À l’Hôtel-Dieu de Paris, au XVIIIe siècle, un patient sur quatre ne ressortait pas vivant. À l’Hôpital de Malte, la proportion tombait à un sur douze. Derrière cet écart se cache un ordre que l’on imagine casqué et cuirassé, alors qu’il est né quarante-sept ans avant la première croisade, autour d’un lit, d’une écuelle et d’un mot : caritas.
Une écuelle d’argent. Pas d’étain, pas de terre cuite : de l’argent, dans lequel on servait à Rhodes puis à Malte le repas d’un miséreux ramassé sur le port. Les frères de Saint-Jean tenaient le métal pour plus sain que la poterie. Ils avaient à peu près raison sur l’effet et complètement tort sur la raison, mais ils avaient surtout les moyens de leur conviction.
Le reste du régime va avec : pain blanc — donc cher —, sucre, vin, pois chiches et viandes diverses, un menu déjà attesté au XIIe siècle à Jérusalem. Draps propres, changés régulièrement. Et lorsque l’affluence débordait les salles, les chevaliers cédaient leurs propres dortoirs aux malades et allaient dormir ailleurs.
Un chiffre qui dérange : 8 %, 13 %, 25 %
Ce luxe étrange se traduit dans les registres par une statistique difficile à ignorer. Au XVIIIe siècle, pour environ 4 000 entrées par an, la mortalité de l’Hôpital de Malte est donnée à 8 %. À Paris, à la même époque, on avance 13 % pour l’hôpital de la Charité et 25 % pour l’Hôtel-Dieu. Un malade sur quatre contre un malade sur douze.
Prudence, tout de même. Ces pourcentages ne comparent pas des établissements jumeaux : l’Hôtel-Dieu recevait la misère d’une capitale immense, y compris des mourants que personne d’autre n’acceptait, et l’on y couchait plusieurs corps par lit. Malte trie davantage, soigne moins de monde, dispose de moyens sans commune mesure. L’écart reste réel ; sa cause n’est pas magique.
Elle tient d’abord à une différence de méthode. En Europe, au XVIIIe siècle, le médecin examine rarement le patient : il examine ses urines, puis prescrit clystères et saignées. À Malte, le malade est regardé, ausculté, suivi jour après jour, et nourri. Cela paraît minuscule. C’est précisément ce qui manque ailleurs.
Avant la croisade, il y a l’hôpital
Reste à comprendre comment des chevaliers en sont arrivés là. La chronologie est têtue, et elle contredit l’image d’Épinal.
En 1048, des marchands d’Amalfi fondent à Jérusalem le monastère bénédictin de Sainte-Marie-Latine ; en 1080, ils y ajoutent un établissement féminin dédié à Sainte-Marie-Madeleine. Chacun est pourvu d’un hôpital. Nous sommes quinze ans avant l’appel de Clermont, dix-neuf ans avant la prise de Jérusalem. L’hôpital existe donc avant la croisade, pas grâce à elle.
Il répond à un besoin ancien. Le pèlerinage chrétien s’amplifie depuis le IIIe siècle, et la Terre sainte attire alors des foules supérieures à celles de Rome ou de Saint-Jacques-de-Compostelle. Des accords protègent ces voyageurs : Charlemagne en avait négocié avec le calife abbasside Haroun al-Rachid, et à partir du Xe siècle les empereurs byzantins traitent avec les Fatimides d’Égypte. Le calife Al-Hakim, qui persécute chrétiens et juifs au début du XIe siècle, fait figure d’exception brutale.
L’établissement masculin est dirigé par un certain Gérard — bénédictin de Sainte-Marie-Latine pour les uns, ermite augustinien pour les autres : les historiens ne s’accordent pas, et les sources sur sa personne sont maigres. Ce qui est attesté, c’est le résultat. Gérard transforme l’hôpital en ordre religieux placé sous le patronage de saint Jean-Baptiste. Quand Godefroy de Bouillon et les croisés entrent dans Jérusalem, le 15 juillet 1099, ils découvrent une maison déjà organisée, et ils en repartent stupéfaits. Suivent les donations : terres, villages, revenus, en Orient comme en Occident. En 1113, la bulle Pie postulatio voluntatis du pape Pascal II reconnaît l’autonomie de l’Hôpital, le place sous protection pontificale directe et autorise ses membres à élire eux-mêmes les successeurs de Gérard.
Les armes viennent après, et personne ne l’avait prévu
L’enseigne de guerre — la croix blanche sur fond rouge — n’est accordée par Innocent II qu’en 1130. Quatre-vingt-deux ans après la fondation du premier hôpital. Ce décalage est la clé de toute l’histoire.
Que s’est-il passé entre-temps ? Deux choses. Les relations avec les Sarrasins se dégradent, et l’Ordre devient riche. Trop riche pour rester à l’écart : recevoir un fief, c’est hériter des obligations d’un seigneur féodal, à commencer par la défense de la place. Beth Gibelin lui échoit en 1136, le Krak des Chevaliers en 1142. Raymond du Puy, premier maître de l’Hôpital et rédacteur de la Règle — confirmée par Eugène III en 1153, puis par Lucius III en 1185 —, ajoute alors aux devoirs des frères l’obligation de prendre les armes pour la défense des lieux saints. L’Ordre comprend désormais trois catégories de frères : chevaliers, prêtres et servants, ces derniers pouvant être servants d’armes. Comme il a de l’argent, il engage aussi des mercenaires, qui formeront longtemps le gros de ses forces. Les Hospitaliers combattent à Ascalon en 1153, puis à Hattin en 1187, où l’armée latine s’effondre devant Saladin.
Et non, ce ne sont pas eux le premier ordre religieux militaire. Ce titre revient aux Templiers, dont la compagnie naît en 1118 et qu’Honorius II reconnaît comme ordre en 1129 — une annonce qui choque alors une bonne partie du monde médiéval, tant l’idée d’un moine dont le métier est de tuer paraît contradictoire. Quant à la vieille accusation selon laquelle Templiers et Hospitaliers se seraient tellement querellés qu’ils auraient fait perdre la Terre sainte : c’est surtout la colère d’une époque humiliée qui parle. Les deux ordres savaient remiser leurs différends quand la situation l’exigeait.
Onze salles, mille malades, trois religions
Pendant ce temps, l’hôpital de Jérusalem devient un objet unique en son genre, parce qu’il croise deux traditions. Celle de l’Occident, le xenodochium, pense d’abord l’accueil : loger l’étranger, le pèlerin, le vagabond. Celle de l’Orient met la pratique médicale au centre. Les Latins découvrent sur place Hippocrate et Galien par l’intermédiaire des traductions arabes et syriaques ; c’est ainsi qu’un Étienne de Pise donne accès au al-Kitâb al-Malakî. Autrement dit : les croisés apprennent la médecine de ceux qu’ils combattent.
La maison compte onze grandes salles et accueille en moyenne un millier de malades, jusqu’au double si l’on ajoute la partie féminine — l’établissement n’est pas mixte. Quatre médecins la dirigent, épaulés par neuf à douze frères servants par salle, auxquels s’ajoutent chirurgiens, sages-femmes et nourrices pour les orphelins que l’on appelle les enfants de Saint-Jean. Ces médecins ne sont pas nécessairement membres de l’Ordre. Ils ne sont même pas nécessairement chrétiens.
Les patients non plus. Chrétiens, musulmans et juifs sont soignés dans les mêmes salles, au nom de la caritas, cette vertu théologale que l’on doit aux pauperes Christi : malades, miséreux, pèlerins, femmes en couches, vagabonds, orphelins. Le règlement, en revanche, ne badine pas. Le chrétien admis doit s’être confessé, avoir communié et avoir rédigé son testament avant de franchir la porte. Les jeux de hasard sont proscrits, le silence est de rigueur.
Il faut s’arrêter une seconde sur ce paradoxe : le meilleur hôpital du monde connu exigeait que l’on mît ses affaires en ordre avant d’entrer, tout en couchant côte à côte les fidèles des trois religions qui s’entretuaient au-dehors. Les deux gestes procèdent de la même logique — on prépare l’âme, on soigne le corps de quiconque se présente — mais elle n’est pas la nôtre, et rien ne sert de lui plaquer nos catégories.
Pourquoi l’on mourait trois fois moins à l’Hôpital de Malte
L’Hôpital, lui, déménage à chaque catastrophe. Jérusalem perdue en 1187, reconstruction à Acre. Acre prise par les Mamelouks en 1291, repli à Limassol, à Chypre. Puis Rhodes en 1310, jusqu’à l’expulsion par Soliman le Magnifique en 1522 ; suivent huit ans d’errance et de négociations avec Charles Quint, au terme desquels l’Ordre obtient Malte.
Ce qui frappe, c’est l’emploi des bénéfices. La conquête de Rhodes fait de l’Ordre une puissance quasi souveraine : un territoire, une monnaie, une flotte qui court sus à la marine ottomane, aux Barbaresques et à certains marchands vénitiens qui rançonnaient les pèlerins. Or l’argent va aux fortifications — et surtout aux hôpitaux, que l’on construit, agrandit, améliore. À Rhodes, l’affluence oblige à en bâtir plusieurs, et l’île devient une étape du pèlerinage.
À Malte, la Sacrée Infirmerie pousse la logique jusqu’au bout. Onze salles à nouveau, 300 malades puis 550 en 1789 : deux fois moins qu’à Jérusalem, mais avec une spécialisation qui n’existait nulle part. Hôpital féminin, service des fiévreux, service des blessés, service des maladies ophtalmiques, salles de chirurgie et de médecine, quartiers séparés pour les contagieux et pour les malades mentaux, balcons pour les convalescents, buanderie, dispensaire, chapelle. Et un lazaret de quarantaine bâti à même le port, pour prendre les malades au débarqué et empêcher qu’une épidémie ne gagne l’île. On venait de très loin s’y faire opérer de la cataracte. L’Ordre fonde une école de Médecine en 1575, puis des écoles de Pharmacie, de Chirurgie et d’Anatomie en 1676.
Voilà l’explication du chiffre : non pas un secret perdu, mais l’accumulation méthodique, sur sept siècles, d’argent, de tri des patients, d’alimentation correcte, d’hygiène et d’observation clinique. Rien qui relève du miracle, tout ce qui manquait ailleurs.
Sur ce socle attesté prolifèrent des récits qu’il faut ranger dans une autre case. On répète que les chirurgiens maltais pratiquaient l’anesthésie au chiffon d’opium, voire à l’aide d’un heaume sur lequel on frappait au maillet pour assommer le patient ; on raconte que la vaisselle d’argent des malades, pillée par Bonaparte en 1798, aurait coulé avec la flotte française à Aboukir. Ces histoires ne reposent sur rien de solide, et il vaut mieux le dire. Elles sont intéressantes pour une autre raison : elles disent l’embarras d’une mémoire qui veut faire tenir ensemble un hôpital d’avant-garde et une époque que l’on croit barbare. Le maillet rassure, en somme. Il remet du Moyen Âge là où l’on n’en attendait plus.
Ce qui reste quand on a tout perdu
La fin arrive vite. La Révolution française saisit les commanderies en 1792. En 1798, en route vers l’Égypte, Bonaparte s’empare de Malte au nom du Directoire et pille l’Hôpital ; le grand maître Ferdinand von Hompesch abdique. Quelques chevaliers se réfugient chez le tsar Paul Ier, grand maître de fait pendant trois ans, que le pape refuse de reconnaître — il est marié et orthodoxe. De 1805 à 1879, l’Ordre n’a plus aucun grand maître : de simples lieutenants du Grand Magistère l’administrent et cherchent une terre. Le roi de Suède offre Gotland en 1806 ; refus, on espère encore Malte. En 1823, les insurgés grecs rappellent les Hospitaliers à Rhodes ; irréalisable. En 1830, la France prend Alger et les Anglais, installés à Malte, ne la rendront plus. L’Ordre finit domicilié au Palazzo Malta, à Rome — l’ancienne résidence de son ambassadeur.
On aurait pu croire l’affaire close. C’est l’inverse qui se produit : privé de territoire, l’Ordre perd son rôle militaire mais conserve sa souveraineté, et revient à ce pour quoi il avait été fondé. Trains-hôpitaux dès 1877, secours aux blessés des guerres d’Italie, de la guerre franco-prussienne, de la guerre des Boers, de la révolte des Boxers, des deux conflits mondiaux, puis du Vietnam, du Biafra, de l’Ouganda, de la Yougoslavie. Aujourd’hui, l’Ordre souverain de Malte revendique 120 000 salariés et bénévoles dans 120 pays, entretient des relations diplomatiques avec plus de cent États et siège comme observateur permanent aux Nations unies.
Ce statut, hérité de 1113, n’est pas un ornement : neutre, impartial, apolitique, l’Ordre entre parfois là où une organisation non gouvernementale se heurte à une frontière fermée. On raconte volontiers qu’en 1870, un membre de l’Ordre aurait fait reculer des soldats prussiens venus réquisitionner son hôpital de six cents lits en leur montrant simplement la croix blanche à huit pointes. L’anecdote est invérifiable, et elle sent l’édification. Mais elle vise juste sur un point : ce que cette institution a de plus solide, ce n’est ni une île, ni une flotte, ni une armée. C’est un signe que l’on reconnaît.
Nos organisations vivent en général le temps d’une raison sociale. Celle-ci a perdu Jérusalem, Acre, Rhodes, Malte, ses biens, ses navires et jusqu’à son chef pendant soixante-quatorze ans, sans jamais perdre sa fonction. Peut-être parce qu’elle n’avait, au fond, qu’une seule chose à ne pas oublier : le nom du malade, et l’écuelle qu’on lui tend.