Château des ducs de Bretagne : la fin d’un duché libre

Un boulet éclate dans la chambre du duc de Bretagne pendant le siège de 1487 — le duc venait d’en sortir. Quarante-quatre ans plus tard, on signe dans ces mêmes murs le rattachement du duché à la France. Et ce château ne porte le nom de « château des ducs de Bretagne » que depuis un siècle.

Été 1487. L’artillerie de Charles VIII pilonne Nantes depuis des jours. Le duc François II, qui a passé vingt ans à transformer son château en forteresse, n’y dort plus : il s’est replié dans un hôtel de la ville et a laissé la défense de la place au duc d’Orléans, ce prince français réfugié en Bretagne après avoir tenté d’enlever le jeune roi. Un chroniqueur rapporte qu’un boulet éclata dans la chambre du duc. Vide. Il venait d’en sortir.

L’anecdote vient d’une chronique, pas d’un procès-verbal : elle relève du probable, pas de l’attesté. Mais elle résume bien la situation. Le siège échoue — Charles VIII lève le camp le 9 août 1487, la population nantaise ayant soutenu son duc sans faiblir — et pourtant le duché a déjà commencé à perdre. L’été suivant, l’armée bretonne est écrasée à Saint-Aubin-du-Cormier. François II meurt dans la foulée. Quarante-quatre ans plus tard, dans ces mêmes murs, on signera l’acte qui rattache la Bretagne au royaume de France.

Une tour, puis une forteresse : huit siècles de pierres empilées

Avant d’être bretonne, la région s’appelait l’Armorique. Au IXe siècle, un comte nommé Nominoë unifie le pays et s’émancipe des Carolingiens. La tradition veut qu’il ait été couronné souverain en 849 avec la bénédiction du pape Léon IV ; les historiens sont beaucoup plus prudents, car cet épisode nous est surtout connu par des chroniques postérieures de deux siècles. Ce qui est sûr, c’est le titre : Nominoë reste duc, pas roi. Son fils, lui, portera la couronne. La nuance n’est pas décorative — elle contient déjà tout le problème breton, celui d’un pouvoir réel qui n’obtient jamais tout à fait le nom qui irait avec.

Puis viennent les Normands. Des nobles bretons s’exilent en Grande-Bretagne, reviennent, contre-attaquent, et les hommes du Nord sont repoussés après la bataille de Trans, en 939. Le héros de cette libération, Alain Barbetorte, aurait pu se proclamer roi. Il choisit le titre de duc, prête allégeance à Louis IV et s’installe à Nantes, où il fait bâtir une tour. C’est très probablement la première pierre de ce que nous visitons aujourd’hui.

Pourquoi Nantes ? Parce que c’est là que passe l’argent. Le port commande à la fois le trafic maritime et la remontée de la Loire ; qui tient Nantes tient la porte d’entrée de la Bretagne. D’où deux siècles de bras de fer entre Paris et Londres pour y installer un duc favorable. En 1203, Jean sans Terre fait assassiner son rival au trône d’Angleterre, le jeune Arthur Ier, que soutenait Philippe Auguste ; la ville repasse aux Français. Le nouveau duc, Pierre Mauclerc, entoure la tour existante de quatre murs et de quatre tourelles d’angle, et dresse au milieu un grand donjon philippien — d’où le nom de l’ensemble, le château de la Tour Neuve. La paternité exacte de ce donjon n’est d’ailleurs pas établie avec certitude. Mauclerc incorpore aussi les faubourgs à la place forte : la superficie de la ville double presque.

Le surnom de ce duc mérite un mot. Après la mort de Philippe Auguste, il se retourne contre Louis VIII, fait allégeance à Henri III d’Angleterre et détruit sans autorisation des bâtiments appartenant à l’évêque de Nantes. Excommunication. C’est de là, dit-on, que viendrait le « Mauclerc » — le mauvais clerc. L’explication est plausible et souvent reprise, mais elle reste une hypothèse d’étymologiste, pas un fait documenté. En 1237, après plusieurs révoltes, il cède la place, et l’alliance française tient près d’un siècle.

Elle se brise en 1341 : Jean III meurt sans héritier, en pleine guerre de Cent Ans. S’ouvre la guerre de Succession de Bretagne, où la maison de Montfort, soutenue par l’Angleterre, l’emporte sur celle de Penthièvre. Jean IV remanie le château. La Bretagne, elle, refuse désormais de se reconnaître vassale de la France et joue de sa position d’équilibriste entre les deux couronnes. Le château n’est pas qu’une résidence : on y rend la justice. C’est là que se tient, en 1440, le procès de Gilles de Rais, ancien compagnon d’armes de Jeanne d’Arc, accusé de pacte diabolique et de cent quarante meurtres d’enfants selon le décompte de l’Église. Il est pendu avec ses deux valets, puis brûlé. Le chiffre comme la régularité de la procédure font débat chez les historiens depuis longtemps ; ce qui n’est pas contesté, c’est le lieu. De ce château-là, il ne reste aujourd’hui que le vieux donjon.

Pourquoi le « château des ducs de Bretagne » ne s’est jamais appelé ainsi

Voici le détail qui devrait figurer sur les billets d’entrée : ce nom est récent. Pendant huit siècles, on a dit « le château de Nantes », comme on dit le château d’Angers ou le château de Blois — un château porte le nom de sa ville, c’est tout. L’appellation « château des ducs de Bretagne » apparaît au XXe siècle, sous la plume de Marc Elder, écrivain nantais couronné par le Goncourt en 1913 et premier conservateur du musée installé dans les murs en 1924.

Ce baptême tardif n’a rien d’anodin. Il fixe une identité au moment précis où le château cesse d’être une caserne pour devenir un objet patrimonial : il faut lui trouver un sens, et le sens choisi est ducal, breton, indépendant. Le paradoxe, c’est que la forteresse que l’on visite est en grande partie royale. Le logis du Roi est de François Ier. Les bastions ont été pensés contre l’artillerie du roi de France, puis retournés au service de ce même roi. La reconstruction qui suit l’incendie de 1670 est classique, donc versaillaise d’esprit. Nommer un monument, c’est déjà décider de ce qu’on veut en retenir.

Anne de Bretagne, négociatrice avant d’être héritière

On la présente souvent comme une jeune fille que deux rois de France se sont passée. C’est très en dessous de la réalité. Anne naît dans ces murs en 1477 et hérite du duché à onze ans, en 1488, au pire moment : armée détruite, caisses vidées par vingt ans de politique indépendantiste, roi de France déterminé. Elle fuit vers Rennes et épouse par procuration l’archiduc Maximilien d’Autriche, futur empereur. Coup diplomatique frontal : la France se retrouve prise en tenaille. Charles VIII déclare la guerre.

La trahison viendra de l’intérieur. Alain d’Albret, puissant seigneur à qui la main de la duchesse avait été refusée, laisse les troupes royales entrer dans Nantes. Fin 1491, Anne épouse Charles VIII. Il aura fallu défaire deux engagements pour cela : le mariage par procuration d’Anne avec Maximilien, et les fiançailles du roi avec Marguerite d’Autriche — la fille du même Maximilien. Le père et la fille éconduits le même jour, c’est une humiliation dont l’Europe se souviendra.

Mais Anne négocie. Elle conserve le gouvernement de la Bretagne, et le contrat organise le sort du duché en cas d’absence d’héritier plutôt que de l’abandonner purement et simplement à la couronne. Une adolescente de quatorze ans obtient d’un roi vainqueur qu’il signe des clauses limitant sa propre conquête : ce n’est pas rien.

La suite tient de l’accident domestique. En 1498, à Amboise, Charles VIII se rend à une partie de jeu de paume, percute violemment un linteau de porte trop bas et meurt. Anne est veuve à vingt et un ans. Trois jours plus tard, la décision est prise : Louis XII, son successeur, fera annuler son mariage pour l’épouser. En janvier 1499, la duchesse se remarie dans la chapelle du château de Nantes — celle-là même où elle avait été baptisée.

C’est alors qu’elle transforme le lieu. Fini les chantiers de guerre : on élargit les douves occidentales, on achève le Grand Logis et la tour de la Couronne d’Or, on rapatrie du mobilier, on constitue une bibliothèque de près de 1 500 ouvrages. Bretonne et ligérienne, elle donne à la forteresse des airs de château de la Loire. Elle administre son duché d’une main de fer et protège artistes et poètes. Elle meurt en 1514, à trente-six ans.

1532 : la fin du duché, et pourquoi ce n’est pas tout à fait une fin

Sa fille Claude épouse François Ier, qui hérite du château, y fait construire le logis du Roi et y signe en 1532 l’union du duché de Bretagne au royaume de France. L’union ne devient pleinement effective qu’en 1547, quand le duc-dauphin monte sur le trône. Et surtout, la Bretagne conserve des privilèges considérables — ses états, sa fiscalité propre, ses exemptions — jusqu’à la Révolution. L’indépendance ne meurt pas d’un coup en 1532 : elle s’effrite pendant deux siècles et demi, ce qui est une manière beaucoup moins spectaculaire et beaucoup plus vraie de disparaître.

Le château, lui, devient royal. Henri II et Catherine de Médicis y séjournent. Pendant les guerres de Religion, Philippe-Emmanuel de Mercœur, gouverneur catholique de Bretagne, s’oppose à Henri III dès 1582 et prend en 1589 la tête de la Ligue bretonne : on prévoit de rehausser les murailles, d’obstruer des portes, de dresser de grands bastions contre l’artillerie. Henri IV finit par avoir raison de lui et signe à Nantes, en avril 1598, l’édit qui accorde aux protestants un statut légal. L’édit de Nantes porte le nom de la ville, et la tradition en place la signature dans le château ; la prudence s’impose toutefois sur le lieu exact et sur la date, le texte étant daté du 13 avril alors que la signature royale intervient à la fin du mois.

Ensuite, le château sert. Sous Louis XIII et Richelieu, quand les affrontements avec les protestants reprennent entre 1620 et 1629, on installe des pièces d’artillerie dans les quatre tours tournées vers l’ouest. En 1661, Louis XIV vient convoquer les états de Bretagne et en profite pour faire arrêter son surintendant des finances, Fouquet, par d’Artagnan. Ses amis, La Fontaine en tête, obtiennent que la peine capitale se change en bannissement ; le roi, rancunier, la transforme en prison à vie. La justice gagne, le pouvoir décide quand même.

Ce que l’incendie, la poudre et les restaurateurs ont laissé

En 1670, un grand incendie ravage une partie de l’édifice. On reconstruit dans le goût classique, et le château médiéval s’efface morceau par morceau. La cour s’installe définitivement à Versailles, le lieu perd ses fonctions : garnison, puis prison — on y enferme des protestants au XVIIIe siècle — puis arsenal au milieu du siècle.

C’est cet arsenal qui sauve le château en 1789. Le peuple donne l’assaut parce qu’on y stocke et fabrique des armes, exactement comme à la Bastille. Sauf qu’ici le capitaine en poste livre la place pour éviter le bain de sang. Pas de démolition symbolique : le bâtiment traverse la Révolution presque intact, redevient prison — pour monarchistes et prêtres réfractaires cette fois — et voit effacer les traces gravées de la monarchie, remplacées par des devises républicaines. Conséquence dont on parle peu : plusieurs marques royales visibles aujourd’hui, celles de Louis XII, François Ier, Henri IV, Louis XIII ou Louis XIV, sont des réintroductions des restaurations du XXe siècle. On regarde des blasons qui disent vrai sur l’histoire, mais qui ne sont pas les originaux.

Le coup le plus dur n’est venu ni d’un siège ni d’une émeute. Pendant la guerre de Vendée, la poudre réquisitionnée est entassée dans la tour des Espagnols. Le 25 mai 1800, le plancher cède sous la charge. L’explosion tue une soixantaine de personnes, en blesse plus de cent, et abat plusieurs bâtiments de l’enceinte — dont la chapelle où Anne de Bretagne avait épousé Louis XII trois siècles plus tôt. Le vide que l’on traverse aujourd’hui dans la cour, ce n’est pas un choix d’architecte : c’est un trou.

Le sauvetage vient du milieu du XIXe siècle, avec la campagne lancée par Prosper Mérimée, inspecteur général des Monuments historiques — la même impulsion qui profite à Notre-Dame de Paris et à la cité de Carcassonne. Classement en 1862. Les militaires partent à la fin de la Première Guerre mondiale, la ville hérite des lieux, le musée ouvre en 1924. En 1943, les Allemands occupent la forteresse et coulent dans la cour un blockhaus toujours visible. En 1956 s’y installe le musée de l’histoire industrielle et maritime, dont le bâtiment avait été bombardé ; les collections s’empilent, l’entretien manque, on ferme des salles.

Les grandes campagnes lancées en 1989 tranchent : on restituera l’aspect du château au XVIIIe siècle. Choix révélateur — ni le donjon de Mauclerc, ni la forteresse de François II, ni le palais d’Anne, mais l’état d’un bâtiment déjà devenu prison et magasin. En 2007 ouvre un musée unique consacré à l’histoire de la ville : le port, la traite des Noirs à laquelle Nantes a activement participé, la construction navale, l’industrie, les guerres mondiales.

Un monument qui s’appelle « château des ducs de Bretagne » depuis un siècle, restauré dans son état du XVIIIe siècle, et qui raconte aujourd’hui la traite négrière plutôt que les fastes ducaux : trois couches de décisions successives, toutes prises longtemps après les faits. Nous croyons visiter le passé ; nous visitons surtout ce que chaque époque a jugé bon de garder du passé. Reste cette question, que le château pose sans la formuler : dans cent ans, qu’aura-t-on choisi de restaurer de nous ?

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