De Mustafa Kemal aux colonels grecs, en passant par la partition de Chypre, la Méditerranée orientale a été redessinée par des militaires, pas par des diplomates. À chaque fois, les grandes puissances ont préféré un régime stable à un régime légitime. Récit d’un demi-siècle de coups de force, sans légendes.
En 1912, un officier ottoman d’une trentaine d’années franchit la frontière égyptienne déguisé en fellah, en paysan, pour rejoindre un front qu’il sait déjà perdu. La guerre de Tripolitaine s’achèvera en défaite, comme les Balkans quelques mois plus tard. Cet officier s’appelle Mustafa Kemal. Il n’a ni tribune, ni fortune, ni réseau au sommet, il déteste son supérieur Enver Pacha, et il porte une idée que presque personne ne partage dans l’Empire : la maison est en train de tomber, et rien ne la sauvera.
Onze ans plus tard, il proclame une république. Quarante-quatre ans après cette république, d’autres officiers, grecs cette fois, mettront leur pays « sous narcose » devant les caméras du monde entier. Sept ans après encore, un troisième groupe de militaires fera bombarder le palais présidentiel de Nicosie et coupera Chypre en deux, durablement. De 1919 à 1974, la Méditerranée orientale n’a pas été redessinée par des diplomates. Elle l’a été par des officiers — et à chaque fois, les grandes puissances qui pouvaient s’y opposer ont préféré un régime stable à un régime légitime.
Un héros national fabriqué après la victoire
Aux Dardanelles, en 1915, le colonel Mustafa Kemal commande une division face aux troupes de l’Entente. On lui attribue cette phrase, devenue un morceau d’anthologie en Turquie : « Je ne vous ordonne pas de combattre, je vous ordonne de mourir. Le temps que prendra notre mort permettra à d’autres soldats et à d’autres commandants d’avancer et de venir prendre notre place. » La victoire ottomane n’était nullement acquise. Elle frappe d’autant plus les esprits qu’un empire habitué à ne plus perdre que des provinces vient d’arrêter la machine militaire occidentale la plus puissante du moment.
Reste que l’image d’un Kemal sortant des Dardanelles en vedette nationale est une reconstruction tardive. Les historiens de la période le disent sans détour : dans le contexte de 1915, sa notoriété demeure modeste, celle d’un officier remarqué parmi d’autres officiers remarqués. C’est le kémalisme, après 1923, qui rembobine le film et fait de cette bataille l’acte de naissance du sauveur. Le procédé n’a rien d’exceptionnel : tout régime fondé sur un homme réécrit sa jeunesse. Mieux vaut pourtant l’avoir en tête, car la mécanique se rejouera ailleurs.
1919-1922 : une guerre menée au nom d’un sultan qu’il veut abattre
Après la défaite de 1918, l’Empire est mort en droit comme en fait. Il ne reste que l’Anatolie, et même Istanbul est d’un sort incertain. Les vainqueurs, épuisés, sous-traitent l’occupation à des puissances mineures : l’Italie et la Grèce. Un corps expéditionnaire grec débarque à Izmir — Smyrne — et prend la ville. Rien n’aura autant fait pour le nationalisme turc. Envoyé inspecter des armées qu’il est censé démobiliser, Mustafa Kemal débarque à Samsun le 19 mai 1919 et entame une longue marche à travers l’est anatolien, à la rencontre de comités de résistance locaux souvent religieux, souvent ottomanistes, très rarement républicains.
C’est ici que se loge la ruse fondatrice, et elle mérite d’être nommée pour ce qu’elle est. Kemal présente d’abord son combat comme une guerre pour délivrer le sultan-calife prisonnier des Alliés, et laisse entendre aux notables qu’il agit en accord secret avec le souverain. C’est faux. Ses propres écrits appellent au contraire à s’insurger contre le sultan-calife. Mais dans des campagnes où la personne du souverain reste sacrée, aucune autre bannière ne pouvait fédérer des paysans, des chefs de tribu et des officiers démobilisés. Quand le sultan signe en 1920 le traité de Sèvres, qui dépèce ce qui reste, la résistance y voit la trahison qu’elle attendait et se dote à Ankara de sa propre Assemblée nationale.
Trois ans suffisent. Soutenu par la Russie bolchevique — l’alliance des deux parias de l’ordre de Versailles —, Kemal bouscule les Grecs durant l’été 1922 et reprend Izmir le 8 septembre. La ville brûle dans les jours qui suivent. Les responsabilités de l’incendie sont encore discutées, mais son résultat, lui, ne l’est pas : la grande cité cosmopolite de l’Égée, grecque, arménienne, levantine et turque, cesse d’exister comme telle. La Méditerranée ottomane, celle où l’on changeait de langue en changeant de quartier, meurt là bien plus qu’à Sèvres. Le 1er novembre 1922, Kemal met fin à six siècles de sultanat ; le souverain quitte son palais et part en exil.
Le « bon dictateur » que l’Occident a applaudi
Lausanne, en 1923, est l’exact contraire de Sèvres : un traité presque dicté par des vaincus redevenus vainqueurs, et la reconnaissance internationale d’un État national souverain. Le 29 octobre 1923, la République est proclamée. Kemal a 42 ans, il est président et chef suprême de l’armée, il détient tous les pouvoirs. Suivent, en un ou deux ans, des réformes d’une brutalité qui laisse pantois : abrogation de la loi coranique et importation des codes civil et pénal européens, suppression du califat, fermeture des médersas, interdiction des confréries, enseignement d’État unifié, réforme de la langue et passage à l’alphabet latin. Ce dernier point n’est pas technique : l’objectif assumé est de couper la Turquie de ses héritages arabe et persan, quitte à rendre illisible, en une génération, tout ce qui avait été écrit avant.
En 1934, celui qui se fait désormais appeler Atatürk accorde aux femmes le droit de vote national, avant bien des pays européens. C’est un fait, et il compte. Mais l’appeler émancipation sans autre précision serait inexact : il s’agit d’une émancipation par le haut, largement conçue comme vitrine. On exhibe une femme médecin, une femme pilote, preuves vivantes de la modernité de l’État. L’ouverture est réelle pour les filles des villes ; elle ne descend pas dans les campagnes, où la réforme agraire, elle, échoue net devant la résistance des aghas, les grands propriétaires fonciers. Le régime, du reste, ne se prétend pas démocratique : le mot n’appartient pas à son vocabulaire. En Europe et en Amérique, on parle alors du « bon dictateur ». La formule dit tout de l’époque — et annonce, mot pour mot, ce qui se dira d’Athènes trente ans plus tard.
Quand Atatürk meurt le 10 novembre 1938, à 9h05, à 57 ans, les Turcs défilent trois jours et trois nuits. Chaque année encore, à cette minute exacte, le pays s’immobilise.
Athènes, 21 avril 1967 : la démocratie mise « sous narcose »
Changeons de rive. Après 1945, la Grèce est le seul pays des Balkans à échapper à la sphère soviétique. Elle entre dans l’OTAN en 1952, devient la sentinelle du camp occidental, crée en 1953 ses services secrets, le KYP, avec l’appui technique de la CIA et un objectif unique : traquer le communiste. Puis elle accorde des bases militaires aux États-Unis. Quinze ans plus tard, les élections prévues fin avril 1967 s’annoncent gagnées par Georges Papandréou. Ce n’est pas lui qui inquiète Washington, c’est son fils Andreas, jugé trop à gauche et soupçonné de vouloir desserrer l’étreinte atlantique.
Le 21 avril 1967, un mois environ avant le scrutin, un quarteron de colonels prend le pouvoir. Parmi eux, Papadopoulos, qui a travaillé avec et pour les services américains. Loi martiale, interdictions générales, rétablissement illégal de la peine de mort et de la torture, arrestations arbitraires par milliers. Une semaine plus tard, devant les caméras de l’actualité mondiale, Papadopoulos explique posément que la démocratie grecque a été placée « sous narcose pour l’opérer », que la narcose durera le temps de l’opération et l’opération le temps qu’il faudra. Aucune date de réveil. La métaphore chirurgicale tiendra sept ans.
La Maison-Blanche se dit surprise et condamne. Un document déclassifié montre pourtant que la CIA suivait de près ce qui se tramait à Athènes quatre mois auparavant. Faut-il aller plus loin et parler d’un coup américain ? Les historiens qui travaillent sur la période ne s’accordent pas : certains estiment que Washington a laissé faire, d’autres qu’il a orienté ; personne ne produit à ce jour la preuve d’un ordre. Entre commanditer et ne pas empêcher, la différence est de nature — mais, pour un Grec arrêté cette nuit-là, de conséquence nulle. Ce qui n’est pas ambigu, en revanche, c’est la suite. L’indignation européenne s’éteint vite : dès 1969, la France signe les premiers contrats d’armement avec la junte, et les États-Unis, qui avaient juré de s’abstenir, s’y remettent en voyant Paris prendre la place.
Novembre 1973 : un char contre une radio d’étudiants
À l’automne 1973, Papadopoulos tente de se refaire une légitimité : élections encadrées, levée de la loi martiale, amnistie générale. La seule opposition intérieure qui se manifeste est étudiante. Les élèves de l’École polytechnique occupent leurs bâtiments et — ils ne sont pas polytechniciens pour rien — montent une station de radio qui diffuse des slogans contre les colonels et contre les Américains. Beaucoup sont enfants de la bonne bourgeoisie ; la junte hésite. Les durs l’emportent. À deux heures du matin, un char enfonce la grille de l’université. L’assaut fait plusieurs dizaines de morts. Dans la foulée, le général de brigade Dimitrios Ioannidis écarte Papadopoulos et le place aux arrêts.
Ioannidis est un homme d’une seule idée : l’Enosis, le rattachement de Chypre à la Grèce. Cette obsession va détruire le régime qu’il vient de prendre.
Chypre 1974 : la Méditerranée orientale coupée en deux
Chypre, administrée par les Britanniques depuis 1878, accède à l’indépendance en 1960. Le mot est trompeur. Trois puissances garantes — Grèce, Turquie, Grande-Bretagne — y conservent un droit d’intervention, et la Constitution fonde la citoyenneté sur l’appartenance communautaire : un président obligatoirement orthodoxe, élu par les seuls orthodoxes, un vice-président obligatoirement musulman, élu par les seuls musulmans. Personne n’est satisfait, ni les partisans de l’union avec la Grèce, ni ceux du partage. En décembre 1963, l’archevêque Makarios propose treize amendements ; leur rejet ouvre l’hiver des affrontements intercommunautaires, l’EOKA du colonel Grivas attaquant les quartiers turcs. En 1964, l’aviation turque bombarde les positions de l’EOKA autour de l’enclave de Kokkina ; ce sont les Américains qui empêchent alors un débarquement.
Makarios, réélu en 1968 avec 97 % des voix, se rapproche des non-alignés et accepte l’aide soviétique « tant qu’elle est accordée sans condition ». D’où les surnoms qu’on lui colle à l’Ouest : « prêtre rouge », « Castro en soutane ». Ils ne tiennent pas debout : l’homme se dit non communiste, gouverne en clerc conservateur, et ne partage à peu près rien avec La Havane. Ce qu’on lui reproche vraiment, c’est de ne pas être aligné. La junte d’Athènes, elle, pousse Grivas à reconstituer l’EOKA sous le nom d’EOKA B — dirigée non plus contre les Turcs, mais contre Makarios. Toutes les tentatives d’assassinat échouent. Grivas meurt début 1974.
Le 15 juillet 1974, le coup d’État d’Athènes contre Makarios réussit à moitié : le palais présidentiel est bombardé, mais l’archevêque s’échappe et gagne une base britannique. Nikos Sampson, ancien tireur d’élite de l’EOKA surnommé « le tueur de Turcs », se fait proclamer président. Son gouvernement dure neuf jours. Le 20 juillet, des milliers de soldats turcs débarquent, appuyés par l’aviation. Apprenant la nouvelle, Ioannidis ordonne à un général de lancer sa division blindée vers Istanbul. Le général refuse net : neuf millions de Grecs contre cinquante millions de Turcs. Après ce refus, l’homme fort du régime disparaît ; les agents de la CIA à Athènes le cherchent sans le trouver. Le 24 juillet 1974, la dictature s’effondre, sept ans jour pour jour après avoir promis une opération de courte durée.
Le bilan est d’une ironie noire. Un coup d’État fait au nom de l’union de Chypre à la Grèce a produit exactement l’inverse : plusieurs milliers de morts, l’occupation du nord par l’armée turque, des centaines de milliers de Grecs expulsés vers le sud et la quasi-totalité des Turcs réfugiés au nord. Makarios rentre triomphalement à Nicosie en décembre 1974 et redevient président jusqu’à sa mort, en 1977. Interrogé sur les responsabilités, il refuse de désigner d’abord Ankara : selon lui, Chypre a été détruite par l’intervention de la Grèce, la Turquie venant plus tard, comme un second mal. Venant d’un archevêque grec orthodoxe, la phrase mérite d’être pesée.
Trois épisodes, une même grammaire. Un officier estime que la nation est en danger, que les urnes sont trop lentes ou trop dangereuses, et qu’il est le seul à voir clair. Kemal avait pour lui un empire réellement mort ; les colonels grecs, une élection qu’ils allaient perdre. Confondre les deux serait absurde. Le point commun est ailleurs : dans le calcul des puissances extérieures, qui ont reconnu Ankara en 1923 parce qu’elle tenait le terrain, laissé faire Athènes en 1967 parce qu’elle tenait les bases, et vendu des armes à la junte en 1969 parce qu’un concurrent allait le faire. Aucune de ces décisions n’est un complot ; toutes procèdent de la même préférence, jamais avouée, pour ce qui tient plutôt que pour ce qui est légitime.
Il reste une image. Chaque 17 novembre, une foule quitte l’École polytechnique d’Athènes et marche vers l’ambassade des États-Unis. Elle ne réclame rien de précis. Elle rappelle simplement qu’une démocratie mise « sous narcose » ne se réveille pas indemne, et qu’un demi-siècle plus tard, la ligne verte qui traverse Nicosie est toujours là.