Mithridate, Baybars, Stanislas : trois morts absurdes de rois

Un roi immunisé contre les poisons qui ne parvient pas à s’empoisonner, un sultan vainqueur des Mongols qui boit dans la coupe qu’il vient de faire empoisonner, un duc de 88 ans qui prend feu devant sa cheminée. Trois morts absurdes de rois, et une même question : pourquoi le récit historique supporte-t-il si mal une fin qui ne ressemble pas à la vie qu’elle achève ?

Il y a d’abord cette scène, en 63 avant notre ère, dans le palais de Panticapée, au bord du détroit qui sépare la mer Noire de la mer d’Azov. Un vieux roi vient de faire boire du poison à ses deux filles. Elles meurent. Lui, non. Il vide ce qui reste au fond de la coupe, il attend, et rien ne vient. Alors il tire son arme et se frappe au ventre. Il se manque encore. Il finit par appeler l’un de ses gardes pour lui demander d’achever le travail.

Ce roi s’appelle Mithridate VI, il a tenu la République romaine en échec pendant près de trente ans, et il meurt ce jour-là parce qu’il avait été trop prévoyant. Deux autres souverains, à treize et à dix-huit siècles de distance, connaîtront des fins du même ordre : un sultan qui boit dans la coupe qu’il venait de faire empoisonner, un duc de 88 ans qui prend feu devant sa propre cheminée. Trois morts absurdes de rois — et trois occasions de voir comment le récit historique s’arrange avec une fin qui ne ressemble pas à la vie qui l’a précédée.

Mithridate VI : trente ans de guerre contre Rome, et un poison sans effet

Né vers 132 avant notre ère, Mithridate VI est le fils d’un allié de Rome. Mithridate V combattait aux côtés des Romains, notamment contre Pergame révoltée. Il est assassiné en 120. Les deux fils sont trop jeunes pour régner ; l’aîné est élevé à la campagne, à la dure. Quand il prend le pouvoir en 112, il liquide méthodiquement ses concurrents possibles : sa mère, son frère. Puis il épouse sa sœur, usage alors courant dans les dynasties hellénistiques de la région.

Son royaume, le Pont, occupe la côte sud de la mer Noire, dans l’actuelle Turquie. Culture grecque, héritage iranien : ce n’est pas l’Orient monolithique que les manuels opposent volontiers à Rome, et plusieurs cités accueillent Mithridate en libérateur. Il étend son contrôle sur presque tout le pourtour de la mer Noire. Rome ne peut pas l’ignorer longtemps. Les deux puissances s’affrontent pour la Cappadoce et la Bithynie, et l’offensive part vers 89-88 avant notre ère.

La première guerre s’achève en 85 : Sylla débarque en Grèce, met trois ans à emporter Athènes, impose une paix qui laisse à Mithridate son royaume mais lui reprend ses conquêtes. Deuxième guerre deux ans plus tard, réglée en deux ans. Puis Nicomède IV de Bithynie meurt en 74 et lègue son territoire à Rome : neuf années de conflit repartent, jusqu’en 65, où le roi du Pont épuise enfin ses ressources de guerre. Entre-temps il a fait exécuter l’un de ses fils, prénommé Mithridate comme lui, coupable de lorgner le trône.

En 63, c’est son fils aîné Pharnace qui retourne l’armée contre lui. Assiégé dans son palais, le roi choisit le poison. On connaît la suite. La même année, un tremblement de terre ravage Panticapée, et le royaume du Pont bascule dans l’orbite romaine. Un demi-siècle de résistance liquidé en une saison.

La mithridatisation : ce qui est attesté, ce qui reste une légende utile

L’explication traditionnelle tient en un mot. Pendant des années, Mithridate aurait absorbé de petites doses de poison accompagnées de leur antidote, afin de s’y accoutumer — la pratique porte encore son nom, la mithridatisation. Le jour venu, l’accoutumance l’aurait empêché de mourir.

Ce qui est solidement attesté : la mort en 63, la trahison de Pharnace, le fait que l’Antiquité attribue à ce roi une obsession des poisons et un antidote portant son nom. Le mithridate, mélange de plusieurs dizaines d’ingrédients, figure encore dans les pharmacopées européennes au XVIIIe siècle : la réputation du personnage a survécu dix-huit siècles à ses armées. Ce qui est probable : un suicide manqué, achevé par un tiers, dans un palais assiégé. Ce qui relève de la légende : l’immunité elle-même. La pharmacologie moderne ne connaît pas de mécanisme qui rendrait un homme résistant à des poisons de natures très différentes ; les toxicologues qui se sont penchés sur le dossier restent sceptiques, et les historiens rappellent que nos sources antiques écrivent longtemps après les faits.

Reste la question la plus intéressante : pourquoi cette légende, et pas une autre ? Parce qu’elle règle un problème de récit. Un roi qui rate son suicide, c’est ridicule ; un roi que sa propre prudence empêche de mourir, c’est une tragédie. La mithridatisation transforme un ratage en ironie du destin, et elle grandit encore l’homme que Rome avait passé trente ans à redouter. Les vaincus prestigieux ont droit à de belles morts, quitte à les fabriquer.

Baybars : trente-huit campagnes militaires et une coupe de trop

Le deuxième cas vient du Caire. Baybars naît vers 1223 et est vendu comme esclave au sultan al-Malik al-Salih. C’est un mamelouk : un esclave affranchi placé au service d’un homme de pouvoir, formé pour la guerre. Il commence sa carrière militaire en 1239 et commande l’armée égyptienne au siège de Mansourah, pendant la septième croisade. En 1250, à Fariskur, les mamelouks capturent le roi de France Louis IX.

La suite est un enchaînement d’assassinats politiques assumés. Le sultan Touran Chah, méprisant envers les mamelouks et occupé à leur retirer des fiefs, est tué par Baybars et ses hommes : c’est la fin des Ayyoubides et le début de la dynastie mamelouke bahrite, qui régnera plus d’un siècle sur l’Égypte. Puis viennent les Mongols. Les croisés de Saint-Jean-d’Acre proposent aux mamelouks une alliance contre eux — signe que les deux camps n’étaient pas les blocs irréconciliables qu’on imagine. Baybars refuse, par méfiance, non par principe. L’offensive mongole est brisée en Syrie en 1260 ; quand le sultan Qutuz lui refuse le gouvernement de la province, Baybars l’assassine et prend sa place le 24 octobre 1260.

Ce qu’il fait ensuite explique sa réputation. Il remet en état les points de défense saccagés par les Mongols, les réapprovisionne en vivres et en armes, monte une flotte de guerre et organise un service postal qui lui apporte des nouvelles de tout l’empire deux fois par semaine. À partir de 1265 il attaque les Francs et rase leurs places fortes une à une, pour qu’aucune ne puisse être réoccupée en cas de revers. En 1268, Antioche capitule devant lui : la ville n’était jamais tombée aux mains des musulmans depuis la première croisade. Dix-sept ans de règne, trente-huit campagnes militaires, environ la moitié du temps passée hors de son palais.

Sa mort, en revanche, échappe à cette précision. La version la plus racontée place la scène à Damas, au retour d’une campagne d’Asie Mineure : Baybars aurait fait empoisonner la coupe d’un prince ayyoubide rival, puis aurait bu dans cette même coupe — trop ivre pour s’en apercevoir, ou trahi par une erreur de service. Le prince meurt, le sultan agonise longuement et s’éteint fin juin 1277. Il faut dire clairement le statut de ce récit : les deux biographies contemporaines qui nous restent sont incomplètes, d’autres explications circulent chez les historiens, de la maladie à une blessure mal soignée, et le très populaire Roman de Baybars, soixante volumes portés par les conteurs à partir du XVIe siècle, n’est pas une source biographique : sa valeur est ailleurs, dans ce qu’il laisse voir de la vie quotidienne, des rues du Caire et de ce qu’un public attendait d’un héros.

Une croisade défaite par une source d’eau

Un mort de plus, en marge. Louis IX prépare pendant trois ans sa huitième croisade contre Baybars et débarque devant Tunis en 1270. Les défenses ont été refaites, ses troupes ne suffisent pas, il doit attendre son frère Charles d’Anjou sous une chaleur écrasante. Pour s’approvisionner, il prend Carthage. L’eau y est mauvaise. Des épidémies se répandent dans l’armée, le roi de France meurt en août 1270 avec une bonne partie de ses hommes, et le siège est levé sans qu’aucune attaque ait été lancée.

Là encore, la légende a corrigé les faits. L’imagerie du roi mort en combattant l’infidèle s’est imposée dans la mémoire française, alors que les récits contemporains décrivent une maladie de camp, née d’un problème d’intendance. La canonisation de 1297 avait besoin d’un martyre ; une dysenterie collective devant Tunis en faisait un moins bon.

Stanislas Leszczynski : deux fois roi, mort d’une braise

Le troisième est le plus étrange, parce qu’il survit à tout. Au début du XVIIIe siècle, la République des Deux Nations — Pologne et Lituanie — sert de champ de bataille à la Grande Guerre du Nord. La Suède, expansionniste depuis près d’un siècle, tient des territoires qui privent la Russie d’un accès à la Baltique ; ses finances se diluent sur un espace immense, et ses voisins y voient l’occasion de reprendre leurs terres. Détail qui déroute : la République figure dans les deux camps, puisqu’elle change d’alliance en cours de conflit. Son roi n’est pas héréditaire, il est élu par la Diète.

Stanislas Leszczynski, fils de noble, bon orateur, perd l’élection de 1697 qui porte Auguste II au pouvoir. Auguste II s’allie à la Russie ; Charles XII de Suède envahit alors le pays et force les nobles à le déposer pour élire Stanislas, roi à partir de 1705. Un trône entièrement adossé à son protecteur : quand Charles XII est écrasé en Russie en 1709, Auguste II reprend sa couronne. Stanislas fuit vers la Turquie déguisé en officier français, puis s’installe en Alsace, où il administre un petit château avec le peu qui lui reste. Tout change en 1725 : Louis XV épouse sa fille Marie, et le roi sans royaume s’installe à Chambord.

En 1733, à la mort d’Auguste II, il rentre en Pologne déguisé — ses adversaires menaçant toujours de l’enlever — et la Diète l’élit roi à l’unanimité. Deux semaines plus tard, les troupes russes le chassent et Auguste III est installé. La guerre de Succession de Pologne s’achève en 1735 : militairement battu, Stanislas est politiquement sauvé par ses alliés. Il renonce au pouvoir au profit d’Auguste III, garde ses titres royaux et reçoit le duché de Lorraine et le Barrois, qui reviendront à la France à sa mort. Il s’y consacre à l’architecture, transforme le château de Lunéville et lance à Nancy des travaux qui portent encore son nom.

Le 5 février 1766, il a 88 ans. Une étude parue en 2007 dans la Revue d’histoire de la pharmacie le décrit obèse, presque aveugle et presque sourd, souffrant d’insuffisance rénale, de varices et de crises d’hémorroïdes, probablement dyslipidémique et peut-être diabétique. Seul dans sa chambre, il s’approche de trop près de sa cheminée. Sa robe s’enflamme, il tombe dans l’âtre, ses gardes postés à la porte comprennent trop tard. Sa main est calcinée, une grande partie de son corps gravement brûlée. Il se réveille pourtant d’humeur légère et plaisante sur l’exploit qu’il avait fallu accomplir pour tomber ainsi dans son feu. Son état se dégrade ensuite ; il agonise plusieurs jours et meurt le 23 février. Nancy lui élève une statue en 1831, au centre de la place qui porte son nom. Quant au baba au rhum qu’on lui attribue si volontiers, c’est une légende populaire, pas une attestation d’archives — et elle en dit long : faute de royaume, la mémoire collective a donné à ce roi une pâtisserie.

Pourquoi ces morts nous gênent

Il n’y a rien à conclure sur le caractère de ces trois hommes. Un poison qui ne prend pas, une coupe échangée, une braise : ce sont des accidents, et les accidents ne récompensent ni ne punissent personne. Ce qui est intéressant, c’est notre embarras devant eux. Nous attendons qu’une mort ressemble à la vie qu’elle achève, qu’un stratège meure d’une décision et un guerrier d’une bataille. Quand ce n’est pas le cas, le récit bricole : il invente une immunité tragique, il transforme une dysenterie en martyre, il attribue un dessert à un duc désœuvré.

Le travail de l’historien consiste largement à défaire ces raccords, et à supporter ce qui reste. Sur les trois cas, ce qui reste est solide : les dates, les campagnes, les traités, les descriptions médicales. C’est la mise en scène finale qui vacille — celle de Mithridate presque entièrement, celle de Baybars pour moitié, celle de Stanislas presque pas, parce qu’un accident domestique de 1766 en Lorraine a laissé plus de témoins qu’un palais assiégé au bord de la mer Noire.

Nous continuons de faire pareil, du reste, chaque fois qu’un homme public meurt d’une manière qui ne cadre pas avec ce qu’il fut. La nécrologie cherche le sens, la biographie cherche la boucle. Ces trois rois rappellent seulement que la boucle est un service que nous nous rendons à nous-mêmes, et que l’Histoire, elle, s’en passe très bien.

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