat d’État, perdait 10 % de budget en sept ans et changeait quatre fois de titulaire. Michel Guy y supprima néanmoins la censure et signa les premières chartes culturelles avec les collectivités.
1981 : un billet plié en Conseil des ministres
Le 1 % du budget de l’État est une revendication ancienne, portée par les artistes derrière Jean Vilar et, avant eux, par le Parti communiste. Le Parti socialiste la reprend en 1981 avec Jack Lang, ancien professeur de droit à Nancy passé par la direction du théâtre de Chaillot.
À l’automne, en Conseil des ministres, on examine le projet de loi de finances. François Mitterrand a tranché à 0,75 %, jugeant le 1 % immédiat déraisonnable. Lang découvre sur les documents que les Finances ont inscrit 0,70. Il griffonne un mot et le fait passer au président. En conclusion du débat, Mitterrand énumère les corrections qu’il veut : ministère de la Culture, 0,75. Une minute, cinq cents millions de francs, un budget doublé.
Suivent le prix unique du livre, les fonds régionaux d’art contemporain — attaqués par les musées nationaux parisiens au motif que la province ne saurait pas acheter —, un effort massif sur la lecture publique, alors que dix-sept départements n’avaient aucune bibliothèque centrale de prêt et qu’un Français empruntait deux livres par an contre dix pour un Britannique. Quant à la Fête de la musique, entrée dans la mémoire collective comme une invention de Jack Lang, elle est d’abord une idée de son directeur de la musique Maurice Fleuret, décidée, dit un témoin, entre deux portes.
Le ministre n’est pas davantage maître de l’audiovisuel. En 1985, Mitterrand met fin au monopole d’État de la télévision, crée Canal+ avec obligation de financer le cinéma français et autorise Silvio Berlusconi à lancer La Cinq — sans consulter son ministre de la Culture, qui a failli démissionner et obtient en compensation que le sixième réseau soit une chaîne musicale. En 1986, la cohabitation venue, François Léotard privatise TF1 ; la gauche revenue au pouvoir ne reviendra jamais sur cette décision.
2001 : le 1 % arrive, personne ne regarde
Le 1 % est atteint en 2001, sous le ministère de Catherine Tasca. Quarante-deux ans après la création de la maison. Dans l’indifférence générale.
Entre-temps, l’appareil a grossi : plus de vingt et un mille agents, plus de 2,5 milliards d’euros annuels, les grands travaux de Mitterrand — Grand Louvre confié à Ieoh Ming Pei, Grande Arche, Opéra Bastille, Grande Bibliothèque — et la bataille de l’exception culturelle menée en 1993 face à la volonté américaine de libéraliser le commerce des biens culturels. Mais l’objectif de départ, celui que Malraux formulait en 1959, reste manqué. Un ministre de la fin des années 1990 estimait que le théâtre et les concerts demeuraient réservés à environ 10 % de la population. Un chorégraphe subventionné au Havre reconnaissait n’avoir pas touché les classes populaires qu’il visait. Le mot d’échec avéré revient, associé à trois reproches — bureaucratisation, clientélisme, corporatisme — dont on peut discuter la sévérité, pas la constance.
Reste une leçon qui n’a rien de morale. Ce ministère a été fondé sur l’idée qu’un grand homme et de grandes phrases suffiraient à remplacer des crédits. Il a produit, dans cet inconfort permanent, des lois qui tiennent encore et des bâtiments que le monde entier visite. Mais presque aucune de ses réussites emblématiques n’a été conçue rue de Valois : Beaubourg vient de l’Élysée contre l’avis du ministre, la Fête de la musique d’un directeur d’administration centrale, le Grand Louvre d’un président. Il y a là une question qui vaut pour bien d’autres administrations, aujourd’hui comme hier : que fait-on d’une institution dont le prestige est immense et le pouvoir réel, incertain ?