Le 27 décembre 1944, un conseil de guerre belge le condamne à être fusillé. Il mourra cinquante ans plus tard dans son lit, à Malaga, riche et sans avoir renié une ligne. Entre les deux, l’itinéraire d’un homme qui a pris un vote de colère pour un plébiscite, et un accident d’avion pour une grâce.
Le 7 mai 1945, la veille de la capitulation allemande, un avion arrive au-dessus du Pays basque espagnol les réservoirs presque vides. Il ne rejoindra aucun terrain d’aviation. Il se pose en catastrophe sur une plage de Saint-Sébastien, où des passants tirent des tôles un blessé qui donne un nom belge. L’appareil appartenait à Albert Speer, le ministre de l’armement du Reich. Le passager s’appelait Léon Degrelle, et son pays, cinq mois plus tôt, l’avait condamné à mort.
Il ne sera jamais fusillé. Il s’éteindra à Malaga le 31 mars 1994, à 87 ans, après quarante-neuf ans d’une seconde vie espagnole passée à donner des entretiens en uniforme et à nier l’extermination des Juifs d’Europe. C’est cette anomalie qui mérite qu’on s’y arrête. Pas seulement comment un homme devient fasciste : comment il s’en tire.
Un fasciste qui n’a jamais vu les tranchées
Il naît le 15 juin 1906 à Bouillon, en Wallonie, dans une famille catholique nombreuse et déjà politisée. Son père Édouard, d’origine française, a fait fortune dans la bière et milite au parti catholique belge. L’argent de la brasserie financera plus tard les débuts du fils. Détail décisif : en 1914, Degrelle a 8 ans et vit loin du front. Ni tranchées, ni gaz, ni retour d’un survivant humilié. Mussolini a été blessé au front, Hitler a été gazé, Codreanu et Doriot ont grandi dans l’onde de choc du conflit. Degrelle, lui, entre en fascisme sans passer par la guerre. Son carburant n’est pas le ressentiment des combattants, c’est l’ambition d’un fils de bonne famille pressé.
Il s’inscrit en droit à Louvain en 1924, y dirige le journal étudiant L’Avant-Garde, et repart en 1930 sans diplôme. Le journalisme le récupère : il entre au XXe Siècle, principal quotidien catholique du royaume, que dirige l’abbé Norbert Wallez, admirateur déclaré de Mussolini, qui pousse le titre vers une ligne réactionnaire et antisémite. C’est dans un supplément de ce journal qu’un jeune dessinateur nommé Hergé publie les premières aventures de Tintin.
Degrelle prétendra plus tard, dans un livre, avoir servi de modèle au reporter à la houppe. Hergé l’a toujours démenti, tout en reconnaissant l’avoir croisé plusieurs fois. La légende n’a rien d’anodin : elle dit comment cet homme fabriquait sa biographie, en s’accrochant aux gloires disponibles. On la retrouvera, en plus grave, avec Hitler.
En janvier 1931, grâce à l’argent paternel, il rachète la majorité des parts des éditions Rex — le nom vient de Christus Rex, le Christ roi — et en prend la direction. La maison publie des romans bon marché, le journal Rex, un périodique familial, Foyer, et fait la propagande du parti catholique. Elle se met vite à perdre de l’argent. En 1933, Degrelle part en Allemagne chercher un soutien financier auprès des nazis fraîchement installés au pouvoir. Ses relations avec le parti catholique ne s’en remettront pas.
Mai 1936 : 11,5 % pris pour un plébiscite
Le 2 novembre 1935, au congrès catholique de Courtrai, il fait irruption sur la scène politique par un discours d’une violence inhabituelle contre le gouvernement, les élites et les parlementaires, qu’il traite de « banksters » — banquiers et gangsters. La formule fait le tour du pays. Rex devient un parti, d’abord baptisé Front populaire de Rex, avec un programme volontairement flou : catholicisme, nationalisme, populisme, rejet du Parlement, culte du chef.
Aux législatives du 24 mai 1936, ce parti né de rien obtient 11,5 % des voix, 271 000 électeurs et 21 députés dès sa première élection. Degrelle a 30 ans. Mussolini lui envoie de l’argent, Goebbels le reçoit à Berlin. Il se croit porté par une lame de fond.
C’est là que se joue le malentendu qui explique tout le reste. Les historiens sont largement d’accord sur ce point : ce vote de 1936 est massivement un vote de colère. Des catholiques de classe moyenne excédés par les scandales financiers et effrayés par les communistes, pas des fascistes convaincus. Degrelle ne l’a jamais admis. Il refuse l’alliance que lui propose le bloc catholique, pose des exigences hors de proportion, et se retrouve enfermé dans l’opposition.
La réalité de sa base lui est signifiée sans ménagement le 28 octobre 1936. Il veut prouver que Rex est un mouvement de masse capable d’occuper la rue, et annonce un rassemblement de 250 000 personnes. À peine 5 000 militants se présentent. Un facteur cinquante entre l’annonce et le réel. La journée se termine par son arrestation par la police. Suit une série de contorsions : il soutient la vague de grèves pour capter l’électorat de gauche, ce qui affole ses conservateurs, puis courtise les nationalistes flamands en lançant une version néerlandophone de son journal, tout en continuant à ménager les partisans de l’unité belge.
En mars 1937, il pousse un député rexiste de Bruxelles à démissionner pour transformer l’élection partielle en référendum sur sa personne. Face à lui, le Premier ministre Paul Van Zeeland, soutenu par tout l’échiquier politique, gauche comprise. Le 11 avril, Degrelle recueille 19 % contre 76 %. Le mouvement se radicalise alors franchement : salut fasciste dans les meetings, antisémitisme assumé, haine ouverte de la démocratie. Les militants s’en vont. Aux législatives du 2 avril 1939, les 21 députés rexistes ne sont plus que 4.
La collaboration sans palier intermédiaire
La Belgique choisit la neutralité en septembre 1939. Degrelle se pose en homme de paix et rejette la responsabilité de la guerre sur la France, la Grande-Bretagne et « les Juifs ». Façade : ses liens avec Berlin sont déjà connus des autorités belges. Le 10 mai 1940, jour de l’invasion, il est arrêté, emprisonné à Bruges, puis livré aux Français qui l’internent au camp du Vernet, dans le sud de la France. L’intervention de l’ambassadeur allemand Otto Abetz le ramène à Bruxelles le 30 juillet 1940.
Ce qui frappe ensuite, c’est l’absence de pente. Beaucoup de collaborateurs glissent par étapes, une compromission après l’autre. Lui bascule d’un coup. Les Allemands se méfient pourtant de lui et refusent de lui confier le moindre pouvoir réel. Fin 1940, il publie un livre au titre qui le résume, Degrelle avait raison, et crée la Garde wallonne, milice non armée au service de l’occupant.
L’attaque de l’URSS, le 22 juin 1941, lui offre sa scène. Le 8 août, des caméras filment 860 Belges francophones montant dans un train pour le front de l’Est. Sur ces 860 hommes, 730 sortent des rangs rexistes : c’est le parti qui se vide dans un convoi. Degrelle est du voyage — comme simple mitrailleur. Il ne commande rien, l’encadrement reste allemand, et les Wallons ne sont même pas jugés assez « germaniques » pour entrer dans la SS. Pendant ce temps, ses lieutenants organisent en Belgique des meetings de recrutement où trône un portrait géant de lui en tenue de la Wehrmacht. Les effectifs de la Légion Wallonie tombent à 150 hommes en avril 1942 ; il reçoit la Croix de fer en mars de la même année, après les combats de l’hiver.
En janvier 1943, de retour au pays, il proclame la « germanité » des Wallons et réclame l’annexion pure et simple de la Belgique par l’Allemagne. La position choque jusque dans son propre parti. Eggert Reeder, chef de l’administration militaire allemande à Bruxelles, le juge utile précisément parce qu’il est toujours prêt à aller plus loin — tout en le tenant pour un opportuniste au caractère mielleux. Des lettres écrites en octobre 1941 attestent par ailleurs qu’il savait déjà ce qui se passait à l’Est, les fusillades de masse qui précèdent la solution finale. Le 1er juin 1943, après une rencontre avec Himmler, la Légion Wallonie est versée dans la Waffen-SS sous le nom de SS-Sturmbrigade Wallonie : faute d’hommes, les critères raciaux ont été revus à la baisse.
Léon Degrelle et la fabrique d’un héros
À la mi-février 1944, l’unité combat au sein de la division SS Wiking dans la poche de Tcherkassy, au sud-est de Kiev, où quelque 60 000 hommes sous uniforme allemand se retrouvent encerclés. Degrelle participe comme officier à la percée qui permet à une partie d’entre eux de s’échapper. Le 20 février, Hitler lui remet en personne la croix de chevalier de la croix de fer. La propagande tient son personnage : le combattant européen non germanique rallié à la croisade contre le communisme.
Il faut ici distinguer ce qui a eu lieu de ce qui a été bâti dessus. L’encerclement et la percée sont attestés, et coûteux. Le rôle personnel de Degrelle, lui, a été démesurément grossi : Berlin avait besoin d’un visage francophone à exhiber. Quant à la phrase qu’il racontera pendant cinquante ans — Hitler lui aurait murmuré qu’il aurait aimé avoir un fils comme lui — rien ne permet de la vérifier, et elle vient d’un homme dont la mythomanie est documentée. Seules deux rencontres sont attestées, en 1936 et en 1944, brèves l’une comme l’autre. Il se présentait pourtant comme « le fils privilégié du Führer », racontant qu’il lui préparait ses sandwichs.
Pourquoi inventer cela ? Parce qu’il n’a jamais rien obtenu d’autre. Refusé par les catholiques, méprisé par les Allemands, lâché par ses électeurs, il ne lui restait que le récit. En avril 1944, il défile encore triomphalement à Bruxelles et à Charleroi ; en mars, il est monté à Paris pour un meeting de la LVF. Mais Rex se vide, entre ceux qui meurent à l’Est et ceux qu’écœure sa soumission complète à l’occupant. Sur l’ensemble de la guerre, 7 000 à 8 000 Belges sont passés par la Légion puis par la Waffen-SS ; 1 337 y ont laissé la vie.
La fin est sanglante. Le 8 juillet 1944, son frère Édouard est abattu à Bouillon par un résistant. Le 17 août, le bourgmestre rexiste de Charleroi est assassiné avec sa femme et son fils. En représailles, les miliciens rexistes commettent les 17 et 18 août la tuerie de Courcelles : 27 morts. En novembre, les Allemands le nomment Volksführer der Wallonen, führer du peuple wallon — d’un peuple qui ne veut plus de lui. En décembre, il tente de profiter de la contre-offensive des Ardennes pour rentrer à Bruxelles avec ses derniers fidèles. La tentative tourne court.
Condamné à mort dans une salle vide
Le 27 décembre 1944, dans une Belgique à peine libérée, un conseil de guerre le juge par contumace sur sept chefs d’inculpation : collaboration avec l’ennemi, préparation d’une guerre civile, levée illégale de forces militaires, entre autres. Verdict : la mort par fusillade. Le condamné est en Allemagne, la salle d’audience est presque déserte, l’affaire n’intéresse pas grand monde ce jour-là.
La justice belge, elle, ne reste pas les bras ballants : son épouse Marie-Paule, son père Édouard et d’autres membres de la famille sont arrêtés et condamnés pour collaboration. Le seul Degrelle qui échappe à la sanction est celui que la sentence visait. Une peine capitale prononcée dans le vide, contre un absent qui vivra encore un demi-siècle.
L’Espagne, ou le prix zéro
Après le crash de Saint-Sébastien, la Belgique réclame son extradition. À plusieurs reprises. Franco refuse, au motif que Degrelle aurait été condamné pour des raisons politiques. L’argument est commode et le résultat définitif : naturalisé espagnol en 1954 sous le nom de León Ramírez, l’ancien Volksführer devient juridiquement inextradable.
Sa seconde vie est presque insultante de confort. Il circule entre Madrid, Séville et Malaga, se lance dans le bâtiment, et son entreprise participe dans les années 1950 à la construction des bases militaires américaines en Espagne : l’homme de la croisade antibolchevique de 1941 travaillant pour le camp occidental de la guerre froide, sans gêner personne. Il se remarie avec Jeanne Brevet, nièce de Joseph Darnand, le chef de la Milice française.
Il ne renie rien, jamais. Il donne des entretiens en uniforme SS, publie des livres à la gloire des chefs nazis, nie l’extermination des Juifs, écrit au pape Jean-Paul II pour protester contre une messe célébrée à Auschwitz. Sa maison devient un lieu de pèlerinage pour l’extrême droite européenne ; Jean-Marie Le Pen a reconnu lui avoir rendu visite. Il meurt à Malaga le 31 mars 1994, à 87 ans. La Belgique refusera ensuite le rapatriement de ses cendres — geste tardif, et le seul qu’elle pouvait encore poser.
Il serait facile de conclure que la justice a échoué. C’est plus embêtant : elle a fonctionné comme prévu, jugement rendu, peine prononcée, famille poursuivie. Mais entre le verdict et le corps, il y avait une frontière, un régime ami et une diplomatie qui avait mieux à faire. L’impunité de Degrelle n’a pas tenu à un vice de procédure, mais à une géographie politique qui lui a offert, à quarante-huit heures près, un endroit où atterrir.
Reste ceci. Un homme peut bâtir cinquante ans de récit sur deux poignées de main et une décoration, se dire l’héritier d’un dictateur qu’il a vu deux fois, et trouver jusqu’au bout des gens pour le croire. La légende n’a pas survécu malgré les archives ; elle a survécu parce qu’elle arrangeait ceux qui en avaient besoin. Ce mécanisme-là, contrairement à Degrelle, n’est pas mort en 1994.