Prisons d’État françaises : enfermer pour faire taire

Une nuit d’avril 1687, un homme masqué entre au fort de l’île Sainte-Marguerite dans une chaise à porteurs bâchée. Sa cellule de trente mètres carrés n’a rien d’un cachot : tout le dispositif vise à l’empêcher de parler, pas de s’évader. De Sainte-Marguerite à Clairvaux, les prisons d’État françaises racontent la même obsession — organiser le silence.

Une nuit d’avril 1687, un convoi franchit la poterne du fort royal de l’île Sainte-Marguerite, à un kilomètre de la côte, en face de Cannes. Au centre du cortège, une chaise à porteurs recouverte d’une toile. Personne, dans la garnison, ne verra le visage de l’homme qu’elle transporte : il vient de Pignerol, dans le Piémont, et on lui a fait porter un masque pour le voyage.

Deux mois plus tôt, en février, son geôlier avait fait aménager pour lui une cellule sur mesure : voûtée, trente mètres carrés, cheminée, latrines, triple grille aux barreaux croisés, trois portes successives. Le détail des barreaux croisés est le plus parlant de toute l’affaire — une grille pareille n’empêche pas un homme de sortir, elle empêche de jeter quelque chose dehors. Un mot, un objet, un message. Ce que l’État royal enferme sur cette île, ce n’est pas un corps dangereux. C’est une phrase.

Le masque de fer : ce qui est attesté, ce que Voltaire a inventé

Le geôlier s’appelle Bénigne d’Auvergne de Saint-Mars. Ancien mousquetaire, il a servi sous d’Artagnan avant de devenir l’homme de confiance de Louis XIV et de son ministre Louvois pour ce genre de dossiers. Nommé gouverneur du fort royal, il emmène avec lui son plus ancien prisonnier — celui qu’il traîne d’affectation en affectation depuis une trentaine d’années. Au total, l’homme au masque passera trente-quatre ans en détention.

Écrivant à son ministre, Saint-Mars décrit la cellule qu’il a fait construire comme l’une des plus belles, des plus claires et des plus sûres d’Europe. Il n’exagère probablement pas beaucoup : les soldats de la garnison étaient très certainement moins bien logés que le détenu. Les consignes, elles, sont d’une clarté glaçante. Ne pas écouter ce que le prisonnier aurait à dire. Le menacer de mort s’il tente de livrer un secret. Aucune question sur ce qu’il sait, aucun interrogatoire, aucun procès : seulement l’ordre de ne pas entendre.

Voilà pour ce qui est attesté, parce que cela figure dans la correspondance administrative de l’époque. Le reste — qui était cet homme, ce qu’il savait — n’est pas documenté du tout. Et un détail rarement rappelé complique encore le tableau : il n’y avait pas de masque à Pignerol. Le masque apparaît au moment du transfert vers Cannes. Pendant des années, donc, le prisonnier le plus secret du royaume a vécu à visage découvert, au milieu des autres détenus.

Le frère jumeau de Louis XIV, Molière, d’Artagnan : ces trois pistes n’ont rien d’ancien. La thèse du jumeau ne remonte à aucune source du XVIIe siècle. Elle date de 1751, quand Voltaire publie Le Siècle de Louis XIV. Un secret d’État sans contenu appelle irrésistiblement un contenu, et Voltaire lui en fournit un. Reste à dire pourquoi celui-là a pris. Sous une monarchie de droit divin, le seul secret assez lourd pour justifier trente-quatre ans de détention muette ne peut être qu’un secret de sang : un frère caché, c’est-à-dire un doute sur la légitimité du roi. La légende du masque de fer n’est pas une information sur un prisonnier, c’est une théorie politique déguisée en fait divers — et c’est ce qui lui a valu trois siècles de carrière.

Les historiens qui reconstituent la liste de tous les détenus passés entre les mains de Saint-Mars font converger les pistes vers un nom, Eustache Danger — lui-même un pseudonyme, celui d’un valet. Certains vont plus loin : un document situerait la mort de ce valet dès le début de 1680, alors qu’une lettre de Louvois le concernant est du 23 mars — d’où l’hypothèse d’une substitution, et celle d’un Nicolas Fouquet qui ne serait pas mort à Pignerol. Hypothèse minoritaire, qu’aucune preuve ne soutient à ce jour. Ce que l’on peut affirmer, c’est que l’appareil d’État a fonctionné : trois siècles et demi plus tard, il tient toujours.

Les prisons d’État sans procès : If et Vincennes

Le château d’If naît d’une curiosité. En 1516, François Ier, de passage à Marseille, apprend qu’une bête extraordinaire se trouve sur un îlot de la rade : massive, cuirassée, cornue. Il veut la voir. C’est un rhinocéros, cadeau du roi du Portugal au pape Léon X, en transit vers Rome, animal alors inconnu en Europe. Le navire qui l’emporte sombrera, et les marins raconteront que ses mugissements hantent l’île — voilà l’origine très terrestre du fantôme d’If. Frappé par la position de l’îlot, le roi y fait bâtir une fortification contre les pirates, Barberousse en tête. Le fort devient très vite une prison.

Qui y trouve-t-on ? Des protestants après la révocation de l’édit de Nantes, des républicains, des communards, quantité de journalistes hostiles au pouvoir. Beaucoup n’ont commis aucun crime et n’ont jamais été jugés. Le régime intérieur dépend d’un gouverneur agissant en maître absolu : les détenus fortunés logent dans les étages supérieurs, parfois avec bibliothèque et valet — ainsi du jeune Mirabeau, enfermé quelques mois sur demande de son père. La prison reproduit la hiérarchie sociale du dehors.

Quant à Edmond Dantès, il n’a jamais mis les pieds à If : il n’a jamais existé. Dumas s’est inspiré d’un fait divers parisien de 1801, l’arrestation d’un cordonnier dont le nom varie selon les versions. Des générations de visiteurs se sont pourtant persuadées que Monte-Cristo avait vécu, au point qu’on montre encore sa cellule.

À Vincennes, le mécanisme est le même mais l’outil porte un nom : la lettre de cachet. En 1778, le marquis de Sade y entre à trente-huit ans et en sort à cinquante — treize années, cellule numéro 6, ce qui lui vaut d’être appelé « Monsieur le 6 ». La lettre a été obtenue par sa belle-mère, Mme de Montreuil. Ce qui aggrave son cas n’est pas tant le libertinage que ses profanations anticléricales et son athéisme, dans une monarchie où l’irreligion est une affaire d’État. Ses œuvres resteront interdites jusqu’au milieu du XXe siècle.

Sade décrit un cachot infect. La réalité quotidienne était moins dure que ses plaintes : riche, il était bien nourri, soigné, et pouvait se faire livrer à peu près ce qu’il voulait. La peine n’était pas dans le confort. Elle était dans l’absence de terme. Pas de jugement, donc pas de durée, donc aucune date à laquelle se raccrocher — treize ans d’indétermination.

D’Éon : quand la peine n’est plus une prison mais une identité

Né à Tonnerre en 1728, le chevalier d’Éon entre au « Secret du roi », le renseignement personnel de Louis XV, après avoir été remarqué travesti en femme lors d’un bal à Versailles. Envoyé à Londres comme secrétaire de l’ambassadeur, le duc de Nivernais, il y a une mission précise : relever les côtes britanniques en vue d’un débarquement. Puis on l’écarte au profit du comte de Guerchy. Il publie alors des papiers secrets, refuse l’ordre de rentrer, et fait courir le bruit qu’il est de sexe féminin. Un tribunal anglais le déclare femme.

Sans le moindre examen, sur la foi de témoins de troisième main liés à un parieur — des sommes considérables se jouaient à Londres sur la question. Louis XVI, sur suggestion de Marie-Antoinette, autorise son retour à une condition : qu’il vive habillé en femme. D’Éon accepte la robe, se présente au roi sans s’être rasé et garde sous sa jupe ses bottes et ses éperons, qu’il fait tinter sur les parquets de Versailles. Puis on l’exile cinq ans à Tonnerre, où personne n’a jamais douté qu’il était un homme et où sa loge maçonnique lui écrivait « à Mademoiselle d’Éon, très cher frère ». Il meurt à Londres en 1810, à quatre-vingt-un ans, toujours sous ce statut.

On le présente parfois comme le premier assigné à résidence de l’histoire de France : la formule est jolie, elle demande à être prise avec prudence. Le mécanisme, lui, ne fait aucun doute. Un homme détenait des papiers compromettants. Plutôt que de le juger, on lui a imposé une existence qui le rendait inaudible.

Clairvaux 1847 : le silence devenu rentable

L’abbaye de Clairvaux, la plus grande abbaye cistercienne d’Europe, abrite des moines pendant sept siècles. La Révolution déclare les biens du clergé biens nationaux ; les premiers condamnés correctionnels arrivent en 1814. Cinq ans plus tard, ils sont plus de 1 500. Dans les années 1840, près de 3 000, derrière un mur d’enceinte de plus de trois kilomètres.

Le régime en vigueur s’appelle le « système de l’entreprise » : l’administration confie les détenus à un entrepreneur privé retenu au prix le plus bas. À Clairvaux, le marché revient à une entreprise de textile, et les prisonniers tissent eux-mêmes le droguet de leurs uniformes. Comprimer les coûts devient la logique unique du lieu. Deux repas par jour, bouillon et quelques légumes. Des carcasses de bêtes malades livrées de nuit. Du pain blanchi à la chaux pour lui donner l’apparence du pain blanc. Des enfants travaillant presque nus — le plus jeune détenu de la maison avait cinq ans, et l’on y enfermait des gamins pour cinq, huit ou dix ans pour vagabondage ou mendicité. Des malades poussés au travail.

Le résultat tient dans deux chiffres. Mortalité ordinaire de l’établissement : cent à cent cinquante détenus par an. Pendant la période du scandale : sept cents morts en trente mois. Un des entrepreneurs était le frère d’un dirigeant de l’administration pénitentiaire, et les inspecteurs ne passaient qu’une fois l’an environ.

Ce qui rompt le silence n’est ni une inspection ni un ministre. En 1847, un journaliste du Propagateur de l’Aube reçoit des lettres anonymes attribuées à un obscur commis aux écritures. L’opposition républicaine interpelle le ministre de l’Intérieur Duchâtel. Le procès, lui, se tient à Bar-sur-Aube et non à Paris, et les peines disent tout de la volonté d’étouffer : quatre mois de prison pour le principal accusé, trois mois pour deux associés, une simple amende pour le dernier. Le système de l’entreprise disparaît ensuite de Clairvaux au profit de la régie. Sept cents morts auront valu quatre mois.

Montluc 1943 : cette fois, c’est l’archive qui disparaît

La prison de Montluc, à Lyon, est construite en 1921. Prison militaire française, elle sert dès juin 1940 au gouvernement de Vichy pour enfermer des résistants et des communistes — deux ans avant que les Allemands ne la réquisitionnent, au printemps 1943. Début 1943, le Reich autorise officiellement l’usage de la violence et des sévices dans les interrogatoires.

Le 21 juin 1943, Klaus Barbie mène l’opération de Caluire, au cabinet du docteur Dugoujon. Jean Moulin arrive avec quarante-cinq minutes de retard et se retrouve dans la salle d’attente : on le prend d’abord pour un patient. Il faudra deux ou trois jours d’interrogatoires pour que l’un des participants à la réunion permette à Barbie d’identifier Max comme le délégué du général de Gaulle. Suivent onze jours de confrontation entre les deux hommes.

De ces onze jours, il ne reste presque rien. Les archives allemandes de la période ont quasi totalement disparu — il n’existe même pas de liste complète des internés de Montluc sous l’occupation allemande. Tout ce que l’on sait de l’état de Jean Moulin tient dans deux témoignages de détenus : Raymond Aubrac, arrêté en même temps que lui, dont la cellule donnait sur l’escalier, et Christian Pineau, le dernier à l’avoir approché. Deux regards par une porte. On ignore donc comment et combien de temps il a été torturé. Une chose se déduit pourtant, et solidement : aucune vague d’arrestations n’a suivi dans les semaines suivantes. Il n’a pas parlé. Sa mort est officiellement datée du 8 juillet 1943, dans le train qui l’emmenait en Allemagne. De Gaulle fera entrer ses cendres au Panthéon en 1964, avec le discours de Malraux ; Barbie sera extradé en 1983 et jugé à Lyon en 1987, lors du premier procès pour crime contre l’humanité de l’histoire judiciaire française.

Ce que ces six murs ont en commun

Rien ne relie a priori un valet masqué de 1687, un marquis embastillé par sa belle-mère, sept cents morts de faim en Champagne et un résistant lyonnais. Sauf ceci : dans chaque cas, il manque un tiers. Personne d’extérieur pour ouvrir la porte, poser une question, tenir un registre consultable.

Il serait facile de conclure à la cruauté des époques passées, et ce serait manquer le mécanisme, bien plus banal. Le fort de Sainte-Marguerite est admirablement tenu, la cellule de Sade est confortable, Clairvaux fonctionne selon un marché public en bonne et due forme : aucun de ces lieux ne marche à la barbarie, tous marchent à l’absence de contrôle. Et ce qui a fait céder Clairvaux n’est pas une réforme venue d’en haut, mais un commis aux écritures et un journal de province.

Nous savons tout du confort de la cellule du masque de fer, parce que Saint-Mars l’a écrit à son ministre, et rien de ce qu’il avait à dire, parce que personne n’a eu le droit de l’écouter. L’histoire de ces prisons est finalement moins celle de ce qu’on y a fait subir que celle de ce qu’on a choisi de consigner. C’est peut-être la seule question que ces murs posent encore : non pas si nous enfermons mieux, mais qui, aujourd’hui, a le droit d’entrer et d’écrire ce qu’il a vu.

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