Le 2 mai 1937, à Barcelone, des républicains tirent sur d’autres républicains pendant quatre jours, pour un central téléphonique. Pendant ce temps, les colonnes de Franco tiennent un tiers du pays et attendent. Cette guerre d’Espagne-là, celle que le camp de la République se livre à lui-même, pèse presque autant dans sa défaite que les canons d’en face.
Barcelone, 2 mai 1937. Sur la place de Catalogne, le central téléphonique — la Telefónica — est aux mains des anarchistes de la CNT depuis juillet 1936. Ce jour-là, des policiers envoyés par le gouvernement viennent le reprendre. On sort les armes. Pendant quatre jours, la deuxième ville d’Espagne devient un champ de bataille entre gens qui, en théorie, combattent le même ennemi. La CNT et le POUM capitulent le 7 mai. Le POUM est dissous. Le 17 mai, un gouvernement dirigé par le socialiste Juan Negrín répartit tous les portefeuilles entre communistes et modérés.
À ce moment-là, Franco tient un tiers du territoire depuis dix mois. Il n’a rien eu à faire.
La question mérite d’être posée franchement : cette guerre, la République l’a-t-elle perdue face à Franco, ou face à ses alliés et à elle-même ?
Une République née de la fuite d’un roi
L’Espagne du début du XXe siècle n’est plus une puissance. Colonies perdues, industrialisation manquée ; sa neutralité pendant la Première Guerre mondiale lui a surtout servi à vendre aux belligérants. Au sortir du conflit, environ un tiers des Espagnols vivent dans la misère et un bon tiers ne sait ni lire ni écrire. Deux millions d’agriculteurs ne possèdent pas le moindre lopin de terre, pendant qu’une minorité de propriétaires détient l’essentiel des terres cultivables. Ce déséquilibre n’est pas un décor : c’est le sujet de tout ce qui suit.
En 1923, le général Miguel Primo de Rivera prend le pouvoir par un coup d’État. Le roi Alphonse XIII le laisse faire. On lit souvent qu’il y voyait le moyen de sauver son trône ; c’est une reconstitution plausible des motivations royales, pas une certitude d’archive. Ce qui est attesté, c’est la politique menée : rapprochement avec l’Italie de Mussolini, répression des républicains et des syndicats, grand programme d’industrialisation, et guerre au Maroc. Le traité de Fès, en 1912, a dépossédé le Maroc de sa souveraineté ; le Rif a proclamé son indépendance, et les Européens entendent la briser. C’est là qu’un officier se fait un nom : Francisco Franco, qui organise le débarquement d’Al Hoceïma avec l’appui de la marine française et en sort général, décoré de la Légion d’honneur sur recommandation du maréchal Pétain.
L’économie s’effondre en 1929. En 1930, le général Berenguer pousse Primo de Rivera dehors ; les Espagnols résument ces sept années d’un mot-valise, la dictablanda, entre dictadura et blanda, molle. Berenguer met fin à la répression généralisée et promet des élections générales — les partis institutionnels s’y opposent, sans doute par crainte de perdre leurs sièges, pendant que les mouvements ouvriers profitent de l’accalmie.
Le 12 décembre 1930, des officiers républicains se soulèvent à Jaca, en Aragon. L’insurrection échoue, ses chefs sont fusillés. Mais à Madrid, un aviateur s’empare de l’aérodrome de Cuatro Vientos et décolle pour bombarder le palais royal. Au dernier moment, il se contente de larguer des tracts, puis file au Portugal. Il s’appelle Ramón Franco : c’est le frère de Francisco. Les deux frères sont déjà dans les deux camps, et le bombardement s’achève en pluie de papier.
Quatre mois plus tard, les élections municipales donnent aux républicains la plupart des grandes villes et des capitales de province. Alphonse XIII, isolé, quitte l’Espagne sans jamais abdiquer formellement. La Seconde République est proclamée le 14 avril 1931. Sous l’impulsion du premier ministre Manuel Azaña, elle attaque aussitôt sur tous les fronts : redistribution des terres, vote étendu aux femmes et aux soldats, création massive de postes d’instituteurs, reconnaissance de l’autonomisme catalan. Restent deux questions que personne ne sait trancher, la place de l’Église et celle de l’armée ; elles ne seront réglées que par les armes.
La suite est un balancier qui s’emballe. 1933 : victoire d’une coalition de centre droit. 1934 : insurrections socialistes et anarchistes durement réprimées, Franco s’y illustre. José Antonio Primo de Rivera, fils du dictateur déchu, fonde une organisation ouvertement fasciste, la Phalange. Février 1936 : le Front populaire l’emporte et amnistie les prisonniers de 1934 ; grèves et premières occupations de grandes propriétés commencent, les phalangistes répondent par le terrorisme. Le 16 juin, le fondateur de la CEDA énumère à la tribune le bilan de ces quatre mois : 269 tués, 1 287 blessés dans les affrontements de rue, 380 bâtiments attaqués, 43 rédactions saccagées, 146 attentats à la bombe. Chiffres d’un adversaire déclaré du gouvernement, mobilisés pour justifier ce qui allait suivre : à manier avec précaution. Ils disent pourtant une chose que personne ne conteste — le pays est en guerre avant la guerre.
Juillet 1936 : un coup d’État à moitié manqué
Les généraux préparent leur soulèvement presque au grand jour. Le 17 juillet 1936, Franco le lance depuis le Maroc ; le lendemain, les garnisons de métropole suivent. Le 20, tout est figé : les nationalistes tiennent un tiers du pays — Galice, León, moitié de l’Aragon, Oviedo, Cordoue, le Maroc espagnol et la quasi-totalité des îles.
Un coup d’État qui ne réussit qu’aux deux tiers ne renverse pas un régime : il ouvre une guerre civile. Et cet échec partiel a une raison précise : la marine reste fidèle à la République parce que les équipages refusent de suivre leurs officiers ; l’aviation aussi. Sans flotte, les meilleures troupes de Franco, celles du Maroc, sont bloquées de l’autre côté du détroit.
Les forces sont alors plus équilibrées qu’on ne l’imagine. Côté nationaliste : environ 15 000 officiers, 40 000 légionnaires, 30 000 gardes civils, 30 000 requetés carlistes, plus 70 000 hommes de l’armée régulière jugés peu fiables. Côté républicain : environ 50 000 miliciens pour la CNT, 30 000 pour l’UGT socialiste, 10 000 pour le Parti communiste, 5 000 pour le POUM, 12 000 policiers loyaux et quelques milliers de soldats.
La colonne de chiffres cache pourtant l’essentiel. En face d’un bloc — Phalange, carlistes, CEDA, armée d’Afrique, sous l’autorité d’un seul homme — le camp républicain additionne des organisations qui ne s’entendent sur presque rien. Pour la plupart, le coup d’État est aussi une occasion : faire la révolution, chacune selon sa conception. Résultat, des milices braves et sans coordination. Buenaventura Durruti, grande figure de l’anarchisme espagnol, s’en désolait en énumérant les prétextes qu’on lui opposait pour rentrer dormir chez soi : le bébé malade, la femme qui accouche, la mère mourante.
La non-intervention : un embargo qui ne pénalise qu’un camp
La République est un gouvernement légal. Elle demande à acheter des armes. La France de Léon Blum — un Front populaire lui aussi, lié à l’Espagne par un traité commercial — répond par la non-intervention.
Il faut ici démonter une image confortable, celle d’une gauche française spontanément solidaire trahie par ses seuls dirigeants : l’opinion française est majoritairement hostile à toute aide. À droite, on ne veut rien avoir à faire avec cette « république de bolcheviques ». À gauche, le pacifisme domine, et il est sincère : on sort de 1914-1918, on refuse de rallumer quoi que ce soit. Blum a par ailleurs bâti toute sa politique étrangère sur l’entente avec Londres, et Londres est fermement contre. Il cède.
Un embargo général est décrété, surveillé par un comité siégeant à Londres où l’on trouve, autour de la même table, Français, Anglais, Allemands, Italiens et Russes. Il produit l’inverse de ce qu’il annonce : Berlin et Rome veillent à ce que le comité n’ait aucun pouvoir de décision, puis livrent via des sociétés écrans. L’Italie envoie un corps de volontaires estimé à 50 000 hommes en 1937 et près de 200 000 armes, avec avions, navires et chars ; l’Allemagne détache la Légion Condor, environ 6 000 hommes. Ces estimations varient d’une source à l’autre : ce sont des ordres de grandeur.
La non-intervention n’a donc jamais été neutre. Elle a été un désarmement unilatéral de la République. Ceux qui l’ont votée pouvaient s’en douter ; ce qu’ils ne mesuraient pas encore, c’est ce que les régimes fascistes en déduiraient sur la fermeté des démocraties.
L’or de la Banque d’Espagne et le prix de l’aide soviétique
Reste un fournisseur : l’URSS, qui passe elle aussi outre l’embargo et envoie armes, matériel et personnel. Les Brigades internationales, créées en octobre 1936, rassemblent plus de 50 000 volontaires — 10 000 à 15 000 Français, 5 000 Allemands et Autrichiens, 2 500 Américains, 2 000 Britanniques, plus des Belges, Canadiens, Irlandais, Yougoslaves. Anarchistes, trotskistes, communistes ou simples démocrates : ceux-là paient de leur personne.
L’aide d’État, elle, a un prix. Devant l’approche des rebelles, la République évacue de Madrid les réserves d’or de la banque centrale et les confie à Moscou. Elle vient de remettre à son unique fournisseur un levier sur ses propres dirigeants. Et Staline s’appuie sur le Parti communiste espagnol, en pleine période de purges, pour discréditer ce qu’il désigne contre-révolutionnaire : les trotskistes du POUM, les anarchistes de la CNT.
Ce n’était pas un soutien désintéressé. Ce n’était pas non plus un pur calcul venu d’en haut : beaucoup de militants espagnols croyaient sincèrement qu’il fallait gagner la guerre d’abord, quitte à ajourner la révolution. Vrai débat stratégique. Tranché à la mitrailleuse.
Barcelone, mai 1937 : la guerre dans la guerre d’Espagne
Car pendant ce temps, en Catalogne surtout, la révolution a lieu. Les paysans collectivisent les terres, des ouvriers prennent les usines et poussent les propriétaires vers le camp d’en face. Dans les milices, les grades subsistent mais tout le monde touche la même solde et les officiers n’ont qu’une autorité opérationnelle. Orwell raconte cette recrue qui jette son bâton d’entraînement en lançant qu’elle est venue se battre, pas manœuvrer — l’officier lui court après pour la supplier de revenir. Pour la CNT et le POUM, cette société-là n’est pas un supplément : c’est ce pour quoi on se bat.
Le PCE mène la campagne inverse : affaiblir les partis révolutionnaires, fondre les milices dans une armée régulière, reprendre le contrôle politique. Le central téléphonique n’est que le point de rupture. Après le 7 mai, la contre-révolution est méthodique. Le POUM disparaît, la CNT ne s’en relèvera pas, les milices sont incorporées à l’Armée populaire.
Militairement, cette armée unifiée est sans doute plus efficace. Mais des centaines de milliers de gens venaient d’apprendre que la République ne leur promettait plus rien de particulier. Ce que cela coûte en combativité ne se mesure pas ; qu’il soit nul est peu probable.
Franco n’avait pas besoin d’être un génie
En face, l’adversaire n’a rien d’un foudre de guerre. En août 1936, grâce aux premiers renforts allemands, il fait passer ses troupes du Maroc sur le continent, prend Badajoz le 14 août et arrive à portée de Madrid. Le 21 septembre, il détourne sa colonne vers Tolède pour délivrer les cadets assiégés de l’école militaire. Le calcul est politique — l’image du sauveur, le moral nationaliste — et il offre aux républicains les semaines qui leur manquaient pour organiser la défense de la capitale. Madrid tiendra deux ans et demi. Plusieurs historiens y voient une faute majeure ; on ne refait pas les guerres.
L’offensive de février 1937 sur Madrid, première vraie bataille de matériel, tourne à l’avantage des républicains grâce aux chars soviétiques : Franco, contre l’avis de ses conseillers allemands, refuse d’employer les blindés en pénétration rapide. En mars, la météo favorise l’aviation républicaine, qui pilonne les colonnes motorisées. Nouvelle retraite. La Blitzkrieg attendra. Ce que Berlin et Rome tirent de l’Espagne est ailleurs : un banc d’essai grandeur nature — Guernica, bombardée en avril 1937, peinte par Picasso — et une alliance, scellée par le traité fondateur de l’Axe le 1er novembre 1936.
Le front s’enterre. Orwell décrit des tranchées à 300 mètres les unes des autres, où l’on passe ses journées à s’insulter et à tirer quelques balles sans conviction. Puis vient l’hiver 1937 et Teruel, tête de pont nationaliste qui gêne la liaison entre Madrid et Barcelone : les républicains reprennent la ville, la contre-offensive les met en déroute et ouvre la route de la Catalogne. Barcelone tombe en février 1939, Madrid derrière elle. Le 1er avril, Franco fait lire sur toutes les ondes son communiqué de victoire.
Le bilan reste incertain et les historiens ne s’accordent pas, faute de sources fiables : 100 000 à 250 000 combattants tués, 120 000 à 220 000 civils victimes des violences des deux camps, 40 000 à 60 000 morts de faim et de bombardements ; certaines estimations avancent 200 000 exécutions de vaincus entre 1939 et 1943. Ces fourchettes énormes ne sont pas une coquetterie d’érudit : elles disent qu’un régime a passé quarante ans à ne pas vouloir compter ses morts. Une dernière image doit d’ailleurs tomber, celle d’une Espagne franquiste enrôlée dans l’Axe. Franco n’y adhère pas : il reste officiellement neutre pendant la Seconde Guerre mondiale, tout en aidant discrètement ceux qui l’avaient armé. Assez habile pour ne pas perdre en 1945 ce qu’il avait gagné en 1939.
Alors, vaincue par ses alliés ? Disons-le autrement. Franco commandait un camp ; en face, il y avait une coalition — privée d’armes, dépendante d’un protecteur qui lui prend son or et lui impose ses purges, et qui finit par dépenser son énergie à se départager elle-même. Les colonnes marocaines et les avions allemands ont fait le travail que cette division rendait possible. Ce que l’épisode éclaire n’est pas une leçon sur le fascisme, c’est le fonctionnement d’une non-intervention : décréter qu’on ne prend pas parti, quand l’autre camp prend parti sans le dire, ce n’est pas rester neutre. C’est choisir, en s’épargnant le désagrément de l’assumer.