Le 3 mai 1968, la police parisienne manque de fourgons : elle embarque les garçons et laisse repartir les filles. De ce détail de logistique naît le plus grand mouvement social de l’histoire française. Le même genre d’accident minuscule se retrouve à Gdańsk, à Qom, à Pékin et à Sidi Bouzid — et il explique pourquoi aucun pouvoir n’a jamais vu venir sa propre chute.
Vendredi 3 mai 1968, cour de la Sorbonne. Le recteur a demandé à la police d’évacuer un meeting où se trouvent réunis, au même endroit et au même moment, à peu près tous les dirigeants contestataires des facultés parisiennes. L’opération paraît simple : embarquer tout le monde. Elle échoue sur un problème de matériel. Il y a plusieurs centaines de personnes dans la cour et pas assez de paniers à salade pour les emmener. Les policiers font monter les hommes et laissent repartir les étudiantes.
Celles-ci traversent le Quartier latin en racontant ce qu’elles viennent de voir. En quelques heures, une manifestation se forme. Depuis l’intérieur des fourgons, les militants la regardent grossir et se demandent, stupéfaits, qui a bien pu l’organiser : tous ceux qui en auraient eu les moyens sont assis à côté d’eux. Personne ne l’a organisée. Trois jours plus tard, ils sont 30 000 dans la rue, deux étudiants viennent d’être condamnés à deux et trois mois de prison ferme, et la France entre dans le plus grand mouvement social de son histoire.
Une révolte ne commence jamais là où la colère est la plus forte
L’explication la plus répandue est aussi la plus rassurante : la misère et la haine du pouvoir finiraient par déborder. C’est faux, ou du moins terriblement insuffisant. Le mécontentement, lui, est permanent. Il était là l’année précédente, il sera encore là l’année suivante, et il ne produit rien. Ce qui manque, chaque fois, c’est l’accident : un événement soudain, local, imprévisible, que personne n’a programmé et qui met dans la rue des gens qui n’y vont jamais.
Le cas tunisien le montre presque expérimentalement. L’immolation de Mohamed Bouazizi, le 17 décembre 2010 à Sidi Bouzid, embrase le pays. Une immolation antérieure, à Monastir, n’avait produit aucun effet. Même geste, même désespoir, même régime — et rien. Ce qui change, à Sidi Bouzid, tient à des circonstances très matérielles : la ville est petite, la famille connue, et le marché hebdomadaire du lendemain fournit l’occasion physique du rassemblement. Ajoutez-y des cadres syndicaux de l’UGTT présents sur place, dans une région intérieure oubliée, et l’étincelle trouve du combustible.
Il faut ici distinguer ce qui est attesté de ce qui relève de la reconstitution. Les faits, les dates, les enchaînements sont documentés par les archives, les procès et les témoignages. La règle générale — pas de révolte sans accident déclencheur — est, elle, une interprétation d’historiens et de sociologues, solide mais discutée. Ce qui n’est pas discuté, en revanche, c’est le constat négatif : aucun gouvernement, aucun opposant, aucun service de renseignement n’a jamais su prédire un déclenchement. Ni la SAVAK iranienne, ni la police politique polonaise, ni les Renseignements généraux français.
Le déclencheur est dérisoire, et parfois carrément faux
Passez les cinq révoltes en revue et l’on voit se répéter la même disproportion entre la cause et l’effet.
En Iran, tout part d’un article de presse. Au début de janvier 1978, un grand quotidien de Téhéran publie, sur commande du pouvoir, un texte attaquant Khomeiny sur sa vie privée et ses origines. L’ayatollah, exilé depuis quinze ans, n’est alors connu que d’une poignée d’étudiants en théologie ; une bonne partie du haut clergé le juge trop autoritaire, trop radical. L’article provoque une manifestation à Qom. Un manifestant est tué devant la maison d’un autre ayatollah, Shariatmadari. Par simple corporatisme, le clergé se retrouve contraint de se ranger derrière l’homme qu’il n’aimait pas. La légende du chef naturel et incontesté du chiisme est née là, d’une maladresse policière et d’un article de journal.
En Pologne, le point de départ est un licenciement. Anna Walentynowicz, grutière au chantier naval Lénine de Gdańsk, est renvoyée à quelques mois de la retraite, pendant un congé maladie. Le 14 août 1980, 17 000 ouvriers cessent le travail pour elle. Deux jours plus tard, la grève est gagnée : réintégration, augmentations, monument promis aux morts de 1970. Les hommes commencent à rentrer chez eux pour le week-end. C’est Walentynowicz elle-même qui se dresse devant le portail et leur demande ce qu’ils comptent faire des usines qui les avaient suivis par solidarité. Ils font demi-tour. Le mot Solidarność sort de cette scène-là. Le 23 août, le comité de grève représente 370 entreprises et 400 000 salariés ; en trois mois, le syndicat comptera 10 millions d’adhérents sur 13 millions de salariés que compte alors le pays.
En Chine, l’étincelle est un enterrement. Hu Yaobang, dirigeant réformateur écarté du pouvoir, meurt le 15 avril 1989 ; pleurer un homme que le régime a mis de côté est la seule manière légale de le critiquer. Les rassemblements gagnent les 46 universités de Pékin. Le 17 avril, quelques milliers d’étudiants marchent sur Tiananmen malgré l’interdiction.
Quant à la Tunisie, son symbole repose sur une confusion d’identité. Mohamed Bouazizi était marchand ambulant ; il s’appelait Tarek à l’état civil et n’avait pas de diplôme. Mais ceux qui cherchent son nom en ligne tombent sur un homonyme — un ingénieur diplômé, bien vivant, qui avait publié quelques jours plus tôt un texte amer sur sa page Facebook. Les deux hommes fusionnent dans l’imaginaire collectif, et c’est ce « jeune diplômé au chômage » imaginaire qui mobilise les réseaux syndicaux. Autre légende de la même famille : la « révolution Facebook ». Les acteurs de terrain la contestent presque unanimement. Le mouvement a été encadré par les militants de l’UGTT des régions intérieures ; Internet a amplifié, il n’a pas commencé.
Les recettes du pouvoir aggravent tout
Face à une révolte, les gouvernements ressortent le même manuel : concéder un peu, menacer un peu. Les cinq cas montrent des recettes qui se retournent contre ceux qui les appliquent.
Le 11 mai 1968, Pompidou obtient de De Gaulle la réouverture de la Sorbonne et une révision rapide des condamnations. Concessions classiques, efficaces d’habitude. Elles n’apaisent rien : le 14 mai, les 1 800 ouvriers de Sud-Aviation à Nantes occupent leur usine, et le 16 la CGT déclenche la grève à Renault-Billancourt pour ne pas être débordée. Deux semaines plus tard, les accords de Grenelle, arrachés après deux nuits de négociation, sont rejetés par la base de Billancourt : le secrétaire général de la CGT ne parvient pas à les faire accepter par ses propres troupes.
À Pékin, l’éditorial du Quotidien du Peuple du 26 avril 1989, qui traite les étudiants d’antipatriotes et d’antisocialistes, produit exactement l’inverse de l’effet recherché : le lendemain, les cortèges franchissent les barrages avec une facilité déconcertante, encouragés par les habitants. Ils sont environ 100 000. À la mi-mai, ils seront un million.
Et à Tunis, le 28 décembre 2010, Ben Ali se rend au chevet de Bouazizi, propose 20 000 dinars — 10 000 euros — à la mère et un emploi à la sœur. Le geste, filmé, ne calme personne. Il rend visible ce qu’il voulait dissimuler.
Le moment où l’État cesse de s’obéir à lui-même
C’est le mécanisme le plus intéressant, et le plus rarement raconté. Passé un certain seuil, l’appareil d’État se délite de l’intérieur. Les ordres évidents ne sont plus donnés ; ceux qui sont donnés ne sont ni transmis ni appliqués ; et des fonctionnaires subalternes se mettent à prendre des initiatives inouïes, en fonction de leur survie personnelle.
Le 18 mai 1989, la remontrance publique de Li Peng aux leaders étudiants passe le soir même à la télévision chinoise. Soit l’ordre de censurer n’a pas été exécuté, soit personne ne l’a donné : dans les deux cas, la machine ne fonctionne plus. Le 20 mai, les troupes envoyées à Pékin, en partie désarmées, sont bloquées par les habitants ; des généraux écrivent à Deng Xiaoping pour demander que la loi martiale ne soit pas appliquée, et le commandant de la 38e armée refuse ouvertement d’obéir. Il faudra que Deng reprenne l’armée en main, unité par unité, avant de pouvoir ordonner l’assaut.
En Tunisie, le 31 décembre 2010, le commandant de la garde nationale interdit de sa propre initiative l’usage des gaz et des armes sur environ 80 % du territoire, sans l’aval du président ni du ministre de l’Intérieur. Le 14 janvier, c’est un chef de brigade antiterroriste qui décide seul d’arrêter la famille Trabelsi à l’aéroport, tandis que 50 hommes sur les 70 de la garde présidentielle refusent le combat. L’un des policiers présents à l’aéroport sort son téléphone et filme, non pas les prisonniers, mais les écussons de son unité : il se fabrique une preuve pour le régime d’après.
En Iran, le point de bascule tient en un communiqué. Le 11 février 1979, le conseil suprême des généraux se déclare neutre. La monarchie s’effondre le jour même. Ces généraux seront ensuite exécutés et leurs dépouilles montrées à la presse internationale — la neutralité ne sauve pas.
Une seule exception à ce délitement, et elle est instructive : la Pologne. Dans la nuit du 12 au 13 décembre 1981, l’« état de guerre » de Jaruzelski surprend tout le monde, y compris les dirigeants du parti communiste et les hauts fonctionnaires, qui n’ont pas été informés. L’opération repose sur la seule institution encore épargnée par la révolte : l’armée, 350 000 hommes et 3 500 blindés. Cinq mille cadres de Solidarność sont arrêtés en une nuit. Quand une institution tient encore, la répression fonctionne.
Ce que les issues nous apprennent
Les cinq histoires se terminent différemment, et cette divergence compte autant que les ressemblances. En France, la dissolution annoncée le 30 mai 1968 vide la rue : fin juin, la droite emporte 80 % des sièges et la gauche subit sa pire défaite depuis 1920. Le pouvoir a gagné — puis De Gaulle est désavoué au référendum d’avril 1969 et démissionne. À Pékin, l’assaut du 4 juin ferme la parenthèse dans le sang ; le bilan reste l’un des plus disputés de l’histoire contemporaine, les décomptes allant de quelques centaines à plusieurs milliers de morts, faute d’archives ouvertes. En Iran, la révolte débouche sur un régime qui exécute ses propres alliés de la veille. En Tunisie, la Constitution mettra trois ans à voir le jour, après deux assassinats politiques en 2013.
La Pologne, elle, gagne à retardement : le 6 avril 1989, les accords ouvrent 35 % des sièges de l’Assemblée à la compétition ; le 18 juin, Solidarność remporte 99 sièges sur 100 au Sénat et la totalité des sièges disputés. En quelques semaines, la Hongrie, la RDA, la Tchécoslovaquie et la Roumanie basculent. Vingt-deux ans plus tard, la Tunisie produira le même effet de contagion sur l’Égypte, la Libye, le Yémen, la Syrie — avec, en Syrie, un coût humain que personne n’avait imaginé.
Reste ce qui me frappe le plus dans cette série. Nous vivons dans des sociétés qui produisent des rapports de risque, des indicateurs, des cartes de tension sociale. Aucun de ces outils n’aurait signalé un manque de fourgons cour de la Sorbonne, ni la colère d’une grutière renvoyée à cinq mois de la retraite. Ce n’est pas une faiblesse des services : c’est la nature de l’objet. Une révolte n’est pas une somme de mécontentements qu’on pourrait additionner à l’avance, c’est une réaction en chaîne dont le premier maillon est toujours trop petit pour être surveillé. Les pouvoirs qui se croient les mieux informés sont peut-être simplement ceux qui regardent au mauvais endroit.