Rationnement et Blitz : comment les Britanniques ont tenu

Avant 1939, tous les experts annonçaient qu’une population civile bombardée craquerait en quelques semaines. La Grande-Bretagne a traversé cinq ans et demi de rationnement, de black-out et de bombes sans une seule émeute de la faim. Ni miracle ni vertu nationale : le résultat de décisions administratives précises, et de quelques légendes bien commodes.

Lundi 8 janvier 1940. Dans les épiceries britanniques, des clients tendent pour la première fois un petit carnet crème à côté de leur monnaie. Trois produits seulement sont concernés : le bacon, le beurre et le sucre. Ce carnet va rythmer la vie du pays pendant plus de cinq ans — et survivre de neuf années à la guerre elle-même.

La question n’est pas de savoir si les Britanniques ont souffert. Ils ont souffert. Elle est de comprendre pourquoi, en cinq ans et demi de restrictions et de bombardements, il n’y a jamais eu la moindre émeute de la faim, alors que tous les experts d’avant-guerre pariaient sur l’effondrement.

Avant 1939, tout le monde attendait l’effondrement

L’idée que l’on casserait un pays en frappant ses civils n’est pas née en 1940. Dès 1908, H. G. Wells décrit des aéronefs qui bombardent Londres et New York ; le film qu’on en tire, La Vie future, sort en 1936 et montre une civilisation pulvérisée par le haut. Entre-temps, les faits semblent lui donner raison : Shanghai est bombardée par les Japonais, l’Espagne par les avions allemands et italiens. Inutile de percer un front si l’on peut briser une population.

Les États s’y préparent donc. Premières simulations d’alerte à Paris en 1936, à Berlin en 1937 ; à Londres, un premier dépôt de masques à gaz et les premiers essais de sirènes en 1937, des tranchées creusées dans les parcs dès 1938. À l’entrée en guerre, la protection civile britannique compte un million et demi d’inscrits, et l’on distribue des masques à toute la population, y compris des modèles colorés dits « Mickey » pour les enfants et des dispositifs où l’on enferme le nourrisson entier. Le 3 septembre 1939, vingt-cinq minutes après l’annonce de Chamberlain, la sirène retentit sur Londres. Fausse alerte — à Paris aussi, le même jour.

Le rationnement, une machine à fabriquer de l’égalité

La vulnérabilité britannique est d’abord arithmétique. En septembre 1939, le pays importe 70 % de son fromage, près de 80 % de ses fruits, plus de la moitié de sa viande — environ 20 millions de tonnes de nourriture par an, acheminées par une marine marchande de plus de 6 700 navires.

Churchill, pourtant, était contre le rationnement, par idéologie : il ne voulait pas d’un gouvernement qui dise aux gens quoi manger. Ce qui a emporté la décision, c’est le souvenir de 1914-1918, où les tickets étaient arrivés bien trop tard. On commence donc petit, en janvier 1940, avec le bacon, le beurre et le sucre. Au second semestre 1942, presque tout est rationné, sauf les légumes. Les carnets sont de trois couleurs, crème pour les adultes, bleu pour les adolescents, vert pour les nourrissons. Deux oranges par enfant ou adolescent. Aucune pour les adultes.

Contrairement à ce qu’on imagine parfois, la ration britannique n’était pas la plus généreuse d’Europe : 250 g de sucre par semaine et par adulte, contre 280 g en Allemagne et 500 g en France ; 150 g de beurre et margarine confondus, contre 200 g en France et 390 g de beurre seul en Australie.

Ce qui distingue le dispositif britannique, c’est le sérieux avec lequel il a été calibré. Des nutritionnistes travaillaient en coulisses : ils pesaient la nourriture ingérée, puis pesaient les selles de leurs proches pour en analyser la teneur en calcium et vérifier que la ration tenait la route. C’est à leur insistance que l’on doit le pain national, imposé dès l’hiver 1940 — farine complète, calcium et vitamines ajoutés, gris, pâteux. Une personne sur sept seulement le préférait au pain blanc. Le résultat est contre-intuitif : pendant le rationnement, la santé de la classe ouvrière s’améliore tandis que celle de la classe moyenne se dégrade. Les riches, eux, ne sont pas touchés. Le rationnement a moins nourri le pays qu’il ne l’a rééquilibré.

Le verrou décisif est ailleurs, et il est rarement raconté : le contrôle des prix et les subventions. Une ration égale ne vaut rien si son prix la met hors de portée. C’est cette combinaison que les historiens désignent le plus souvent comme la raison pour laquelle aucune émeute de la faim n’a éclaté. S’y ajoutent près de 2 000 centres de restauration collective, où un repas simple coûtait neuf pence sans ticket de rationnement. Churchill détestait la sonorité socialiste du mot « collectif » : il les fit baptiser « restaurants britanniques ».

Le contraste avec le continent est brutal. Sur la base de sa théorie raciale, le Reich définit une catégorie de « mangeurs inutiles » : la ration journalière autorisée pour les Juifs d’Europe de l’Est tombe à 420 calories, contre un minimum vital estimé à 1 700, avec interdiction d’acheter au marché. Là où le rationnement britannique répartissait la pénurie, le rationnement nazi était un instrument de mise à mort.

Ce que « l’esprit du Blitz » ne dit pas

La solidarité de ces années-là a existé. Elle a aussi été considérablement embellie. Le ministère de l’Alimentation nomme 900 inspecteurs pour traquer le marché noir ; malgré une amende pouvant atteindre 500 livres, le remboursement du triple de la valeur des marchandises et jusqu’à deux ans de prison, le commerce illicite prospère du début à la fin — un député travailliste le qualifie de trahison de la pire espèce, et la star de music-hall Ivor Novello fait quatre semaines de prison pour de l’essence achetée au noir. La criminalité augmente dans tous les domaines : on cambriole des maisons pendant que leurs habitants sont descendus dans les abris. Solidarité et pillage ont coexisté, la même nuit, dans la même rue.

Les abris eux-mêmes sont un cas d’école de romantisation rétrospective. L’abri Anderson — six plaques de tôle courbe, 1,95 m sur 1,35 m, prévu pour six personnes — était gratuit pour les ménages gagnant moins de 250 livres par an, 7 livres pour les autres. Personne ne les aimait : exigus, froids, l’eau et la boue s’y engouffraient par le sol. Des survivants ont admis avoir parfois préféré l’idée de mourir au chaud, dans leur lit. Quant aux nuits de métro, chantantes et fraternelles, elles doivent beaucoup au cinéma. Les stations avaient d’abord été écartées, pour des raisons de sécurité liées au passage des trains ; la population a ignoré l’interdiction et les autorités ont cédé. Jusqu’à 180 000 personnes dormaient sur les quais londoniens au plus fort des bombardements. Il y a eu des cartes, des fléchettes, de la bière. Il y a surtout eu peu de toilettes, un surpeuplement épuisant, et l’attente de savoir ce qu’on trouverait au matin.

L’évacuation des enfants commence le vendredi 1er septembre 1939, deux jours avant l’entrée en guerre : près d’un million et demi d’enfants britanniques. Dans la cohue, beaucoup sont poussés dans le premier train venu et n’atteignent jamais la destination prévue. À l’arrivée, ils sont inspectés et choisis par les familles d’accueil, scène que les témoins comparent volontiers à un marché. On y a parfois vu la décision froide d’un État indifférent : c’est inexact. Elle avait été planifiée avant guerre avec le ministère de la Santé et des bénévoles, sur le précédent de 1914-1918, et la douleur qu’elle causerait était connue et assumée. Autre mesure, moins commentée : les animaux domestiques étant interdits dans les abris, des milliers de propriétaires ont fait euthanasier leur chien ou leur chat dès les premières semaines.

Le moral tenait aux salles de spectacle

Au tout début de la guerre, le gouvernement ferme les théâtres, les cinémas et les salles de bal. Le tollé est tel que la mesure est annulée au bout de deux semaines. Des agents du renseignement chargés d’observer le comportement des villes juste après un raid concluront la même chose : le moral tient tant que les services publics, les organisations civiques et surtout les lieux de loisirs restent intacts.

Octobre 1939, National Gallery vidée de ses tableaux. La pianiste Myra Hess y lance des concerts à l’heure du déjeuner. Les organisateurs tablent sur cinquante à cent auditeurs. Juste avant l’ouverture, en regardant à travers les portes, ils découvrent plus d’un millier de personnes qui attendent sur le trottoir. La série durera toute la guerre : près de 1 700 concerts, plus de 750 000 spectateurs. Au cinéma, on vend entre 25 et 30 millions de billets par semaine. Ces films sont un mauvais miroir de l’époque — aventure, unité nationale, cohésion sociale, presque jamais de dissidence — mais un bon thermomètre des besoins.

Le football professionnel est annulé dès 1939, en partie parce qu’on se souvient de 1914-1918, quand le public traitait les joueurs de tire-au-flanc, mais les compétitions régionales restent tolérées sous jauge. Le besoin ne disparaît pas, il se déplace — en 1941, à Londres, 133 établissements sont perquisitionnés pour paris illégaux.

Le meilleur indice du prix accordé au moral vient d’Irlande. En mars 1942, Dublin interdit l’exportation de bière pour réserver son blé au pain. Londres, qui restreignait justement ses échanges avec l’Irlande neutre, change de ton quand l’armée signale une agitation liée à la pénurie. Un accord est bricolé : du blé britannique contre de la Guinness, puis du charbon quand la brasserie en manque. Un empire en guerre totale renégociant sa politique commerciale pour sécuriser sa bière : c’est aussi cela, tenir le moral.

Docteur Carotte, fausses coutures et hippodromes labourés

La débrouille, elle aussi, était encadrée par l’État : le ministère diffusait ses recettes de substitution : gâteau sans œuf, faux flan à l’abricot à base de carottes, café de chicorée, et la fameuse tourte Woolton, publiée dans le Times en avril 1941 et baptisée du nom du ministre de l’Alimentation. Les vêtements sont rationnés en juin 1941 ; la soie et le nylon partant aux parachutes, les femmes se colorent les jambes et se dessinent une fausse couture au mollet. C’est aussi l’époque du Docteur Carotte, personnage officiel chargé de convaincre les Britanniques que le légume donnait la vision nocturne, avec l’assurance que le pilote de chasse de nuit John Cunningham devait ses succès à son régime. C’était de la propagande, et l’administration le savait : les carottes étaient abondantes. L’idée très répandue qu’il s’agissait de masquer les progrès du radar est plausible, mais discutée, faute de directive écrite qui l’établisse.

La campagne « Cultiver pour la victoire » fait labourer les parcs, les terrains municipaux, les golfs et jusqu’aux hippodromes. La superficie arable augmente de 43 %, soit six millions d’acres de plus qu’avant guerre, dont 580 hectares du domaine royal de Sandringham. L’année 1942 enregistre les meilleures récoltes de l’histoire britannique.

Ce travail repose largement sur des femmes. Plus de 80 000 s’engagent dans l’Armée des femmes pour la Terre, dès dix-sept ans et demi, pour 48 heures par semaine en hiver et 50 en été, payées au minimum 28 shillings quand les hommes touchent 38 shillings en moyenne pour le même travail. L’imagerie a retenu des jeunes filles souriantes dans les champs ; elle a oublié le corps des femmes bûcherons, chargées d’abattre et de débiter les arbres. Beaucoup ont pourtant vécu ces années comme une parenthèse de liberté inédite — des lesbiennes en particulier, parce que l’effort de guerre détournait l’attention de leur vie privée.

Et puis il y a ce détail qui vaut tous les tonnages d’importation. Dans une école anglaise, une élève dont la sœur a épousé un marin reçoit des bananes, fruit disparu des étals depuis des années. Elle en donne un morceau à ses meilleures amies. Une camarade n’aura droit qu’à en renifler la peau.

Ce que l’échec du Blitz a réellement démontré

Cinquante-sept nuits consécutives de bombardements sur Londres. Une brigade de 2 500 sapeurs-pompiers professionnels renforcée par 28 000 auxiliaires, plus de 300 pompiers tués dans la capitale, 70 000 femmes dans le service en 1943, surnommées les héroïnes aux visages crasseux. Le journaliste américain Ernie Pyle écrira que le Blitz sur Londres est un échec. Hitler persistera pourtant, avec les V1 puis les V2.

Le mythe de l’esprit du Blitz s’est construit sur cet échec, et il n’est pas gratuit : il servait pendant la guerre, parce qu’un peuple qui se croit soudé le devient un peu, il a servi après comme récit national, et le cinéma l’a scellé. Son défaut est ailleurs. Il attribue à un caractère national ce qui relevait d’une organisation : des rations calculées par des nutritionnistes, des prix contrôlés pour que ces rations soient payables, des cantines à neuf pence, des cinémas rouverts au bout de quinze jours, des pompiers en nombre. Rien de tout cela n’est héroïque. Tout cela est administratif — et c’est précisément ce qui a tenu.

La paix revient le 8 mai 1945 : fêtes de rue, feux de joie allumés au milieu de la chaussée. Les tickets, eux, resteront jusqu’en 1954. Neuf années de plus, en pleine paix, sans révolte non plus. Ce que cet épisode éclaire n’a rien de flatteur ni de rassurant : une population ne tient pas parce qu’elle est courageuse, elle tient tant qu’elle a le sentiment que la privation est répartie à peu près également et que la vie ordinaire continue quelque part. Le jour où l’une de ces deux conditions cède, on n’a plus affaire au même pays.

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