Époque victorienne : pourquoi ces métiers mortels ont duré

Ramasseuse de sangsues, allumettière, enfant ramoneur : trois métiers de l’époque victorienne dont on savait déjà, sur le moment, qu’ils abîmaient ou tuaient. La vraie question n’est pas de savoir s’ils étaient atroces, mais pourquoi il a fallu un siècle de lois inappliquées, une grève de 1 400 ouvrières et une convention internationale pour en venir à bout.

Un marécage anglais, un matin de juillet, au milieu du XIXe siècle. Une femme relève sa jupe, entre dans l’eau brune jusqu’aux genoux et s’immobilise. Elle ne cherche rien du regard. C’est elle, l’appât. Au bout de quelques minutes, les sangsues trouvent ses mollets et mordent — trois mâchoires par bête, garnies chacune d’une centaine de dents minuscules. Elle ne bouge toujours pas. Il faut compter une vingtaine de minutes, le temps que l’animal avale l’équivalent d’une cuillère à soupe de sang et se détache seul, comme une tique repue. L’arracher avant, c’est s’ouvrir la peau.

Elle recommencera demain, et seulement pendant les mois chauds : en hiver, les sangsues sont trop peu actives. Elle rentrera anémiée, payée une misère, avec des plaies qui s’infectent. Et elle alimentera ce qui était alors la médecine la plus en vue d’Europe.

Ramasseuse de sangsues, ouvrière d’usine d’allumettes, enfant ramoneur : trois métiers de l’époque victorienne dont personne, sur le moment, n’ignorait ce qu’ils faisaient aux corps. La question intéressante n’est donc pas de savoir s’ils étaient atroces. Elle est ailleurs. Pourquoi ont-ils tenu si longtemps ?

La sangsue n’est pas une superstition médiévale

Commençons par l’image la plus commode : la saignée comme survivance obscurantiste, balayée par les Lumières. C’est faux, et l’inverse est plus troublant. Le pic d’utilisation des sangsues en Europe, c’est le XIXe siècle. Pas le XIIe. Une époque de chemins de fer, de journaux à grand tirage et de facultés de médecine.

Ce qui est attesté : au début du siècle, à l’hôpital du Val-de-Grâce à Paris, le médecin François-Joseph-Victor Broussais soutient que la plupart des maladies procèdent d’une inflammation, et que l’on peut donc les traiter en retirant du sang. La doctrine est savante, enseignée, discutée entre confrères. Elle a un pouvoir redoutable : elle explique tout. Migraine, goutte, fièvre, perte d’audition, ce que l’on appelait alors l’hystérie — même cause supposée, même remède. On raconte aussi que Broussais s’appliquait des dizaines de sangsues sur son propre corps ; l’anecdote est plausible au vu de ses convictions, mais elle se manie mieux comme une image que comme un fait vérifié.

Les chiffres qui circulent donnent le vertige : plus de deux millions de sangsues consommées en six ans, entre 1830 et 1836, dans son seul établissement. Ordre de grandeur, pas relevé comptable — mais il dit l’essentiel. L’animal est si intégré à la pratique médicale qu’il en porte le nom savant : Hirudo medicinalis.

Reste l’ancienneté supposée de la pratique. On lit souvent qu’elle remonte à l’Égypte pharaonique : prudence, il n’existe pas de preuve formelle, seulement des indices d’interprétation discutée. Son emploi en Inde, en Grèce et à Rome, en revanche, est bien documenté. L’essentiel tient en une phrase : ce n’est pas une vieille recette de bonne femme qui a créé le métier de ramasseuse, c’est une théorie universitaire à la mode.

Le mollet dans la tourbière, la broderie sur la robe

Or personne, au XIXe siècle, n’élève de sangsues. Il faut aller les prendre là où elles vivent, une par une. D’où ce métier presque impensable aujourd’hui, exercé surtout par des femmes pauvres, souvent des paysannes, qui utilisent leurs propres jambes comme piège.

Il existait bien une alternative : entraîner dans l’eau de vieux chevaux et les laisser servir d’appât. Elle est restée marginale — non par pitié pour les bêtes, mais parce qu’un cheval coûte, se nourrit, se déplace. Ses propres mollets, non. Le poète William Wordsworth a croisé l’un de ces ramasseurs et en a tiré un poème célèbre en Angleterre : l’une des rares traces où ces travailleurs existent autrement qu’en statistique.

Pendant ce temps, la sangsue devient chic. On la brode sur les robes. On la peint sur de beaux pots en céramique — ceux-là mêmes où les apothicaires conservent les bêtes vivantes, capables de tenir jusqu’à un an sans se nourrir, en attendant un patient. La main qui fournit, elle, est à trente kilomètres de là, immobile dans une tourbière, en train de perdre du sang.

La fin arrive par accumulation, pas par scandale. Les marais sont surexploités, puis asséchés pour l’agriculture. La médecine progresse. Et surtout, le choléra qui ravage l’Europe et les États-Unis ne recule pas d’un pouce sous les sangsues : difficile de maintenir qu’un remède guérit tout quand il échoue devant l’épidémie que tout le monde regarde. L’espèce, longtemps crue éteinte, a été redécouverte dans les années 1970 ; elle est même revenue en chirurgie reconstructrice et en réimplantation de membres, où sa salive anticoagulante décongestionne les tissus greffés — mais avec des animaux d’élevage et un protocole encadré. Le métier de ramasseuse, lui, n’est pas mort d’indignation : il est mort d’obsolescence.

Quatorze heures par jour, et une mâchoire qui pourrit

Changement de décor : l’East End londonien. En 1826, le chimiste anglais John Walker met au point l’allumette à friction, qui s’enflamme sur à peu près n’importe quelle surface. Dans un monde de bougies et de becs de gaz, la demande devient énorme.

Chez Bryant and May, le principal fabricant, ce sont surtout des femmes qui produisent, souvent de très jeunes filles, beaucoup d’immigrées irlandaises. Quatorze heures par jour. Paiement à la tâche, donc course permanente. Un repas qui tient dans une phrase : du pain beurré trempé dans du thé. Et un système d’amendes qui en dit plus long qu’un discours — amende pour retard, pour vêtements jugés sales, pour avoir parlé à une collègue, pour une allumette tombée par terre. Rien de tout cela n’était illégal : l’employeur n’avait alors aucune obligation d’assurer des conditions de travail sûres.

Le vrai danger est invisible. Le phosphore blanc, moins cher que le phosphore rouge, est hautement toxique. À force d’en respirer les vapeurs, l’os de la mâchoire se nécrose. Les Anglais avaient un mot pour ça, cru et sans détour : phossy jaw, la mâchoire du phosphore. Abcès dans la bouche, douleur continue, défiguration, parfois atteintes cérébrales, et une mort épouvantable. L’alternative thérapeutique, c’était l’ablation de la mâchoire, avec de faibles chances de s’en sortir.

Point capital pour notre question : ce n’était pas un secret. Dès 1852, Charles Dickens consacre au sujet un texte dans son hebdomadaire Household Words. Trente-six ans avant la grève. Le mal est nommé, décrit, publié par l’écrivain le plus lu du pays. Et il continue.

1888 : l’article qui n’a pas suffi, la grève qui a marché

En 1888, lors d’une réunion de la Fabian Society, cercle de réflexion réformiste, la militante Clementina Black alerte Annie Besant sur ce qui se passe chez Bryant and May. Besant publie un article au titre volontairement brutal, L’esclavage blanc à Londres. Elle ne se contente pas de décrire l’atelier : elle s’adresse aux actionnaires qui encaissent des dividendes confortables pendant que travaillent des filles de l’âge de leurs propres enfants, et elle publie une liste de noms où figurent des gens très convenables, dont des pasteurs. Le texte s’achève sur un appel au boycott.

Réponse de l’entreprise : licencier les ouvrières qui avaient osé répondre aux questions, et faire signer aux autres un papier attestant qu’elles étaient satisfaites de leurs conditions de travail. Dénoncer une injustice ne la corrige pas. Cela peut même, à court terme, l’aggraver pour ceux qui ont parlé.

Ce qui a fait céder Bryant and May, c’est autre chose. Le 11 juillet 1888, après un meeting de protestation, environ 1 400 ouvrières cessent le travail. Sans caisse de grève — les syndicats de l’époque sont pratiquement réservés aux hommes qualifiés. Trois semaines plus tard, sous la pression d’une opinion publique qui a suivi l’affaire, la direction plie : réintégration des licenciées, suppression des amendes, hausse des salaires, amélioration des conditions, et création d’un syndicat dans l’entreprise.

Sur le rôle exact d’Annie Besant, les historiens ne s’accordent pas. Longtemps, le récit a fait d’elle l’organisatrice du mouvement. Des travaux plus récents, dont ceux de l’historienne Louise Raw dans Striking a Light, soutiennent que l’initiative venait des ouvrières elles-mêmes et que Besant a surtout servi de porte-voix. Le débat n’est pas clos, et il porte sur une question qui compte : à qui, dans une lutte, accorde-t-on l’initiative ?

Et l’on oublie souvent, en racontant cette victoire, que la grève n’a pas supprimé le phosphore blanc : la mâchoire du phosphore a continué de ronger des ouvrières après 1888. Il faudra attendre 1906 et la convention internationale de Berne pour que son usage soit interdit ; aux États-Unis, une surtaxe si dissuasive qu’elle rend la production absurde. Alors seulement la nécrose maxillaire disparaît du Royaume-Uni. Si la solution a dû être internationale, la raison est simple : un pays qui interdit seul le procédé bon marché offre son marché aux voisins.

Époque victorienne : cent ans de lois que personne n’applique

Troisième métier, et démonstration la plus nette du même mécanisme. Le ramonage se fait par des enfants — les climbing boys, les garçons grimpeurs — parce qu’ils sont assez petits et assez maigres pour se glisser dans des conduits étroits. L’urbanisation industrielle multiplie les cheminées, donc la demande. Ce n’est pas une singularité anglaise : on retrouve le même travail en Italie, en Belgique et en France, où les petits ramoneurs savoyards descendaient chaque hiver vers les villes.

Beaucoup de ces enfants sont orphelins ou abandonnés, placés dans des hospices sous la loi sur les pauvres de 1834 : logés, vêtus, nourris, en échange de plusieurs heures de travail quotidien. Autrement dit, l’État britannique figure parmi leurs employeurs. D’autres sont recrutés par des paroisses ou par des maîtres ramoneurs.

Le détail qui reste en tête n’est pas la suie. C’est la préparation. Pour durcir la peau écorchée des genoux et des coudes, le maître installe l’enfant près d’un feu vif et le frotte à la brosse avec de la saumure. Ensuite viennent les brûlures, les paupières enflammées puis infectées — parfois jusqu’à la cécité —, les déformations de la colonne et des articulations sur des os en pleine croissance, l’étouffement dans la suie. Et un cancer du scrotum si constant chez ces garçons qu’on l’appelait dans les hôpitaux le cancer du ramoneur : le chirurgien Percivall Pott l’avait identifié dès 1775, ce qui en fait l’un des premiers cancers professionnels décrits de l’histoire de la médecine. Là encore, on savait.

Les garçons ne touchaient pas de salaire, seulement le gîte et le couvert ; ils dormaient entassés à même le sol et se lavaient très rarement. Quand l’un d’eux n’avançait pas assez vite dans le conduit, on allumait sous lui un feu de paille ou une bougie au soufre, ou l’on envoyait un second gamin derrière lui pour lui planter des épingles dans les pieds. Ce ne sont pas des dérapages : ce sont des méthodes de travail, transmises et assumées.

Maintenant, la chronologie législative, qui vaut tous les commentaires. Années 1760 : le marchand et philanthrope londonien Jonas Hanway mène campagne pour ces enfants. 1788 : une loi fixe un âge minimum de huit ans. 1834 : le Chimney Sweeps Act interdit de placer en apprentissage un enfant de moins de dix ans et d’envoyer dans les conduits un garçon de moins de quatorze ans. 1840 : le Parlement va beaucoup plus loin et interdit à toute personne de moins de vingt et un ans de monter dans une cheminée — chiffre qui surprend jusqu’à ce qu’on comprenne qu’il ne vise pas le métier de ramoneur en général, mais l’ascension elle-même.

Trois lois, plus de cinquante ans, et des enfants qui continuent de grimper. Pourquoi ? Parce qu’aucun de ces textes ne prévoit les moyens de le faire respecter : pas d’inspection, pas de sanction praticable, et des clients qui préfèrent un conduit nettoyé pour trois sous. En 1863, le roman The Water Babies du prêtre anglican Charles Kingsley, dont le héros Tom est un petit ramoneur maltraité, touche enfin le grand public — la fiction réussit là où les statuts avaient échoué. Puis, en 1875, une loi impose que les ramoneurs soient agréés et autorisés par la police. Cette fois, ça marche. Non parce que le texte est plus sévère sur le fond, mais parce qu’il crée un point de contrôle : un homme qui peut perdre son autorisation a soudain quelque chose à perdre.

Ce que ces trois métiers ont en commun

Un fil relie la tourbière, l’atelier d’allumettes et le conduit de cheminée, et ce n’est pas la cruauté. C’est l’architecture du problème. D’abord, le dommage est différé ou invisible : l’anémie s’installe sur des mois, la mâchoire se nécrose sur des années, le cancer du ramoneur se déclare bien après l’enfance. Rien n’explose, donc rien n’alarme. Ensuite, il pèse sur des gens dépourvus de voix : des paysannes, des immigrées irlandaises, des orphelins de l’assistance publique. Enfin, la solution existe presque toujours, mais elle coûte un peu plus cher — le phosphore rouge était connu, plus sûr, simplement plus onéreux.

D’où la conclusion, un peu rude. Ce qui a mis fin à ces métiers n’a jamais été le fait de savoir : Pott publiait en 1775, Hanway militait dans les années 1760, Dickens écrivait en 1852. Ce qui a marché, c’est un rapport de force (les 1 400 grévistes), un mécanisme de contrôle (l’agrément par la police en 1875), une règle qui s’impose à tous en même temps (Berne, 1906) — ou, pour la sangsue, la disparition pure et simple du besoin.

Reste une question, à poser sans emphase. Nos chaînes d’approvisionnement sont plus longues que jamais, et leurs deux extrémités ne se rencontrent toujours pas. Quelle broderie portons-nous, sans savoir qui est entré dans l’eau pour la fournir ?

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