Totò Riina : la guerre contre l’État qui a détruit Cosa Nostra

Pendant plus d’un siècle, la mafia sicilienne avait prospéré en se rendant invisible : on achète un fonctionnaire, on ne le tue pas. Totò Riina a fait exactement l’inverse, et cette rupture lui a donné le pouvoir absolu sur Cosa Nostra. Elle a aussi provoqué sa chute, huit mois après l’attentat qui a tué Giovanni Falcone.

Sur une colline dominant l’autoroute de Palerme, le 23 mai 1992, un homme tient une manette. En contrebas, ses complices ont poussé des fûts d’explosif sous la chaussée, dans un canal d’évacuation des eaux de pluie, à l’aide d’un chariot de supermarché. Le guetteur vient d’annoncer le convoi blindé parti chercher le juge Giovanni Falcone. On lui dit d’y aller. Il ne bouge pas. On le lui répète, plus fort. Il reste immobile, comme s’il parlait à un mur. À la troisième injonction, il actionne la manette.

Cette hésitation, racontée plus tard par des repentis, est peut-être le seul moment humain de l’affaire. Ce qui suit ne l’est pas : un cratère d’au moins dix mètres, une voiture d’escorte désintégrée, cinq morts — Falcone, son épouse la magistrate Francesca Morvillo, trois hommes de la protection. Les sources divergent sur la charge : 500 kilos selon les comptes rendus, environ 400 kilos de tritol selon un exécutant. L’ordre vient d’un seul homme : Salvatore Riina, dit Totò, né en 1930 à Corleone, bourg situé à soixante kilomètres de Palerme.

Capaci est le sommet de sa puissance et le début du compte à rebours : huit mois plus tard, il est arrêté après vingt-quatre ans de cavale. Reste à comprendre pourquoi un homme qui avait tout gagné a choisi la seule stratégie capable de tout lui faire perdre.

Corleone, un obus américain et douze ans de prison

Le point de départ est attesté et d’une banalité rurale. Le père de Totò Riina trouve, dans l’après-guerre, un engin de guerre abandonné par les Américains repartis, et le fait porter à la maison par ses fils. La reconstitution familiale, probable mais invérifiable dans le détail, veut qu’il ait voulu récupérer le métal pour fabriquer des cartouches de chasse. L’engin explose devant la maison. Le père meurt, un frère meurt, le mulet meurt aussi — et pour un foyer de journaliers, perdre le mulet, c’est perdre un revenu. L’enfant qui reste devient l’unique homme de la maison.

En 1949, jour de la procession du Christ, une rixe éclate à San Giovanni de Corleone. L’adversaire de Riina, un nommé Di Matteo, se présente à la « resa dei conti » accompagné d’un ami qui sort un pistolet automatique. Riina tire le premier, avec un revolver emprunté : une balle dans la cuisse, une hémorragie, la mort en peu de temps. Il a dix-neuf ans, sa victime trente.

Douze ans et quatre mois de prison, peine réduite de moitié pour bonne conduite, sortie en 1956. C’est derrière les barreaux que Riina apprend à lire et à écrire. Il en sort avec un capital dont aucun jeune homme de Corleone ne dispose : un mort, un dossier, et le respect qui va avec.

La règle que Cosa Nostra ne brisait pas

Les historiens font naître la mafia sicilienne du latifundium : les barons vivaient à Palerme, loin de leurs terres, et confiaient la gestion des paysans à des intermédiaires armés, les campieri. La légende qui les entoure — la mafia comme protection rendue nécessaire par l’absence d’État — n’est pas fausse à l’origine, et c’est ce qui la rend redoutable. Elle omet la suite : le protecteur du fief devient le patron du fief, et sa justice privée va jusqu’à l’homicide.

La première famille mafieuse de Corleone est dirigée par un notable : le docteur Michele Navarra, directeur de l’hôpital dei Bianchi. Son homme de confiance s’appelle Luciano Liggio. En 1958, Navarra est abattu dans sa voiture ; Liggio prend la tête de la famille, avec Riina et Bernardo Provenzano comme lieutenants. Suivent une cinquantaine d’homicides, tous des fidèles de Navarra. Le bourg y gagne un surnom de western : « Tombstone ».

Mais le rapport à l’État reste celui de la vieille école : à l’Ucciardone, la prison de Palerme surnommée le « Grand Hôtel », les hommes d’honneur se font livrer leurs repas par les meilleurs restaurants et refusent le cibo del governo. Le mépris est réel, la confrontation ne l’est pas. En 1969, le procès des Corléonais, dépaysé à Bari, s’achève par des acquittements après qu’une lettre anonyme a menacé les juges. Voilà la méthode ancienne : on infiltre, on intimide, on fait annuler. On n’allume jamais les projecteurs sur soi.

1979 : l’année où l’on commence à tuer l’État

La nouveauté introduite par Riina et Provenzano — c’est le consensus des historiens comme des magistrats qui les ont poursuivis — est le choix inverse : non plus contourner l’État, mais l’affronter, homme par homme, jusqu’à ce qu’il recule.

Dès 1978, un mafieux de Riesi, Beppe Di Cristina, va prévenir un colonel des carabiniers du danger que représente Riina. Il est tué : l’information avait fuité par des complicités à l’intérieur des institutions. Puis vient 1979. Le journaliste d’investigation Mario Francese. Le secrétaire régional de la Démocratie chrétienne Michele Reina. Boris Giuliano, chef de la squadra mobile. En 1980, le président de la Région Piersanti Mattarella, qui voulait imposer la transparence sur les marchés publics ; cinq mois plus tard, pendant la fête du Crucifix à Monreale, le capitaine Basile, abattu en pleine foule, sa fille dans les bras.

L’État ne réagit pas sérieusement, et c’est peut-être le fait le plus lourd de cette histoire : pendant trois ans, on peut tuer un journaliste, un chef de la police, un président de région et un officier de gendarmerie sans que la République italienne change sa manière de faire. Riina en tire la conclusion logique.

En avril 1981, il élimine Stefano Bontade, qui projetait de le tuer lors d’une réunion de la Commission — prévenu par un informateur, Riina ne s’était pas rendu au rendez-vous. La guerre de mafia fait environ cent cinquante morts à Palerme sur l’année 1982, selon l’estimation d’un repenti, et s’achève par l’élimination de Saro Riccobono et de ses hommes, étranglés au cours d’un repas dominical. Beaucoup de corps ne réapparaissent jamais : c’est la lupara bianca, qui laisse des « veuves blanches ». Les repentis ont décrit des « chambres de la mort » où l’on étranglait avant de dissoudre à l’acide ; certains de leurs récits, comme celui du fils d’Inzerillo jeté aux porcs, reposent sur un seul témoignage et restent invérifiables.

1982 encore : Pio La Torre, député communiste qui préparait la loi sur la confiscation des biens des mafieux, est assassiné sur ordre de Riina ; puis le général Dalla Chiesa, préfet de Palerme, tué cent jours après son arrivée avec son épouse et son garde du corps. À la fin de l’année, Riina est le dictateur de Cosa Nostra.

Le maxi-procès, ou ce que l’État sait faire quand il le décide

Le 29 juillet 1983 à 8 h 05, une voiture piégée tue le conseiller instructeur Rocco Chinnici en plein centre de Palerme. Il avait formé l’équipe de jeunes juges dont sortiront Giovanni Falcone et Paolo Borsellino, et les avait lancés sur les comptes des cousins Salvo, les hommes les plus riches de Sicile, surnommés « Messieurs 10 % » depuis qu’ils avaient obtenu la collecte des impôts contre une commission trois fois supérieure à l’usage italien.

Tuer Chinnici ne suffit pas. Arrive Tommaso Buscetta, arrêté au Brésil et extradé ; Riina, ne pouvant l’atteindre, avait fait tuer ses deux fils et un de ses frères. Buscetta apporte des noms et des dates, et surtout la carte de l’organisation : une structure pyramidale, une vingtaine de familles, au sommet la Commission. Dix ans plus tôt, un mafieux palermitain, Leonardo Vitale, s’était dénoncé lui-même et avait dit la même chose : une expertise psychiatrique fit acquitter tous les inculpés et l’envoya, lui seul, dix ans en asile. Il sera abattu le 2 décembre 1984.

Le 29 septembre 1984, 365 mandats d’arrêt sont exécutés à Palerme. L’aula bunker sort de terre en six mois : murs à l’épreuve du bazooka, couloir reliant la salle à la prison de l’Ucciardone. Six mois, dans un pays où des travaux publics comparables se comptent en années. C’est l’argument le plus solide contre la légende d’un État italien congénitalement impuissant : quand il veut, il peut.

Le maxi-procès s’ouvre le 10 février 1986. Un million de feuillets d’actes, une ordonnance de renvoi de 8 000 pages, environ trois cents défenseurs ; le nombre d’inculpés varie selon les sources, entre 475 et 485. Le président, Alfonso Giordano, est un civiliste : tous les pénalistes pressentis avaient trouvé le moyen de refuser la charge. Riina, principal inculpé, est absent.

Le 21 novembre 1987, après environ 650 journées d’audience, la Cour se retire. Un mois de délibéré. Verdict : 2 665 années de prison et 19 condamnations à perpétuité. Riina et Provenzano reçoivent là leur première perpétuité, par contumace. Le procès consacre une règle interne de Cosa Nostra à la portée judiciaire énorme : aucun homicide important sans l’aval de la Commission, donc un sommet responsable comme commanditaire. Les juristes se sont divisés sur ce « théorème Buscetta », et la controverse n’est pas close.

Janvier 1992 : la Cassation ne cède pas, Riina fait sauter tout

Cosa Nostra ne panique pas : elle attend la Cassation. La garantie politique s’appelle Salvo Lima, trait d’union entre la politique sicilienne et le courant andréottien à Rome ; l’instrument judiciaire s’appelle Corrado Carnevale, magistrat qui cassait les procès de mafia avec une régularité de métronome. Le juge Saetta, qui avait accepté de présider la cour d’appel, est tué avec son fils. La perpétuité de Riina est confirmée quand même.

Ce qui fait basculer l’affaire tient à une décision administrative. Nommé le 1er mars 1991 directeur général des affaires pénales au ministère de la Justice, Falcone instaure une rotation des présidents de section à la Cassation. À l’audience du 30 janvier 1992, la présidence échoit non à Carnevale mais au docteur Arnaldo Valente. Les condamnations sont confirmées : première défaite judiciaire de Cosa Nostra.

La réponse suit une logique de vendetta plus que de calcul. En mars 1992, Salvo Lima est abattu pour n’avoir pas tenu son engagement. Le 23 mai, Capaci. Le 19 juillet, via D’Amelio, Paolo Borsellino et son escorte. Aux obsèques, la foule force les barrages et hurle que la mafia sorte de l’église ; le président de la République ne doit son salut qu’à l’intervention du procureur Ayala. Riina a franchi le seuil au-delà duquel un pouvoir clandestin cesse d’être tolérable.

C’est là qu’intervient la trattativa : après Capaci, deux officiers des carabiniers prennent contact avec Vito Ciancimino, très lié aux Corléonais, et Riina rédige le papello, une liste d’exigences. Ce dossier a nourri des procès et divise toujours magistrats et historiens ; mieux vaut le dire que trancher. Une observation reste solide : l’exigence centrale du papello, la révision du maxi-procès, était juridiquement irréalisable — Riina réclamait ce que personne ne pouvait lui donner.

La fin arrive par la petite porte. Baldassare Di Maggio, promu régent d’une bourgade proche de Corleone, prend peur, fuit dans le nord de l’Italie, se fait arrêter et explique aux enquêteurs qu’il suffit de filer les deux chauffeurs du chef. Une caméra est installée devant un ensemble résidentiel de Palerme. Le 13 janvier 1993, on voit sortir Madame Riina. Le 15, son mari est interpellé à un rond-point près du périphérique.

Le bon père de famille, la villa vide et le micro de la promenade

La suite est moins glorieuse. La planque n’est pas perquisitionnée, la vidéosurveillance est retirée ; voyant que rien ne vient, les hommes de Cosa Nostra font vider la maison, et le parquet n’entre dans les lieux qu’une fois les murs repeints. Pendant ce temps, une équipe de télévision est conviée dans un décor complet — cache, coffre-fort, biberons, piscine — présenté comme le repaire du parrain. Ce n’était pas sa villa. Une légende fabriquée en direct, parce qu’une arrestation sans butin ne raconte pas d’histoire.

Deux mois plus tard, Riina se présente au tribunal de Palerme qui l’avait condamné par contumace. Il y joue le provincial modeste, nie tout rapport avec la drogue, invoque Dieu, affirme que sa coupole à lui, c’est sa famille. L’image du bon chrétien et bon père de famille tient jusqu’au jour où, en haute sécurité, un micro placé pendant son heure de promenade l’enregistre. Il ne se vante plus d’avoir élevé quatre enfants : il se vante d’avoir réglé leur compte à ceux qui le combattaient au nom du droit.

Il repose depuis le 17 novembre 2017 dans le caveau familial du cimetière de Corleone, à quelques allées de ses complices et de ses victimes. La villa qu’il s’était fait construire pour ses vieux jours est aujourd’hui une caserne de la Guardia di Finanza.

Sa stratégie de la terreur lui a donné, en dix ans, un pouvoir qu’aucun chef mafieux n’avait détenu — et elle lui a coûté l’organisation elle-même, en obligeant l’État à faire ce qu’il savait faire depuis toujours sans l’avoir décidé. Interrogé sur l’éternité supposée de la mafia, Falcone répondait qu’elle disparaîtrait un jour, parce que tout phénomène humain a une fin ; toute la question, ajoutait-il, est de savoir quand. La réponse n’est toujours pas venue. Mais l’expérience Riina a établi une chose : un pouvoir clandestin qui se rend visible perd ce qui faisait sa force.

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