Marco Polo : pourquoi son nom a éclipsé tous les autres

Il n’a pas ouvert la route de l’Asie, il n’a jamais représenté Venise, et une partie de son livre est recopiée sur des textes antérieurs. Pourtant c’est Marco Polo, et pas les deux religieux partis avant lui, dont le nom est devenu synonyme de voyage au bout du monde. Voici ce qui explique vraiment cette gloire.

Dans Age of Empires II, jeu de stratégie sorti en 1999, il suffit de taper « marco » pour que le brouillard de guerre se lève et que la carte apparaisse en entier. Un marchand vénitien mort en 1324 sert donc de mot de passe informatique à l’idée même de voir le monde. L’ironie est jolie : son livre est précisément l’un des textes médiévaux où l’on distingue le plus mal ce que l’auteur a vu de ce qu’il a lu ailleurs.

Rien pourtant ne le désignait pour cette place. Il n’est pas le premier Européen reçu à la cour mongole : deux religieux l’y ont précédé d’une génération. Il n’est l’ambassadeur de personne : sa famille, installée à Venise depuis 1033, n’a jamais reçu la moindre charge publique. Et son propre père avait fait le trajet avant lui. La question mérite donc d’être posée franchement : pourquoi Marco Polo, et pas Guillaume de Rubrouck ?

Deux religieux l’avaient précédé d’une génération

La peur a ouvert la route bien avant le commerce. En 1206, lors d’un grand kouriltaï, Temüjin unifie les peuples de la steppe et devient Gengis Khan. Suivent les Ouïgours en 1209, l’actuelle Pékin en 1215, la Chine septentrionale en 1217, la Corée en 1218, l’Asie centrale de 1218 à 1220. Temüjin meurt en 1227, mais la machine continue sans lui : de 1236 à 1242, les armées mongoles écrasent successivement Russes, Polonais, Hongrois, Bulgares et Croates.

L’Europe chrétienne avait d’abord voulu croire, dès 1220, que ces cavaliers venus de l’est étaient les troupes du prêtre Jean — ce souverain chrétien mythique censé prendre les musulmans à revers et secourir les croisés. C’était une légende de circonstance, née d’un besoin : on espérait un allié providentiel au moment où les États latins d’Orient s’effritaient. Les campagnes de 1236-1242 ont réglé la question.

D’où deux missions, attestées et documentées. En 1245, le pape Innocent IV envoie le franciscain Jean de Plan Carpin ; en 1253, Saint Louis envoie Guillaume de Rubrouck. Tous deux reviennent, tous deux écrivent. Leurs relations décrivent l’itinéraire, les distances, les usages, le fonctionnement administratif d’un empire capable d’intégrer des populations très diverses. Ce sont, au sens strict, les premiers reporters européens en Asie centrale, et leurs textes sont plus fiables que celui de Marco Polo.

Seulement voilà : ce sont des rapports. Rédigés en latin, adressés à un commanditaire, destinés à circuler dans un cercle étroit de chancelleries et de couvents. Personne n’a jamais recopié Plan Carpin pour se distraire le soir.

Des marchands privés, mandatés par personne

Venise, au XIIIe siècle, compte environ 200 000 habitants répartis en six sestieri. Sa richesse tient à sa flotte et aux privilèges commerciaux arrachés à l’Empire byzantin. Elle exporte du sel, du bois, du blé, du fer ; elle importe l’or du Soudan, les épices des Indes, les soies de Constantinople, les fourrures du monde scandinave. En 1238, elle entretient à Alexandrie un consul permanent, une église, un bain public et un fondouk, c’est-à-dire un entrepôt marchand. Le 12 avril 1204, sa flotte avait livré Constantinople, son ancienne alliée, au pillage de la quatrième croisade.

Dans cette république, le pouvoir passe par les charges officielles. Les Polo n’en ont aucune. Le nom est commun, la famille est là depuis 1033 sans avoir jamais siégé nulle part. Quand, en 1254, Niccolò et Matteo quittent Constantinople, ils ne portent donc aucun mandat : ils vont chercher un partenariat commercial auprès de la Horde d’Or, alors dirigée par Batou, fils de Djötchi et petit-fils de Gengis Khan. Le calcul est limpide. Les Génois négocient au même moment avec les Byzantins pour chasser les Vénitiens de la mer Noire, et mieux vaut prendre de l’avance.

La suite tient de l’improvisation. Reçus à Saraï par Berké, successeur de Batou, les deux frères doivent repartir quand une guerre éclate entre Mongols, contournent la Caspienne, se retrouvent bloqués à Boukhara, et finissent par pousser jusqu’à Shangdu, où Koubilaï Khan les reçoit en 1266. Ils lui exposent l’histoire et l’organisation de l’Europe en insistant sur le christianisme. Le grand Khan les renvoie avec une lettre pour le pape et une commande précise : revenir avec cent docteurs de la foi chrétienne. Il leur faut trois ans pour rentrer. Ils repartent en 1271 avec l’huile sainte prise à Acre et deux dominicains, qui rebroussent chemin presque aussitôt. Cent demandés, deux partis, aucun arrivé.

Ce chiffre dit tout du statut réel de la famille : sans le livre de Marco, le voyage de son père et de son oncle n’aurait laissé aucune trace écrite.

Ce que Marco Polo a vu, ce qu’il a recopié

Le Devisement du monde n’est pas un journal de bord. C’est un récit dicté une trentaine d’années après les faits, où l’on repère souvent, presque ligne à ligne, ce qui relève du témoignage et ce qui vient de la bibliothèque.

Quand Marco séjourne quelque part, cela se sent. À Tabriz, capitale ilkhanide, il détaille les jardins, les réserves d’eau, les fleurs et les fruits, et note la coexistence de chrétiens arméniens, nestoriens, jacobites et géorgiens. Quand il ne fait que passer à distance, le texte s’aplatit : Bagdad, qu’il ne visite pas, est expédiée en généralités. Il lui arrive aussi de voir ce que ses lectures lui ont appris à voir. Il croit reconnaître en Perse la ville de Savé d’où seraient partis les rois mages, et affirme y avoir vu leurs corps momifiés. Ce n’est pas de la malhonnêteté, c’est la géographie mentale d’un chrétien du XIIIe siècle, pour qui la Bible tient lieu d’atlas.

Trois chapitres sont consacrés aux Assassins d’Alamut, la secte ismaélienne nizarite. Marco n’y a rien vu : il compile des récits antérieurs. Ces pages deviendront pourtant les préférées des cours européennes pendant des siècles — le jeune homme drogué, le jardin qui imite le paradis, le tueur qui obéit sans discuter. L’étymologie qui ferait dériver « assassin » de « haschichin » se rapporte d’ailleurs au conditionnel : hypothèse ancienne, pas fait établi.

D’autres passages relèvent franchement de l’enjolivement. Marco attribue à Hangzhou 12 000 ponts de pierre ; les sources chinoises en comptent plutôt une centaine. Il se donne un rôle décisif au siège de Xiangyang, où les Polo auraient fourni les machines de guerre : or la ville tombe en 1273, au terme d’un siège engagé à la fin des années 1260, et la famille n’arrive en Chine qu’à l’été 1275. Ailleurs encore, il se présente comme l’unique survivant d’une attaque de brigands caraunas en Perse, en omettant que son père et son oncle, censés voyager avec lui du début à la fin, poursuivent ensuite tranquillement le trajet. Sur l’ensemble du livre, il ne les mentionne presque jamais et décrit des missions sans dire lequel des trois les a exécutées.

Il y est pourtant bien allé

Une thèse minoritaire, relancée dans les années 1990, soutient que Marco Polo n’aurait jamais mis les pieds en Chine et aurait tout compilé depuis la Perse. Elle s’appuie sur des silences réels : ni Grande Muraille, ni pieds bandés, ni trace de son nom vénitien dans les archives impériales. Ces arguments méritent d’être entendus, mais ils n’ont pas emporté l’adhésion des historiens.

D’abord parce qu’une source chinoise, l’histoire des Yuan, mentionne un certain « Bolo » emprisonné en 1274 puis libéré sur ordre du grand Khan. L’indice est troublant sans être décisif : l’homonymie reste possible, et cela se range dans le probable, pas dans le prouvé. Ensuite parce que certains détails ne s’inventent pas depuis Tabriz. Le papier-monnaie des Yuan, ces billets d’écorce de mûrier sur lesquels repose la puissance financière de l’empire, est décrit avec la précision d’un homme qui en a manipulé.

Et surtout parce que le ton change. Dans les chapitres chinois, Marco cesse de citer et se met à compter ; il répète que le territoire le dépasse, que les villes sont trop nombreuses, qu’il ne peut pas tout dire. C’est l’écriture d’un homme qui n’a plus de modèle livresque devant lui. Il reste environ dix-sept ans au service de Koubilaï. Il assiste en 1280 aux deux tentatives ratées contre le Japon, qu’il appelle Cipango. Sa première mission le mène vers la Chine du Sud-Est, aux confins de la Birmanie et du Cambodge, là où les Mongols affrontent l’empire de Pagan : il y décrit un pays « aux dents d’or », dont les habitants recouvrent leurs dents de plaquettes d’or et se servent de coquillages de l’océan Indien comme monnaie, des pères qui restent alités quarante jours après une naissance pour partager l’enfantement. À Hangzhou, il s’émerveille des bains où l’on est massé puis servi en thé.

Il voit aussi de près la logique du pouvoir mongol. Depuis 1271, Koubilaï revendique le mandat céleste et travaille son image de souverain sage, protecteur de tous les arts, de tous les peuples et de toutes les coutumes : palais de marbre, fresques de paysages et d’animaux, ménagerie, lac artificiel, et Khanbalik tracée en échiquier, où se croisent toutes les populations d’Asie centrale. En 1282, des comploteurs chinois le manquent et tuent à sa place son ministre des finances, le Perse Ahmed Fenakati — dont Koubilaï découvre au passage que les comptes étaient truqués. Le Khan fait exhumer le cadavre, le livre aux chiens, et fait mettre à mort les enfants du ministre. Rien là d’incohérent avec le mécène du palais de marbre : dans un empire tenu par l’exemplarité du châtiment, la punition doit se voir de loin. Marco, serviteur étranger du même maître, a parfaitement compris le message.

Un livre né d’une défaite navale

Vers 1290, Koubilaï vieillit, ne se déplace plus, et sa favorite Nambi tient la cour. Les Polo veulent partir tant qu’il est en vie, car un nouveau Khan pourrait leur fermer la route. L’occasion vient d’un mariage. Arghoun, vice-roi de Perse, réclame une épouse ; Koubilaï choisit la princesse Kököchin, à peine dix-sept ans, et lâche à contrecœur ses Vénitiens, réputés bons marins, pour escorter le convoi. Il leur confie au passage des lettres pour plusieurs souverains chrétiens, dont le pape et Philippe le Bel. En février 1291, quatorze jonques géantes chargées de trésors lèvent l’ancre. Suivent Sumatra, le détroit de Malacca, Ceylan, l’Inde, Ormuz en avril 1293, puis Socotra et l’Éthiopie. Marco affirmera que sur six cents membres d’équipage, dix-huit sont arrivés vivants : chiffre invérifiable, et probablement arrondi vers le spectaculaire.

Pour l’Inde et l’Éthiopie, il repasse en mode compilation, mêlant ses lectures à quelques notations bien à lui : le bois « brésil » dont on tire une teinture pour les tissus, des tarentules qui l’obligent à dormir dans un hamac, des girafes, des baleines pêchées à Socotra.

Il rentre à Venise en 1295, après vingt-cinq ans d’absence, dans une ville qui ne l’attendait pas. Pendant ce temps, les Génois ont ouvert leurs propres routes en mer Noire et en Crimée, et les frères Antonio et Benedetto Vivaldi ont tenté de contourner l’Afrique. Trois ans plus tard, à la bataille de Curzola, Gênes écrase Venise et Marco est fait prisonnier. En cellule, il rencontre Rustichello, un écrivain de métier, rompu aux romans de chevalerie. C’est à lui qu’il dicte le Devisement du monde.

Tout se joue là, et pas dans le désert du Taklamakan. Le texte n’est pas rédigé en latin administratif mais dans la langue littéraire des cours, par un professionnel du récit qui sait où placer une merveille. Le résultat se copie, se traduit, se lit à voix haute. Libéré à quarante-cinq ans, Marco doit à ce livre et aux richesses rapportées d’Asie son accès à la noblesse. Il épouse Donata Badoer, se contente ensuite d’affaires familiales tranquilles, finance parfois le départ d’autres voyageurs, et meurt dans son lit le 9 janvier 1324, à soixante-dix ans, laissant trois filles — Fantina, Bellela et Moreta — mariées avec des dots considérables.

Pourquoi c’est son nom qui reste

Trois raisons, et aucune ne tient à l’héroïsme. La durée d’abord : Plan Carpin et Rubrouck ont passé quelques mois en Asie, Marco Polo dix-sept ans au service du souverain le plus puissant de son temps. La forme ensuite : un rapport en latin destiné à un commanditaire ne fait pas le même chemin qu’un récit dicté à un romancier professionnel. Le hasard enfin. Sans la défaite de Curzola et sans une cellule génoise, ce voyage n’aurait sans doute jamais été écrit.

Il faut y ajouter la postérité. Un autre Génois, Christophe Colomb, lira le Devisement du monde de très près : l’exemplaire couvert de ses annotations est conservé à Séville. Le livre qui multipliait par cent les ponts de Hangzhou a contribué à envoyer des caravelles vers l’ouest.

Reste la part la moins confortable de l’affaire. Nous confondons volontiers celui qui a vu et celui qui a raconté. La mémoire collective ne récompense pas l’exactitude, elle récompense la mise en forme, et rien n’indique que cela ait changé : la version qui circule aujourd’hui n’est presque jamais la plus rigoureuse, c’est la mieux racontée. Marco Polo n’a pas dissipé le brouillard, il l’a même parfois épaissi. Mais il a été le premier à en tirer un livre qu’on avait envie de lire — et c’est pour cela que, sept siècles plus tard, il suffit de taper son nom.

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