Le 7 février 1688, cinq jésuites français entrent à Pékin. Ils sont là parce qu’un roi a payé l’expédition de sa cassette personnelle, et parce qu’un empereur mandchou avait besoin d’hommes sachant calculer une éclipse. Trente-six ans plus tard, le christianisme est interdit en Chine — et la rupture ne vient pas de là où on l’imagine.
Le 7 février 1688, cinq hommes en robe noire franchissent les portes de Pékin. Ils ont quitté Brest presque trois ans plus tôt, à six ; l’un d’eux s’est arrêté en chemin, au Siam. Ceux qui arrivent portent un titre inventé sur mesure : « mathématiciens du roi ». Ce n’est pas une coquetterie de cour. C’est un laissez-passer.
Fontaney, Bouvet, Gerbillon, Le Comte, de Visdelou. Ces cinq noms ouvrent la première relation directe et suivie entre la France et la Chine. Elle a été financée par Louis XIV sur sa propre caisse, montée sans passer par Rome — et c’est Rome qui la démolira, après une trentaine d’années pendant lesquelles Versailles et Pékin se regardent presque d’égal à égal.
Avant 1688, la Chine n’arrive en France que par ricochet
Des marchandises chinoises circulent en Gaule puis en France depuis l’Antiquité. Mais la soie passe par tant de mains — steppes, oasis d’Asie centrale, ports du Moyen-Orient — que son origine se perd en route : ce sont des rapports indirects, pas des contacts. La chute des Han orientaux, vers 200 de notre ère, puis la détérioration de l’Empire romain d’Occident au Ve siècle, ne les interrompent pas : elles les recomposent autour de nouvelles routes. Le Haut Moyen Âge fermé et immobile est une image d’école, pas un fait.
Les premiers contacts directs sont attestés, et ils sont mongols. L’Empire atteint son extension maximale vers 1240, et le pape Innocent IV envoie des religieux vers son centre : le franciscain Jean de Plan Carpin part en 1245, à 63 ans ; Guillaume de Rubrouck, né en Flandre française, suit à l’époque de la croisade de Saint Louis (1248-1254). Le trajet inverse existe aussi : vers 1278, le moine nestorien Rabban Sauma quitte Pékin pour Jérusalem et finit reçu à la cour de Philippe IV le Bel — on l’a surnommé le « Marco Polo à l’envers ».
Ensuite, les deux mondes se savent exister sans se parler. L’Atlas catalan, entré en 1375 dans les collections de Charles V le Sage, nomme déjà Canton et Khanbalik, c’est-à-dire Pékin. Trente ans plus tard, la flotte de Zheng He effectue sept voyages entre 1405 et 1433, jusqu’à la péninsule Arabique et à l’Afrique de l’Est. Quand Vasco de Gama passe le cap de Bonne-Espérance en 1498, la route maritime s’ouvre pour les Portugais et les Espagnols, puis les Hollandais et les Anglais, chacun fondant sa compagnie des Indes. La France, épuisée par les guerres de Religion, reste à l’écart. Elle lit, plutôt : la première description de la Chine traduite en français depuis Marco Polo est l’œuvre d’un Portugais, Juan Gonzalez de Mendoza, et paraît en 1588. Montaigne s’en sert dans les Essais.
1684 : un jésuite flamand fait payer le roi
Le rattrapage commence sous Colbert, secrétaire d’État de la Marine, qui pousse à la création de la Compagnie française des Indes orientales, installée à Port-Louis, au sud de la Bretagne ; la déclaration royale du 27 août 1664 en fixe les privilèges. Le commerce, pourtant, n’ouvrira pas Pékin. Des religieux s’en chargeront.
Les jésuites partent pour convertir. Ils deviennent, sans l’avoir cherché, les premiers ethnologues européens de l’Asie : ce sont eux qui décrivent, traduisent et renvoient en Europe des informations de première main. Le modèle a un inventeur, l’Italien Matteo Ricci (1552-1610), premier jésuite à atteindre Pékin, en 1601, sous le règne de Wanli. Il traduit en chinois de la philosophie, des mathématiques, de l’astronomie, et laisse une méthode : entrer par le savoir, respecter les usages du pays, ne rien heurter de front.
La ligne se prolonge côté français. Alexandre de Rhodes convainc le pape Alexandre VII d’envoyer en Asie trois évêques volontaires, avec une consigne nette : s’adapter aux mœurs locales, ne pas se mêler de politique. Deux d’entre eux, François Pallu et Pierre Lambert de la Motte, fondent en 1658 les Missions étrangères de Paris — l’institution existe toujours. Les vicaires gagnent le Siam, puis la Chine à partir de 1684.
1684, justement. Cette année-là, le jésuite flamand Philippe Couplet obtient une audience de Louis XIV. Il ne vient pas seul : l’accompagne Shen Fuzong, jeune lettré chinois converti, présenté comme le premier Chinois à fouler officiellement le royaume. Couplet plaide une mission française en Chine, financée par la France, indépendante du Vatican. Il l’emporte : le roi paie sur sa propre caisse. Six missionnaires quittent Brest en 1685.
Des mathématiciens du roi dans le palais de Kangxi
Ce qui leur ouvre la Cité interdite n’est pas leur foi, c’est leur boîte à outils. Kangxi, de la dynastie mandchoue des Qing, gouverne un empire qui a besoin de calculs astronomiques fiables, de cartes exactes et de médecins. Les cinq arrivants savent faire tout cela, et sont admis à la cour.
Les services rendus sont concrets, et datés. En 1689, le père Gerbillon joue un rôle diplomatique de premier plan dans la négociation qui fixe la frontière entre l’empire Qing et la Russie de Pierre le Grand. Le père Fontaney, lui, guérit l’empereur de la malaria en lui administrant du quinquina. Trois ans après leur arrivée, en 1692, Kangxi promulgue un édit de tolérance qui fait du christianisme une religion admise dans l’empire, au même rang que le bouddhisme.
C’est le sommet, et il est bref : l’apogée de la relation entre les deux souverainetés se situe entre 1688 et 1715 environ, la mission jésuite française proprement dite étant créée en 1700. Une génération. Reste à ne pas lire cet édit comme une victoire de la diplomatie française : Kangxi protège des techniciens utiles et un culte qu’il juge inoffensif. La logique est impériale, pas sentimentale.
Le cadeau impérial venu d’une imprimerie du Sud
Kangxi charge le père Joachim Bouvet (1656-1730) de rentrer en France pour recruter d’autres missionnaires. Bouvet fait mieux : il fabrique une image. En 1697 paraît à Paris son Portrait historique de l’empereur de Chine, première comparaison publiée entre Louis XIV et Kangxi — deux règnes interminables, deux États centralisés. Faute de photographie, on fait circuler des portraits équestres de Louis XIV et des portraits de face de Kangxi, chacun destiné à convaincre un souverain de la puissance de l’autre.
Vient ensuite l’anecdote la plus savoureuse du dossier, qu’il faut donner pour ce qu’elle est. Bouvet se présente à la cour avec des ouvrages chinois reliés aux couleurs impériales, qu’il dit tenir de l’empereur lui-même. Louis XIV les feuillette, ravi, et fait envoyer en retour un recueil d’estampes royales. Or, selon la version qu’en donnent les historiens, ces livres ne sortent pas des ateliers impériaux : Bouvet les aurait fait acheter dans une imprimerie du sud de la Chine, puis habiller aux bonnes couleurs. Personne, à Versailles, ne lit le chinois. Attesté : le don au roi et la contre-offrande. Probable, mais tenant à peu de témoins : la substitution. J’incline à la croire — elle est du calibre d’un homme chargé de vendre une mission à un roi — sans la donner pour certaine.
Bouvet repart ensuite à bord de l’Amphitrite, premier navire de commerce français autorisé à aborder l’empire, à Canton : des religieux venaient d’ouvrir une route commerciale.
Rome tranche, Pékin se ferme
Tout se joue sur une question qui paraît technique et qui ne l’est pas : un Chinois converti peut-il continuer à honorer Confucius et ses ancêtres ? Ricci avait répondu oui : ces rites étaient civils, non religieux. La mission tenait sur cette base. Le pape Clément XI rouvre le dossier et tranche dans l’autre sens : il interdit ces pratiques.
Pourquoi ? On lit parfois que Rome aurait agi par jalousie envers l’influence française à Pékin. L’explication n’est pas absurde : la mission de 1685 avait été montée en contournant le Vatican. Mais les historiens ne s’accordent pas là-dessus, et tout réduire à une querelle de préséance serait confortable. Dominicains et franciscains contestaient depuis longtemps la position jésuite au nom de l’idolâtrie ; le Saint-Siège entendait aussi rappeler qu’il légiférait seul en matière de culte. Jalousie, théologie, autorité : les trois cohabitent, et on ne trie pas proprement.
Kangxi, lui, ne s’embarrasse pas de nuances : il voit un souverain étranger décider, chez lui, de ce que ses sujets ont le droit de faire devant les tablettes de leurs ancêtres. Il durcit sa politique. Son successeur Yongzheng va jusqu’au bout et interdit le christianisme sur ses terres en 1724 ; le long règne de Qianlong est ensuite ponctué de persécutions. Les Français gardent malgré tout une faveur à la cour — Kangxi, Yongzheng et Qianlong règnent de 1661 à 1796 — jusqu’en 1773, année où la Compagnie de Jésus est supprimée en Europe. Le dernier jésuite de Pékin, le père Amiot, meurt en 1793, peu après avoir appris la décapitation de Louis XVI.
Ce que la rupture n’a pas emporté
La relation politique meurt ; l’imaginaire prospère. Le 7 janvier 1700, à Marly, le carnaval qui ouvre le siècle a pour thème la Chine, et André Danican Philidor compose pour l’occasion une Mascarade du roi de la Chine. La cour entre dans le XVIIIe siècle déguisée en un pays qu’elle ne connaît que par des objets et des lettres. Ces objets ont un nom : les chinoiseries. Le mot désigne les marchandises importées, les imitations européennes, puis tout le luxe des contrées lointaines — porcelaines, laques, pierres dures, éventails, satins « chinés » collés en papiers peints. La porcelaine chinoise figurait déjà chez François Ier ; sous Louis XIV elle envahit Versailles, en grande partie offerte par les ambassadeurs du Siam, ainsi que le château du Val et Marly. L’Europe apprend ensuite à la fabriquer : la Saxe perce le secret de la pâte dure en 1709, Sèvres en produit à partir de 1767.
Les jardins suivent. En 1743, le père Jean-Denis Attiret, peintre attitré de Qianlong de 1738 à 1768, envoie de Pékin une lettre décrivant les jardins impériaux. Elle fait mode : les jardins dits « anglo-chinois » cassent la symétrie à la française, entassent des rochers, creusent des pièces d’eau. La pagode de Chanteloup, en Touraine, bâtie par le duc de Choiseul, en reste le témoin le plus visible. Le mouvement est réciproque : c’est en découvrant Versailles par des gravures que Qianlong fait élever des palais européens dans le « Jardin de la Clarté parfaite », le futur Palais d’été, chantier dirigé par les pères Benoist et Attiret. Le même Attiret peint la concubine Ulanara, devenue impératrice, et déclenche une polémique d’atelier : sur un portrait chinois, en principe, on ne sourit pas.
Reste le savoir. Les Lettres édifiantes et curieuses envoyées par les missionnaires à leurs supérieurs paraissent à Paris entre 1702 et 1776 et nourrissent la volumineuse Description géographique, historique, chronologique, politique et physique de l’empire de la Chine, présente jusque dans la bibliothèque de Marie-Antoinette, transférée aux Tuileries après le 6 octobre 1789. Cette documentation n’est pas neutre. Le chercheur Yi Gao le soulignait en 2017 : les jésuites français transmettent l’image d’un pays puissant et prospère, dont le confucianisme serait au fond un monothéisme rationnel, sans superstition ni idolâtrie. Portrait intéressé — il fallait justifier la méthode d’accommodation. Les Lumières ne l’ont pas avalé en bloc, contrairement à ce qu’on répète : Voltaire admire Confucius jusqu’à lui consacrer une chambre dans chacune de ses maisons, mais Diderot refuse cette dévotion, Montesquieu parle d’un « despotisme au bâton » fondé sur la crainte, et Rousseau ironise sur un pays qui ne connaîtrait d’autre humanité que les salutations et les révérences. Le débat français sur la Chine est né divisé.
Un nom manque presque toujours au tableau. Arcade Huang, jeune Chinois converti, arrive à Paris en 1706, renonce au séminaire et reste en France ; en 1711, il est recommandé à Louis XIV pour traduire les classiques chinois et rédiger une grammaire et un dictionnaire chinois-français. Il meurt en 1716. Son élève Fourmont, chargé de classer ses papiers, publie un lexique et une grammaire du chinois, se présente comme celui qui a diffusé en France les deux cent quatorze clés des caractères, et ne cite jamais son professeur. La sinologie française commence par un vol d’attribution. Elle s’institutionnalise quand même : en 1814, Jean-Pierre Abel-Rémusat obtient au Collège de France la chaire de langue et littérature chinoises et tartares-mandchoues, et la discipline deviendra l’une des plus solides du monde.
La suite est plus sombre : dans la seconde moitié du XIXe siècle, la France participe au sac du Palais d’été — celui que des pères français avaient contribué à bâtir — et tombe en disgrâce à Pékin pour longtemps. Il faudra attendre 1964 et la reconnaissance de la République populaire par de Gaulle pour renouer un fil officiel, dont on a fêté les cinquante-cinq ans en 2019.
Ce que montre 1688 tient en une phrase désagréable : la relation la plus étroite jamais nouée entre les deux pays n’a pas été rompue par un différend franco-chinois. Elle a été cassée de l’extérieur, par une autorité tierce qui refusait qu’un culte s’accommode d’usages qu’elle ne comprenait pas. Les cinq hommes de Brest avaient trouvé la seule clé qui marchait : se rendre utiles et ne rien exiger. On la leur a retirée des mains.