En 1938, un forçat évadé de Guyane vendait un million d’exemplaires aux États-Unis et harcelait la diplomatie française. Trente et un ans plus tard, un autre bagnard publiait « Papillon » et raflait toute la mémoire. Entre les deux, treize kilos de notes manuscrites et un aveu : 25 % de faux.
Aux Îles du Salut, dans les années 1930, certains forçats se faisaient punir exprès. Ils commettaient une faute, réclamaient le cachot, obtenaient l’isolement — et donc du temps. Du temps pour recopier à la main, page après page, les chroniques d’un détenu maigre et myope nommé René Belbenoît. Le papier venait de gardiens qui le volaient à l’administration. L’encre aussi, et les crayons de couleur. Le format était standardisé : trois feuilles doubles, pliées, cousues ensemble. Deux francs la copie.
La clientèle ? Une vingtaine de gardiens et de cadres de la colonie pénitentiaire, abonnés réguliers, plus les rares touristes de passage qui réclamaient la collection complète. Autrement dit : l’administration du bagne volait le papier, payait les copies et achetait elle-même le réquisitoire qui allait servir à la détruire. Le fait est attesté, et il dit à peu près tout de ce système : corrompu, bavard, incapable de se taire sur lui-même.
Un million d’exemplaires — trente ans avant « Papillon »
Le bagne de Guyane reçoit des condamnés à partir de 1852. Il ferme en 1946, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Entre ces deux dates, environ 70 000 hommes y sont envoyés. La jungle qui entoure les camps fait office de forteresse naturelle : pas besoin de murailles, la fièvre, les insectes et la malnutrition s’en chargent. Les bagnards ont un nom pour cette mortalité lente : la guillotine sèche. Plusieurs dizaines d’hommes pouvaient mourir moins d’un an après l’arrivée d’un convoi.
C’est ce nom que Belbenoît donne à son livre. Dry Guillotine paraît aux États-Unis en 1938 et se vend à un million d’exemplaires. Du jour au lendemain, l’ancien forçat devient une célébrité américaine. Un dentiste lui refait gratuitement des dents. Un oculiste lui offre des lunettes. Il passe à la radio, et plus tard à la télévision, invité de « This Is Your Life », l’émission à succès de Ralph Edwards sur NBC. Des citoyens ordinaires écrivent pour presser le gouvernement français d’accorder la clémence et de fermer la colonie.
Il n’était même pas le premier signal d’alarme. La journaliste américaine Blair Niles et son mari, l’architecte et photographe Robert Niles, étaient venus de New York visiter la Guyane et avaient rencontré Belbenoît, qui leur avait proposé ses récits de la vie des forçats. Elle en avait tiré une série d’articles dans le New York Times Magazine, puis un livre, puis un film : « Condemned ». Paris avait d’abord interdit le tournage en Guyane, puis censuré le film. Le ministère des Affaires étrangères réfutait les accusations. La France ne discutait pas le fond : elle coupait la diffusion.
Belbenoît, lui, avait compris où était le point d’appui. Il désigne l’opinion publique américaine comme « un ennemi bien plus fort » que lui pour l’administration française. Faut-il en conclure qu’un livre a fermé le bagne ? Non, et personne de sérieux ne l’écrit. La fermeture tient à un faisceau : le coût de la colonie, la guerre, l’effondrement du prestige colonial. Ce qui est attesté, en revanche, c’est l’embarras diplomatique — un film censuré, un ministère qui dément, des lettres qui arrivent. Le reste — la part exacte du livre dans la décision — relève de l’appréciation.
Treize kilos de notes et un chasseur de papillons
Belbenoît naît à Paris à la toute fin du XIXe siècle. Sa mère l’abandonne, ses grands-parents l’élèvent puis meurent quand il a dix ans. On le place chez un oncle qui tient un cabaret à Pigalle : il y découvre l’argent facile des pourboires. Il devient voleur, et il faut le dire nettement — ce n’est pas un innocent broyé par la machine. Il s’en prend surtout aux économies de gens de son entourage. À son procès, il provoque le tribunal et ses victimes. Il récolte le maximum et bascule au statut de transporté. Arrêté en septembre 1921, il a 22 ans. Il embarque pour la Guyane le 7 juin 1923.
Il tente d’abord de fuir par la terre. Échec. Trente jours de blockhaus, enchaîné à la cheville. Il en tire une phrase de méthode qui lui servira de boussole : la seule façon de s’enfuir, c’est par la mer. Entre-temps, il écrit. Un gouverneur de la colonie, séduit par la franchise du manuscrit, lui confie le reclassement des archives, puis lui obtient une libération conditionnelle d’un an à Panama contre la promesse de revenir. Belbenoît en profite pour rentrer clandestinement en France demander sa grâce. Il est arrêté dès son débarquement au Havre. Depuis la prison de Saint-Martin-de-Ré, il publie des chroniques hebdomadaires dans Police Magazine, signées de son numéro de matricule : 46 635.
Vient l’évasion définitive, par la mer : un bon bateau, des provisions, un navigateur, des compagnons décidés. Et treize kilos de notes manuscrites. Treize kilos, sur une embarcation où chaque livre embarqué se paie en risque de couler. Dix-sept jours de mer jusqu’à Trinidad, puis la Colombie et la prison de Barranquilla. Là, le rédacteur en chef du journal local lui commande des articles sur le bagne, et le sous-directeur de la prison organise son évasion. Pour traverser le Darién à pied jusqu’au Panama, il survit en attrapant des papillons qu’il revend dans les villages. Vingt jours allongé sur la côte, épuisé, avant que des Indiens Kuna l’escortent à leur village, où il passera sept mois. Los Angeles en juin 1937 : vingt-deux mois depuis l’évasion.
L’homme qui a sauvé treize kilos de papier avant son confort a donc survécu en vendant des papillons. Le surnom exact de celui qui allait le remplacer dans la mémoire des Français.
Le calcul de Caracas
Henri Charrière naît en 1906 à Saint-Étienne-de-Lugdarès, en Ardèche, de parents instituteurs. Sa mère meurt d’une maladie contagieuse en 1917 ; il a onze ans. Les biographes en font le drame fondateur : lecture cohérente, mais indémontrable. Après avoir blessé un camarade avec un compas, il est envoyé dans la Marine nationale, puis au bataillon disciplinaire de Corse — 1925 l’aller, 1927 le retour. Il en revient réformé après s’être volontairement mutilé le pouce, et tatoué d’un papillon sur le torse.
Le 26 mars 1930, boulevard de Clichy, le souteneur Roland Legrand est blessé mortellement d’une balle de petit calibre. Avant de mourir, il désigne « Papillon Roger ». En juillet 1930, Charrière frôle l’acquittement ; en octobre, la cour d’assises de la Seine le condamne aux travaux forcés à perpétuité. La peine a été jugée très lourde, y compris — le fait est rapporté par les spécialistes du dossier — par les policiers chargés de l’affaire à la sortie du procès, et la presse la conteste. Charrière n’est pas un enfant de chœur : il fréquentait depuis deux ans le milieu du proxénétisme. Mais la disproportion entre le dossier et le verdict reste le point aveugle de toute l’affaire.
En 1933, les deux hommes traversent l’Atlantique sur le même bateau, Le Martinière : Belbenoît pour la deuxième fois, Charrière pour la première. Rien n’atteste qu’ils se soient parlé. Le 5 septembre 1934, dix mois seulement après son arrivée, Charrière s’évade de l’hôpital où il est aide-infirmier, rejoint une barque cachée sur le Maroni, s’échoue à Trinidad où l’Armée du Salut le recueille, passe par Curaçao et se fait arrêter en Colombie. Il atterrit à Barranquilla. Belbenoît sera dans la même prison six mois plus tard. Le retour en Guyane lui coûte deux ans de réclusion à l’île Saint-Joseph, que les bagnards appellent « la mangeuse d’hommes ».
La suite se lit comme un roman parce qu’elle en a la forme : l’Île du Diable, celle de Dreyfus, obtenue grâce au médecin Alex Guibert-Germain, originaire de l’Isère et traité en voisin par l’Ardéchois ; la porcherie et la pêche ; une nouvelle évasion depuis le camp forestier des Cascades ; l’échouage près de Georgetown, les Britanniques ayant cessé d’extrader les évadés ; le Venezuela, le bagne d’El Dorado, et un coup d’État militaire qui le libère. Caracas, 1946. Il résumera lui-même l’ellipse : 1929 Paris, 1946 Caracas. Dix-sept ans sans voir une grande ville. Il devient guide pour des compagnies pétrolières américaines près de Maracaibo et rencontre Rita Alcover, qui le convainc que la meilleure vengeance est de refaire sa vie en honnête homme. En 1956, il prend la nationalité vénézuélienne. La même année, Belbenoît devient américain.
Le plus intéressant, Charrière l’a dit lui-même, sans détour : au départ, « une opération commerciale ». En difficulté d’argent, il voit le succès d’Albertine Sarrazin, achète son livre à Caracas — il en donne le prix, 52 francs —, applique 10 % de droits d’auteur au nombre d’exemplaires vendus et conclut que ça pourrait arranger ses affaires. Il écrit de novembre 1967 à fin janvier 1968, sur treize cahiers d’écolier, sous le titre « Les chemins de la pourriture ». Il fait relire par un comité de lecture magnifiquement dépareillé : un enseignant, un plombier, un souteneur, son voisin. Par Jean-Pierre Castelnau, directeur littéraire chez Pauvert, puis Jean-François Revel, le manuscrit arrive chez Robert Laffont, qui le publie en mai 1969 comme « récit » pour lancer sa collection Vécu — et lui donne son titre : Papillon. Tirage annoncé : 1 200 000 exemplaires.
75 % de vrai, 25 % de faux
À l’hôtel Lutétia, lors de la conférence de presse organisée pour le millionième exemplaire vendu, Charrière lâche la proportion : son livre contient 75 % de vrai et 25 % de faux. Il ne précise pas lesquels. Il gagnera tous les procès intentés contre lui.
La légende, c’est l’idée que Papillon serait le vécu d’un seul homme. Le probable, c’est qu’il s’agisse en grande partie d’une compilation : des évasions, des cachots, des histoires qui circulaient dans le bagne et que le narrateur s’est attribuées. Cette hypothèse ne réclame même pas de malhonnêteté. La réclusion prolongée fabriquait des affabulateurs — les spécialistes décrivent des reclus habitués à « fonctionner dans les étoiles » pour tenir, et qui, en sortant, ne distinguaient plus très bien le rêve du vécu. Deux ans dans « la mangeuse d’hommes » ne laissent pas une mémoire intacte. On peut donc soutenir que Charrière a menti, et on peut soutenir qu’il ne savait plus. Les deux thèses tiennent, et il faut avoir l’honnêteté de ne pas trancher.
Un point mérite correction, parce qu’il traîne partout : on lit parfois que Belbenoît aurait accusé Charrière de l’avoir pillé. C’est chronologiquement impossible. Belbenoît est mort en Californie en 1959, dix ans avant la parution de Papillon. Il n’a jamais lu le livre qui allait l’effacer.
Pourquoi la mémoire a gardé l’un et pas l’autre
Il n’y a pas de mystère, il y a des raisons. La première est linguistique : Belbenoît a écrit en anglais, pour l’Amérique, sur une question française. La seconde est une affaire de forme. Dry Guillotine est un dossier : des chiffres, des noms, un système démonté. Papillon est un roman d’aventures avec un héros, une innocence proclamée, des cachots, une mer et une vengeance. Un document informe ; un récit s’installe.
La troisième raison est bêtement contractuelle. Belbenoît a vendu les droits de ses livres sans en mesurer les conséquences. Il a été conseiller technique de « Passage pour Marseille », avec Humphrey Bogart et Michèle Morgan. Il a épousé Lee Gumpert en 1945, s’est installé à Lucerne Valley, en plein désert à deux heures de Los Angeles, où il vendait des Levi’s et des bottes de cow-boy à des fermiers. Il a pris la nationalité américaine en 1956. Et il a passé ses dernières années à réécrire indéfiniment le même livre, « What Price Justice », consacré à ses démêlés judiciaires — une réécriture obsessionnelle où ceux qui l’ont approché voyaient une névrose. Il est mort en 1959, sans avoir revu la France.
Charrière, lui, a eu la fin qui fabrique les mythes. Robert Dorfmann reprend les droits, produit le film avec Steve McQueen et Dustin Hoffman ; l’auteur va voir le tournage en Jamaïque et se dit frappé par l’exactitude de la reconstitution du pénitencier. Il meurt en Espagne en 1973, quelques semaines avant que le film ne devienne un succès mondial. Avant cela, en septembre 1969, il était retourné en Ardèche, dans la salle de classe où il avait été élève, et il avait écrit à la craie sur le tableau noir de ses parents instituteurs : « Si j’ai gardé les qualités d’un homme bon, je l’ai appris à l’école primaire. Gloire aux enseignants, Papillon. »
Sur 70 000 hommes envoyés au bagne, très peu ont réussi le double parcours : s’évader, puis se refaire une vie. Deux d’entre eux y sont parvenus par le même moyen, l’écriture, et ont obtenu des sorts inverses. Ce que cet épisode montre n’est pas très flatteur pour nous : entre un document exact et un récit bien construit, ce n’est pas la preuve qui l’emporte, c’est la forme. Belbenoît avait raison plus tôt et avec plus de faits. Charrière avait un personnage, un tatouage et une phrase de fin. C’est lui qu’on relit. Il vaut mieux le savoir, surtout à une époque où l’on continue de confondre ce qui circule le mieux avec ce qui est le plus vrai.