Antisémitisme : quand et où la haine a-t-elle été fabriquée ?

Alexandrie en l’an 38, Hippone en 413, Mayence en 1096 : l’antisémitisme n’a pas toujours existé, il a été assemblé pièce par pièce, dans des lieux et à des dates que l’on peut nommer. Reconstituer ce chantier, c’est aussi comprendre pourquoi la thèse de la haine éternelle est elle-même un argument de propagande.

Alexandrie, an 38. Dans un amphithéâtre de la ville, des Égyptiens attrapent un simple d’esprit ramassé dans la rue, lui posent une couronne sur la tête et le font parader devant la foule. Ils singent Agrippa, que l’empereur Caligula vient de nommer souverain de Judée et qui a traversé la cité avec ses licteurs et les insignes du pouvoir romain. On rit dans les gradins. Le soir même, on pille. Ensuite, on tue.

C’est, en l’état des sources, la première violence collective contre des juifs que l’on puisse dater, situer et raconter. Elle n’a rien d’immémorial. Elle a une ville, une année, un déclencheur, des instigateurs qui portent des noms. Et cela suffit à ébranler la thèse la plus tenace du sujet : celle d’un antisémitisme éternel, aussi ancien que le peuple qu’il vise.

Alexandrie, an 38 : une parodie de théâtre qui finit en pogrom

La ville est alors l’un des grands carrefours du monde romain, où cohabitent Romains, Grecs, Égyptiens et juifs. La communauté juive y est installée depuis plusieurs siècles, arrivée dans le sillage d’Alexandre le Grand — parfois comme esclaves, surtout comme militaires — et elle exerce tous les métiers. Elle prospère. Elle bénéficie surtout d’un privilège unique : seuls à croire en un dieu unique, les juifs ont obtenu de ne pas rendre de culte à l’empereur dans leurs synagogues. Une exception qui exaspère une population égyptienne humiliée par Rome et qui, elle, doit s’incliner.

Les chiffres qui circulent — quelque quatre millions de juifs sur le pourtour méditerranéen romain, dont près d’un million en Judée — sont des ordres de grandeur reconstitués, pas des recensements. Le climat intellectuel de la ville, lui, est bien documenté. Apion, directeur de la prestigieuse bibliothèque, écrit depuis des années contre les juifs, misanthropes et hypocrites, responsables selon lui des défaites de l’Égypte. C’est lui qui colporte la rumeur de sacrifices humains pratiqués dans le Temple de Jérusalem. Retenez cette accusation, elle va traverser huit siècles.

Le passage de la parodie au massacre tient à une décision administrative : le gouverneur romain Flaccus autorise la plèbe à s’en prendre aux juifs. Le feu vert d’un fonctionnaire, et la ville bascule. Les juifs sont refoulés dans trois quartiers, la foule se poste autour. Philon d’Alexandrie décrit des hommes exhibant leur butin sous les yeux mêmes de ceux qu’ils venaient de dépouiller. Puis les pierres, les bûchers. Et un procédé de tri : on présente de la viande de porc aux femmes soupçonnées d’être juives, et celles qui refusent d’y toucher sont livrées au bourreau. Un morceau de viande transformé en test d’identité.

Une réserve de méthode : presque tout ce que nous savons de ces journées vient de Philon, qui n’est pas un observateur neutre. Il est juif, notable, il ira plaider la cause de sa communauté devant Caligula. Son récit, Contre Flaccus, est aussi le premier texte de l’histoire s’élevant contre la haine des juifs. Une plaidoirie, donc. Le pogrom est tenu pour attesté, mais les détails demandent la prudence due à toute source unique et engagée.

Ce que l’Antiquité ne connaît pas : une civilisation anti-juive

Dater les origines de cette hostilité reste frustrant : on ne sait presque rien de ce que les Babyloniens pensaient des juifs, faute de traces. La haine antique, elle, reste une affaire de crises. Il existe bien des traditions de mépris chez des auteurs romains — Tacite décrit les coutumes juives comme absurdes et sordides — mais le mépris d’une élite lettrée n’est pas un système. Après Alexandrie, la vie reprend. Aucune institution ne fait de l’hostilité aux juifs un principe d’organisation, et le judaïsme est alors une religion prosélyte qui attire. Ce qui change avec le christianisme, ce n’est pas l’intensité de la violence, c’est sa structure : là où l’Antiquité produit des émeutes, la chrétienté produira une doctrine.

Hippone, 413 : Augustin invente le juif archiviste

Au départ, la frontière n’existe pas. Les premiers chrétiens sont des juifs. Mêmes textes, même pratique de l’interprétation, même langue, même lieu — la synagogue. Distinguer les deux groupes au premier siècle relève de l’illusion rétrospective. C’est un philosophe chrétien, Justin, qui réclame le premier la séparation, vers 135, dans un dialogue mis en scène avec un juif imaginaire. Il y formule la théologie de la substitution : l’Église remplace un judaïsme devenu caduc, « nous sommes aujourd’hui le véritable Israël ».

Suit une opération plus lourde de conséquences. Le christianisme est une religion de conversion, en concurrence frontale avec le judaïsme pour capter les païens ; la figure du juif dans l’erreur devient un instrument de démonstration. Au IIe siècle s’impose l’accusation de déicide, imputée aux juifs dans leur ensemble. Le choix n’a rien d’évident : ce sont des Romains qui ont crucifié Jésus. Mais accuser Rome interdisait d’en faire la capitale de la nouvelle religion et du latin la langue de Dieu ; le nom de Judas a fait le reste. Cette lecture de convenance politique est admise par les historiens du christianisme ancien, même si reconstituer les intentions d’auteurs anonymes relève de l’interprétation.

Le décor politique se met en place vite. En 70, les Romains détruisent le Temple de Jérusalem ; après une dernière révolte, les juifs perdent leur autonomie et trois siècles de départs dispersent des communautés jusqu’à la région du Konkan, en Inde, et bientôt en Chine. En 337, Constantin rallie l’Église : un seul Dieu, un seul empire, une seule religion. En 439, le code Théodose accorde pour la première fois aux juifs un statut juridique officiel, assorti d’interdits — plus de nouvelles synagogues, exclusion du barreau, de la fonction publique, de l’armée. Des citoyens de seconde zone, ce qui suppose au passage qu’ils soient des citoyens.

Reste une gêne théologique. Les juifs, qui auraient dû reconnaître le Messie les premiers, ne se convertissent pas, et les synagogues restent debout. En 413, à Hippone — l’actuelle Annaba, en Algérie —, l’évêque Augustin apporte dans La Cité de Dieu une réponse qui servira mille ans. Les juifs sont des témoins : ils portent les livres qui annoncent le Christ mais les lisent en aveugles. « Qu’est-il donc aujourd’hui ce peuple, écrit-il, si ce n’est une espèce d’archiviste des chrétiens ? » Conclusion pratique : ne pas les tuer, mais les maintenir dans la servitude et l’humiliation.

Quatre cents manuscrits copiés ou imprimés ont transmis ce texte latin, et sa doctrine servira de référence aux politiques anti-juives européennes pendant plus d’un millénaire. C’est aussi un interdit de meurtre : certains historiens estiment que sans elle les juifs auraient pu disparaître du monde chrétien. La même page organise l’abaissement et interdit l’extermination. Il n’y a pas de lecture confortable de ce passage.

Les siècles qui contredisent la thèse de la haine éternelle

Si l’hostilité était consubstantielle à la présence juive, elle devrait se lire partout. Elle ne s’y lit pas.

Dans l’Arabie préislamique, les juifs — descendants d’Hébreux ou Arabes convertis — vivent parmi des tribus polythéistes sans être ciblés pour leurs croyances : les conflits y sont tribaux. Quand Mahomet prend le contrôle de Médine, dont les juifs ne le reconnaissent pas comme prophète, il leur impose la dhimma, mot qui signifie à la fois soumission et protection : maintien du culte contre paiement d’un impôt. Les califes codifieront le pacte d’Omar — signe distinctif, interdiction du cheval et des armes. Sauf que les documents les plus anciens montrent des règles bien plus vagues : ne vous rebellez pas, n’aidez pas nos ennemis. Des conquérants aussi peu nombreux ne pouvaient exiger davantage.

En 716, la civilisation musulmane atteint la péninsule Ibérique. Cordoue devient la plus grande ville d’Europe, surnommée « la perle de l’univers », et pendant quatre siècles Al-Andalus abrite les trois religions dans des proportions qu’aucun autre régime européen ne connaît. Au milieu du Xe siècle, le calife y confie ses relations extérieures à un rabbin et médecin, Hasdaï Ibn Shaprut. En 1027, le sultan de Grenade nomme Samuel Ibn Nagrela vizir et général : ce juif conduit les armées musulmanes contre d’autres royaumes musulmans, et ses adversaires se servent en vain de sa judéité comme d’une arme.

Son fils Joseph, moins habile, s’aliène une partie de la population ; le poète Abou Ishaq martèle en vers que le pacte a été rompu et que les tuer ne serait pas une faute. Le 3 décembre 1066, Joseph est abattu et la foule se retourne contre les juifs de Grenade. Quelques années plus tard, la communauté, restée sur place, est de nouveau florissante. Aucune courbe linéaire ne survit à ce détail.

Même constat plus au nord. Sur le territoire carolingien, on trouve vers 800 des juifs autour d’Aix-la-Chapelle, de Tours et de Lyon, et les identités religieuses y sont si floues qu’on ne distingue pas un chrétien d’un juif établi depuis quelques générations : mêmes vêtements, mêmes langues, mêmes métiers. Vers 820, l’évêque Agobard inonde Louis le Pieux de lettres furieuses : des chrétiens ignorants trouvent, se plaint-il, que les juifs prêchent mieux que les prêtres. Il n’est pas écouté, les chartes impériales encourageant l’installation. C’est dans ce climat que Troyes devient l’un des grands centres du judaïsme, autour de Rachi, dont le commentaire de la Bible est enseigné aujourd’hui encore.

Mayence, 25 mai 1096 : le jour où la haine devient un fait de population

Le 27 novembre 1095, à Clermont, le pape appelle à reprendre Jérusalem, tombée aux mains des Turcs, dont le Saint-Sépulcre est devenu inaccessible aux pèlerins. L’Occident se pense pour la première fois comme un collectif chrétien face à un ennemi extérieur, et la croisade introduit une nouveauté : on peut tuer quiconque fait obstacle au chemin. Les croisés partent démunis, ayant remis leurs biens à l’Église. Pierre l’Ermite, premier prédicateur du mouvement, fournit l’argument qui manquait : pourquoi aller au bout du monde quand demeurent parmi nous des infidèles mille fois plus coupables envers le Christ ? Il réactive un déicide formulé huit cents ans plus tôt et resté jusque-là affaire de clercs.

Le 25 mai 1096, des centaines de croisés entrent dans Mayence. L’abbé Albert d’Aix raconte la suite : portes enfoncées, pioches et lances, hommes tentant vainement de se défendre, femmes et jeunes enfants passés au fil de l’épée, puis les chariots que l’on charge de cadavres pour les sortir de la ville. Strasbourg, Metz, Cologne comptent chacune des centaines de victimes. Le plus ancien cimetière juif d’Europe conserve encore quelques-unes de ces tombes.

Deux précisions. Les croisés ont pillé et massacré d’autres populations sur toute leur route : les juifs n’ont pas été leur cible unique. Et ces exactions n’ont pas fait consensus : beaucoup de chrétiens les jugèrent barbares, le pape les condamna et chargea Bernard de Clairvaux d’y mettre fin lors de la deuxième croisade. Des meurtres eurent lieu à chaque croisade malgré tout. Voilà ce qui se joue en 1096 : l’antijudaïsme cesse d’être une position de théologiens pour devenir un phénomène de population.

Norwich, 1144, et le passage à l’antisémitisme

Un mécanisme s’observe après les grandes tueries : une fois le crime commis, il faut que les victimes aient été coupables. La justification vient après le sang.

En 1144, à Norwich, un garçon de douze ans nommé Guillaume disparaît peu avant Pâques ; on retrouve son corps criblé de coups de couteau. C’est la première accusation de crime rituel en Europe. Des juifs de la ville sont massacrés — ils étaient arrivés en Angleterre avec Guillaume le Conquérant, cinquante ans plus tôt — et l’enfant devient un martyr dont le culte a survécu. Un tableau conservé dans une église de Norwich montre des juifs se servant de son sang pour fabriquer la matsa.

Cette légende de sang se démonte pièce par pièce. Elle n’a rien d’inédit : c’est déjà la rumeur d’Apion à Alexandrie, huit siècles plus tôt. Elle prend le contrepied exact de sa cible, le sacrifice humain étant précisément ce que la religion juive abandonne et interdit. Et elle voyage : Suisse, Italie, puis Troyes, la ville de Rachi, où treize juifs sont brûlés en place publique. À Paris apparaîtra, cent cinquante ans après Norwich, l’accusation de profanation d’hostie. Meurtre d’enfant et hostie poignardée rejouent la même scène : le déicide.

Le vocabulaire, ici, compte. L’antijudaïsme est une opposition religieuse argumentée : on reproche aux juifs de n’être ni chrétiens ni musulmans, et la conversion offre en théorie une sortie. L’antisémitisme ne reproche plus ce que les juifs sont, mais ce qu’ils ne sont pas ; il en fait des serviteurs du mal, une explication universelle au fait que le monde ne tourne pas rond.

Ce que ce parcours établit tient en une phrase : chaque pièce de l’édifice a un auteur, une date, un intérêt à défendre. Un bibliothécaire qui règle ses comptes, un gouverneur qui lâche la bride, un philosophe qui cherche une frontière, un évêque qui résout un embarras théologique, un prédicateur qui doit nourrir ses troupes, une ville anglaise qui cherche un coupable. Rien d’éternel là-dedans, que des décisions humaines. C’est bien pourquoi la thèse de la haine éternelle est un piège : elle transforme une histoire de responsabilités en fatalité et souffle que, si l’on a toujours été haï, il devait bien y avoir une raison.

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